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Vue de l’exposition “Anselm Kiefer. Pour Paul Celan” au Grand Palais Éphémère
© Georges Poncet pour la Réunion des musées nationaux - Grand Palais, 2021
Anselm Kiefer, qui avait inauguré la série des Monumenta au Grand Palais en 2007, est le premier plasticien à investir la totalité de la nef du Grand Palais Éphémère, conçu par l’architecte Jean-Michel Wilmotte pour remplacer le Grand Palais le temps de sa rénovation. Dans l’obscurité de ce vaste hangar au plafond vertigineux, ses peintures monumentales se dressent telles des monolithes sous la voie lactée. Certaines, debout dos à dos, forment comme des livres géants aux couvertures rugueuses. Traversées de poèmes griffonnés à la craie, ces œuvres aspirent le spectateur à la manière d’un trou noir, brûlent comme l’antre d’un volcan, explosent, rayonnent. Toutes sont traversées par une lumière tantôt déchirante, celle du feu de la guerre, tantôt magique – celle d’une renaissance dans l’encre de la nuit…
Vue de l’exposition « Anselm Kiefer. Pour Paul Celan » au Grand Palais Éphémère
© Georges Poncet pour la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2021
Entre deux toiles surgissent un avion de guerre aux ailes de plomb et un bunker en béton d’où jaillissent des pavots séchés. Cachée à l’arrière, une réserve de matériaux – d’immenses étagères où sont stockés des cendres, du métal rouillé, du verre brisé, des pierres, des plantes séchées… – évoque l’atelier de l’artiste allemand, qui pioche parmi tous ces ingrédients pour nourrir ses peintures matiéristes, épaisses et accidentées. Comme toujours, les tableaux de Kiefer évoquent les affres de la guerre et l’importance de la mémoire. De la neige et des décombres brûlés émergent des plantes d’or, des nébuleuses et des poussières d’étoiles… Montrant comment la beauté peut à nouveau germer des vestiges de la destruction.
Vue de l’exposition “Anselm Kiefer. Pour Paul Celan” au Grand Palais Éphémère
© Georges Poncet pour la Réunion des musées nationaux - Grand Palais, 2021
L’exposition rend hommage à un homme qui n’a jamais cessé de hanter l’artiste : Paul Ancel (1920–1970), dit Paul Celan. Traducteur de René Char et de Paul Valéry, éditeur et ancien professeur à l’École Normale Supérieure de Paris, ce poète de langue allemande a remporté de nombreux prix pour ses écrits marqués par le traumatisme de l’Holocauste. Car Celan, né en actuelle Roumanie dans une famille juive, a connu l’horreur des camps de travaux forcés et la déportation de ses parents, tués à Auschwitz. Hanté par la culpabilité d’avoir survécu, l’écrivain s’est suicidé dans la Seine en 1970. Né en 1945 en Allemagne de l’Ouest dans les ruines fumantes de la guerre, Kiefer doit lui aussi porter un poids terrible : celui d’être l’enfant du Mal, le fils d’un officier allemand…
« À la maison, on parlait de la guerre, mais jamais des crimes, nous confie Anselm Kiefer. Pourtant, je sentais qu’il y avait quelque chose derrière, quelque chose de terrible qu’on ne me disait pas. » Chez lui, la Shoah n’est jamais évoquée. À l’école, elle ne l’est que pendant deux semaines. Pire, certains de ses professeurs s’avèrent toujours fascistes. Bouleversé par cette persistance incompréhensible du nazisme et cette occultation dangereuse de la mémoire, Kiefer se rend célèbre en 1969 par une action destinée à éveiller les consciences : il se prend en photo, parodiant le salut nazi dans de grandes villes d’Europe et devant des paysages, vêtu de l’uniforme de son père – images dont des tirages sont présentés au Grand Palais Éphémère, à l’intérieur d’un container.
Vue de l’exposition “Anselm Kiefer. Pour Paul Celan” au Grand Palais Éphémère
© Georges Poncet pour la Réunion des musées nationaux - Grand Palais, 2021
C’est sur les bancs de l’école qu’Anselm Kiefer a découvert Paul Celan. Adolescent, il doit apprendre son poignant poème « Todesfuge », « Fugue de la mort », probablement écrit dès 1945. Nourri de ce « lait noir », il ne cessera plus jamais de penser à l’écrivain. Inlassablement et à la manière d’un rituel, il tentera de transcrire ses poèmes en peinture. Depuis des décennies, ces mots contribuent à donner naissance à ses peintures en lui soufflant des images. En retour, les tableaux leur donnent une seconde vie…
Anselm Kiefer, Réserve de matériaux (détail) : fougères, pavots séchés
© Georges Poncet pour la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, 2021
« Les épis de la nuit naissent aux cœurs et aux têtes, et un mot, dans la bouche des faux, les incline sur la vie », écrit Celan. Pavots séchés, fougères, cendres, épis de blé… Tous ces éléments, présents physiquement dans les œuvres de Kiefer, sont issus de poèmes de Celan, comme « Les épis de la nuit » (dans Pavot et mémoire, 1952) et « Le Secret des fougères ». À la craie, comme sur un tableau noir, Kiefer écrit sur ses toiles les vers de Celan qui les strient de fins sillons, s’inscrivant dans le ciel comme des traînées d’étoiles. L’artiste a l’impression d’« ériger le poème » devant lui, d’en faire « un arbre » sous lequel il peut s’« abriter ». Ainsi couverts de mots, ses tableaux deviennent comme les pages bouillonnantes d’un journal intime géant, celui de l’humanité.
« Celan a vécu la guerre. Il est un vrai témoin. Moi, je ne suis que le témoin des restes de ce qui s’est produit », précise Kiefer. Mais la mémoire les hante tous deux. Il leur faut garder trace, exprimer l’indicible, mais comment ? Par le biais d’un nouveau langage, métaphorique, qui ne passe pas par une description directe de la réalité. Les poèmes cryptiques de Celan représentent la difficulté d’exprimer et de comprendre cet indicible qu’il a vu et vécu. « La langue de Paul Celan vient d’un autre monde […], elle nous parvient comme celle d’un extraterrestre. Nous avons du mal à la comprendre, nous en saisissons ça-et-là un fragment […] sans jamais pouvoir cerner l’ensemble. J’ai humblement essayé, pendant soixante ans. Désormais, j’écris cette langue sur des toiles. » Comme Celan, Kiefer ne décrit pas directement la réalité historique. Ses toiles procèdent par évocations grandioses qui s’élèvent jusqu’au cosmos, entre néant et infini…
Anselm Kiefer. Pour Paul Celan
Du 16 décembre 2021 au 11 janvier 2022
Grand Palais Éphémère • 2 Place Joffre • 75007 Paris
www.grandpalais.fr
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