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Chamarande

Art orienté objet : le duo délirant qui interroge notre rapport aux bêtes

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Publié le , mis à jour le
Se glisser dans la peau d’une girafe, communiquer avec un chat par télépathie, modifier l’odeur des souris pour qu’elles n’inspirent plus le dégoût… À la croisée du chamane et du savant fou, le duo d’artistes Art orienté objet investit les salons du château de Chamarande pour une carte blanche délirante sur le thème de l’animal. Un parcours poétique, sensible et engagé, hanté par l’urgence écologique…
Marion Laval-Jeantet et Benoit Mangin, du duo Art orienté objet fondé en 1991
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Marion Laval-Jeantet et Benoit Mangin, du duo Art orienté objet fondé en 1991

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© Sylvie Durand, 2013

Par touches brunes, rouges ou mordorées, l’automne essaime ses couleurs dans les prairies et sous-bois du domaine de Chamarande, dont les 98 hectares en font le plus vaste jardin public de l’Essonne. Veillé par son château Louis XIII, le paysage évoque une peinture XVIIe où pourraient surgir quelques nobles en pleine partie de chasse. Un décor classique avec lequel les artistes Marion Laval-Jeantet et Benoît Mangin ont bien sûr joué dès la première salle où gît une perturbante Cornebrame (2013) : la dépouille véritable d’un cerf transformée en cornemuse…

Art orienté objet, Le Cornebrame ou Machine à faire chanter les cerfs dans la brume
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Art orienté objet, Le Cornebrame ou Machine à faire chanter les cerfs dans la brume, 2013

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Installation, peau de cerf, bois de cerf, pipes de cornemuse • Production Musée de la Chasse et de la Nature • Photo : Nicolas Hoffmann / © Art Orienté Objet, 2022

Échouée au milieu de la pièce, la bête a vu ses pattes et sa langue remplacées par des tuyaux et son corps évidé pour en faire le sac de l’instrument, qui fonctionne réellement – une référence aux cornemuses traditionnelles, justement fabriquées à partir d’une peau animale. « Ce cerf fait référence aux trophées de chasse qu’on trouve souvent dans les châteaux. Il provient du désarroi profond que j’éprouve devant les animaux morts, chassés, écrasés » explique Marion Laval-Jeantet.

« Notre lien à l’animal n’a jamais été plus questionné qu’aujourd’hui. Nous ne sommes plus dans une extase esthétique et mystique face à la nature, qu’on aborde désormais à travers le prisme de la survie » souligne le duo qui, depuis sa naissance à Paris en 1991, place l’écologie et le vivant au cœur de ses créations. En 1999 déjà, les deux artistes avaient récupéré plus de cinquante animaux morts sur les routes afin d’en faire un manteau de chamane. Puis, en 2008, des plumes d’oiseaux décédés de la grippe aviaire, utilisées pour fabriquer une chaise poétique dotée de grandes ailes articulées, à rabattre sur soi pour se réconforter. En 2006, ils dénonçaient par un travail photographique la surpopulation animale du parc Kruger, réserve animalière d’Afrique du Sud.

Art orienté objet, Félinanthropie
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Art orienté objet, Félinanthropie, 2007

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Photographie argentique • 120 × 180 cm • © Art Orienté Objet, 2022

Petite-fille d’une chamane corse, Marion ne cesse de convoquer l’univers mystérieux du chamanisme.

Reprenant un célèbre motif de l’iconographie chrétienne, une photographie touchante (Pietà Australiana, 2011) incarne avec force le lien sensible qu’entretiennent ces artistes avec les animaux : arrêtée au bord d’une route australienne, Marion Laval-Jeantet tient délicatement dans ses bras la dépouille d’une femelle kangourou, qui vient de trouver la mort avec son bébé, renversée par une voiture. Émue, l’artiste plonge ses yeux dans les siens, tandis que le trafic se poursuit à l’arrière-plan…

Petite-fille d’une chamane corse, Marion ne cesse de convoquer l’univers mystérieux du chamanisme, qui entend parvenir à communiquer avec la nature et les animaux via des états de transe. En 2013, le duo bricole ainsi une installation poétique montrant un aigle et une colombe face à face, en pleine connexion mystique – une manière de réconcilier le prédateur et la proie à l’occasion d’un rituel cathartique…

Art orienté objet, Un aigle et une colombe se transforment l’un dans l’autre ou La chasse mazzera
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Art orienté objet, Un aigle et une colombe se transforment l’un dans l’autre ou La chasse mazzera, 2013

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Bûches, branches, céramiques, flaques de verre, néons • 225 × 282 × 320 cm • Photo : Nicolas Hoffmann / © Art Orienté Objet, 2022

En 2007, alors qu’émergeaient les premières études sur la télépathie entre l’homme et l’animal, le duo a travaillé en collaboration avec un centre de recherche. « On m’a placée dans une pièce et mon chat dans une autre. Une machine permettait de capter notre aura, par le biais d’ondes électromagnétiques, en la traduisant par un nuage de couleur. Pendant l’expérience, j’apprends une mauvaise nouvelle au téléphone. À cet instant, mon aura (rouge, exprimant la contrariété) et celle du félin correspondent ! ».

Art orienté objet, Necking II, Zoo de Doué-la-Fontaine
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Art orienté objet, Necking II, Zoo de Doué-la-Fontaine, 2007

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Photographie argentique • 180 × 120 cm • © Art Orienté Objet, 2022

Cou de girafe tricoté, fausses queue et pattes de chat sous forme de curieuses chaussures, casque de scooter surmonté de bois de cerf, prothèses de sabots pour humain… Lors d’expériences surréalistes, le duo a tenté de communiquer avec divers animaux grâce à des objets-leurres, qui n’ont pas manqué d’intriguer les bêtes, parfois de façon troublante. Au risque d’effrayer (on se souvient des résultats mortifères des transfusions de sang de chèvre aux humains pratiquées au XIXe siècle), le duo va plus loin en 2011 en transfusant à Marion Laval-Jeantet du sang de cheval, réadapté en laboratoire pour ne pas nuire à l’homme suite à un long processus d’études. Durant plusieurs jours, l’artiste aurait ensuite ressenti « des troubles du sommeil », une « réactivité différente » et « l’impression de se sentir à la fois puissante et craintive »…

En véritables savants fous, les deux complices réalisent aussi de faux squelettes en os sculpté de créatures hybrides imaginaires. D’un être humain miniature doté de sabots de cheval à une hydre monumentale (Hydra post-humana, 2021), réalisée à partir d’ossements de plus d’une trentaine d’animaux récupérés dans des zoos (élan, autruches, antilopes, chiens…) – une curieuse ménagerie prête à nous dévorer pour prendre sa revanche !

Art orienté objet, Hydra Post-Humana
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Art orienté objet, Hydra Post-Humana, 2021

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Ossements • © Art Orienté Objet, 2022

Le point d’orgue de l’exposition ? Holy Coli (2022), un projet délicieusement absurde visant, à travers des recherches sérieuses menées en laboratoire, à parvenir à modifier scientifiquement l’odeur émise par la souris, jugée nauséabonde par les humains, pour la transformer en effluves de violette (fleur traditionnellement associée à « l’odeur de sainteté ») afin de changer notre rapport à ce petit rongeur, que l’on continue à massacrer sans état d’âme par le biais de poison, tapettes ou glu qui, en les immobilisant, les font paniquer et mourir d’une crise cardiaque…

Dans l’orangerie, une petite exposition collective sur le thème du mouton complète le parcours. Aux côtés d’autres artistes, Art orienté objet y présente un lapin de laboratoire mort, épinglé tragiquement tel un Christ en croix. Avec, sortant de ses entrailles, des pelotes réalisées avec la laine de Dolly, brebis célèbre pour avoir été le premier mammifère cloné de l’histoire. Une visite déstabilisante qui invite chacun à aborder nos frères à poils et à plumes avec davantage de sensibilité…

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Art orienté objet – Zoosphères

Du 15 octobre 2022 au 12 février 2023

chamarande.essonne.fr

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