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Cecilia Vicuña, La Vicuña, 1977
huile sur toile • 139.1 × 119,4 cm • Coll. Museum of Fine Arts, Boston • © Cecilia Vicuña / Photo Museum of Fine Arts, Boston
De longs pans de laine non filée, mêlés de branches, d’os et d’autres objets insolites, s’étirent sur plusieurs mètres entre les deux premiers étages du mythique musée Guggenheim, à New York. Ces sculptures fibreuses monumentales rouges, noires et blanches ont été pensées spécifiquement pour l’institution par Cecilia Vicuña, qui présente ici sa première exposition solo dans un musée de la ville. « Du point de vue andin, la laine non filée évoque le gaz cosmique, où la vie naît », explique l’artiste et poétesse chilienne pour raconter le matériau au cœur de ses œuvres d’inspiration précolombienne. Ces quipus tirent leur nom de créations millénaires des peuples des Andes : des faisceaux de nœuds, formés à l’aide de fils colorés de coton, laine, ou même de cheveux, qui servaient d’outil comptable et permettaient d’encoder des messages entiers ! Leur puissance évocatrice était telle que les colons espagnols décidèrent au XVIe siècle d’interdire et même de brûler ces compositions païennes.
Dès le début de l’exposition, Vicuña enracine ainsi son œuvre dans les origines indigènes de son pays à l’aide de créations éphémères. Depuis plus de cinquante ans, dont plus de quarante à New York, elle utilise l’art pour incarner son activisme social, féministe, culturel et écologique. Avant de se lancer dans les quipus, l’artiste imaginait dès 1966 des sculptures fugaces, les precarios, à partir de bouts de ficelle, pierres, morceaux de bois ou d’os, qu’elle construisait sur la plage de son enfance au Chili ; comme un acte militant contre la raffinerie de pétrole installée sur le cimetière indigène voisin. Elle étudiait à Londres quand le président socialiste Salvador Allende fut renversé par le général Pinochet en 1973, et s’insurgea à sa manière en composant plus de 400 precarios au cours de l’année suivante. Vicuña a aussi inventé de nombreuses installations à partir de débris divers, qu’elle appelle basuritas, des « petites ordures ». La vidéo Kon Kon, diffusée au dernier étage du musée, donne un aperçu de ces objets périssables, qui forment la majeure partie de son œuvre.
Cecilia Vicuña, Autobiografía, 1971
huile sur toile • 59,7 × 64,1 cm • Coll. Museum of Contemporary, Art San Diego • © Cecilia Vicuña / Photo Matthew Herrmann / Courtesy Lehmann Maupin, New York, Hong Kong, Séoul, Londres
Le point commun de ces portraits qui traversent les âges ? Un sentiment de farouche liberté et de connexion à la terre.
Et pourtant, ce sont principalement des peintures, plus rares dans le travail de Cecilia Vicuña, que le Guggenheim met à l’honneur dans cette rétrospective. Elles permettent sans doute d’illustrer de façon plus immédiate la vision engagée de l’artiste. Dans ces toiles figuratives, Vicuña joue avec une palette vibrante et un style naïf, comme pour déguiser la fougue de son message. Dans un tableau de 1971 intitulé Autobiografía, elle se représente à différents moments de sa vie, de sa naissance à ses 23 ans. Le point commun de ces portraits qui traversent les âges ? Un sentiment de farouche liberté et de connexion à la terre. Même impression lorsque l’on observe Janis Joe, peint la même année. Dans cette composition qui rappelle le Jardin des délices de Jérôme Bosch, Vicuña donne à voir une série de vignettes colorées, figurant l’esprit révolutionnaire de l’époque autour de l’artiste, son compagnon et leurs amis, mais aussi de personnages iconiques comme les chanteurs Janis Joplin (morte un an plus tôt) et Joe Cocker, ou encore l’activiste Angela Davis s’évadant de prison, un revolver à la main. Vicuña aimait représenter celles et ceux qui l’inspiraient, comme dans Amados où elle peint une constellation d’artistes, poètes, musiciens et figures mystiques. Ou encore ces portraits, juxtaposés dans l’exposition, de la guérisseuse chamane María Sabina et d’un Karl Marx ancré dans une nature luxuriante, où s’épanouissent des corps féminins sensuellement enlacés. Car, pour Vicuña, « le socialisme doit être chaleureux et érotique ».
Vue de l’exposition « Cecilia Vicuña: Spin Spin Triangulene », Solomon R. Guggenheim Museum, New York
© Photo David Heald / Solomon R. Guggenheim Foundation, 2022
Une des œuvres les plus marquantes est sans doute un paravent en six volets, datant de 1971. Côté pile, chacun des panneaux raconte des épisodes vécus ou imaginés par Vicuña, des manifestations pour les droits civiques à New York aux luttes menées par Salvador Allende au Chili en passant par une scène dans un club de strip-tease où l’artiste travaillait. Côté face, Vicuña a peint six portraits à taille humaine : les spectateurs sont invités à s’imaginer dans la peau de ces personnalités, réelles ou symboliques, dont le visage a été remplacé par un miroir. Le choix du support n’est pas anodin non plus, car le paravent, ou biombo en espagnol, était pour l’artiste un outil de domination coloniale, sur lequel figuraient traditionnellement des scènes illustrant la conquête des Amériques.
Vue de l’exposition “Cecilia Vicuña: Spin Spin Triangulene”, Solomon R. Guggenheim Museum, New York
© Photo David Heald / Solomon R. Guggenheim Foundation, 2022
Vicuña nous invite à creuser la spirale de nos origines et à revenir à la terre.
Un parfum de révolution émane de toute l’œuvre de Cecilia Vicuña. Et la rétrospective permet de mieux en comprendre la richesse multidisciplinaire. Au sommet de la rotonde du Guggenheim se trouve ainsi une série de tableaux intitulés Palabrarmas, contraction de mots (palabras) et armes (armas), sortes de poèmes visuels métaphoriques illustrant sa conception du langage comme une entité vivante à part entière. Des nœuds des quipus qui introduisent l’exposition aux Palabrarmas qui la concluent, Vicuña nous invite à creuser la spirale de nos origines et à revenir à la terre. La spirale est d’ailleurs au cœur de l’inspiration de l’artiste, comme l’atteste le nom de l’exposition, « Spin Spin Triangulene », qui fait référence à une molécule chimique instable tournant sur elle-même. Vicuña joue aussi sur la structure hélicoïdale du musée, qui fait à la fois écho aux instruments de forage des compagnies pétrolières honnies et aux monuments mystiques indigènes, tel l’observatoire astronomique de Chichén Itzá, au Mexique.
Cecilia Vicuña, La mulata costeña de Colombia, vers 1977
huile sur toile • 119,4 × 99,7 cm • © Cecilia Vicuña / Photo Matthew Herrmann / Courtesy Lehmann Maupin, New York, Hong Kong, Séoul, Londres
À 78 ans, l’artiste et poétesse chilienne n’a jamais été aussi plébiscitée. La rétrospective du Guggenheim arrive après son couronnement à la Biennale de Venise, où elle s’est vu décerner un Lion d’or pour l’ensemble de sa carrière, tandis qu’elle a été choisie pour créer une installation in situ dans le célèbre Turbine Hall de la Tate Modern à Londres cet automne. « L’histoire est à nous, et c’est le peuple qui la fait », disait Salvador Allende. Gageons que Cecilia Vicuña y laissera sa trace.
Cecilia Vicuña: Spin Spin Triangulene
Du 27 mai 2022 au 5 septembre 2022
Guggenheim New York • 1071 5th Avenue • 10128 New York
www.guggenheim.org
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