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Musée Guimet

Daniel Arsham ou l’art d’éclipser le réel

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Publié le , mis à jour le
C’est un art qui bouscule nos certitudes et notre perception, un monde d’anomalies spatiotemporelles dont l’Américain Daniel Arsham a fait sa signature. Ses œuvres uchroniques se frottent actuellement à celles du musée Guimet, à Paris. Un choc !
Daniel Arsham, Large Knot
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Daniel Arsham, Large Knot, 2017

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Les murs de cet espace d’exposition moscovite perdent toute raideur sous l’intervention de Daniel Arsham, qui les incite à se lier d’amour et à s’offrir, en cadeau, au spectateur.

Métal, mousse, plâtre, peinture et composé à joints • 360 x 600 x 350 cm • Courtesy Daniel Arsham & galerie Perrotin, Paris

Franck Ferville, L’artiste avec son Rose Quartz Eroded Bust of Commode.
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Franck Ferville, L’artiste avec son Rose Quartz Eroded Bust of Commode., 2020

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Courtesy Daniel Arsham & galerie Perrotin, Paris. © Franck Ferville / Agence VU.

Œuvre y es-tu ? Où te caches-tu ? Et de qui ? De moi ? De nous tous, spectateurs inoffensifs, bienveillants, ignorants du quoi, du qui, mais avides d’en voir plus ? Ou bien de ton galeriste qui ne veut que ton bien et t’exhiber pour la gloire, pour l’histoire ? Les installations et les sculptures de Daniel Arsham se faufilent entre les mailles du visible et, tout en étant hautement choyées par l’industrie culturelle (y compris par la mode où il multiplie les collaborations), cherchent à s’éclipser, à prendre du recul ou à prendre tout le monde de vitesse. Ce qui revient au même : l’art de l’Américain, âgé de 40 ans, spécule sur le tempo de l’œuvre. En avant, en arrière, jamais pile synchrone avec l’époque contemporaine, le timing adopté par Daniel Arsham brouille les repères spatio-temporels de ceux qui voudraient s’en saisir.

En 2006, les lamelles d’une grille d’aération fixée au mur fondent et vomissent une espèce de magma blanchâtre et plâtreux. La pièce ne ventile rien, régurgitant au contraire un trop-plein. Il y a un bouchon de matière épaisse et graisseuse dans les murs, qui déborde dans la salle blanche aseptisée de l’espace d’exposition. L’œuvre anticipe ce qui arrive aujourd’hui et écœure quiconque est doté d’un minimum de bon sens. Le monde (y compris ce microcosme qu’est le monde de l’art) est en surchauffe et on y manque d’air – au point qu’on en a été réduit à se confiner. En 2007, lors de son exposition personnelle à la galerie Perrotin à Paris, Arsham donne une forme plus explicite à ce repli sur soi, bien à l’écart des autres, en représentant des silhouettes humaines, recroquevillées sur elles-mêmes, prises dans une gangue ou un cocon de plâtre qui les maintient collées au mur, engluées.

Daniel Arsham, Seated Figure
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Daniel Arsham, Seated Figure, 2014

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Un personnage adossé contre le mur d’une exposition… Un autoportrait de l’artiste ?

Verre brisé, résine • 81 × 107 × 58 cm • Courtesy Daniel Arsham & galerie Perrotin, Paris.

Avec une bande d’amis, il fait ce que font les jeunes artistes que personne n’expose encore : il s’occupe de tout.

À l’époque, l’artiste a moins de 30 ans. À travers ces mises en scène spectaculaires, faites de chausse-trappes, de prestidigitations et de sorts jetés d’un coup de baguette magique, le plasticien pose déjà les jalons de son art d’éclipser le réel et ses lois physiques pour faire apparaître des créatures fantomatiques, habitant des murs devenus organiques et mouvants. Un art de dérouter qui allait tôt propulser le jeune homme vers la stratosphère des méga artistes des années 2010, qui exposent sur tous les continents, enchaînent les projets et les superproductions.

Né à Cleveland (Ohio) en 1980, Daniel Arsham songe d’abord à devenir architecte. Recalé à l’examen d’entrée de la prestigieuse école d’architecture The Cooper Union à New York, il se console en s’inscrivant à la filière arts plastiques de l’institution. Il en sort en 2003 et retourne à Miami, où il a grandi. Avec une bande d’amis, il fait ce que font les jeunes artistes que personne n’expose encore : il s’occupe de tout. De créer ses propres pièces, de les montrer et d’exposer celles de ses infortunés acolytes au sein d’une structure montée de toute pièce, nommée The House et nichée dans un bungalow des années 1930. C’est pile le bon moment. Car la scène locale va gagner, soudain, une visibilité inespérée : en 2002, la foire Art Basel a posé son barnum à Miami Beach, y rameutant tout le gotha des collectionneurs internationaux, sans compter les galeristes du monde entier qui, pour certains, prennent durablement attache en Floride. Emmanuel Perrotin est de ceux-là. Flairant le bon coup, il ne perd pas une minute et invite une dizaine de plasticiens du coin à exposer collectivement à Paris. Le titre du show ? « Miami Nice ». C’est sous ces radieux auspices que naît la collaboration entre le galeriste parisien et Daniel Arsham. « J’ai eu ma première exposition personnelle avec lui en 2005, se souvient l’artiste, et depuis ce moment-là, il me représente à grande échelle. Nous avons grandi ensemble. » Cela continue, puisque la galerie a d’ores et déjà programmé un nouveau show de son protégé, dans son antenne new-yorkaise.

Daniel Arsham, Blue Zen Garden [détail]
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Daniel Arsham, Blue Zen Garden [détail], 2017

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C’est une des lubies de l’artiste depuis ses séjours au Japon : les jardins zen qu’il cultive en bleu cosmique, remplaçant le sable traditionnel par du cristal concassé.

Vue de l’exposition au High Museum of Art, Atlanta. • Courtesy Daniel Arsham & galerie Perrotin, Paris. © Photo Guillaume Ziccarelli.

À ses débuts, Daniel Arsham met en scène sur papier, à la gouache ou bien en peinture des constructions modernistes, des empilements de blocs géométriques formant des espaces labyrinthiques ou bien des fragments d’édifices futuristes, au beau milieu de paysages champêtres. Le contraste entre l’aspect sauvage de l’environnement et la netteté des constructions modernistes inachevées laisse dubitatif. A-t-on là les ruines d’un monde révolu ou bien les prémices d’une civilisation secrète, voire extraterrestre, aménageant une zone d’implantation à l’abri des regards et peut-être sous les radars du visible ? Ces « anomalies » spatiales et temporelles, Daniel Arsham va vite les inscrire dans l’espace architectural de ses lieux d’exposition. Dès 2006, il investit un immeuble moderniste pour un show qui, outre les gouaches sereinement accrochées, affecte ici et là son environnement : des pans de murs, impeccablement blancs, semblent pourtant fondre et se ramollir sous l’effet d’une mystérieuse dégradation (Wall Erosion Anomaly) tandis qu’ailleurs, quelque chose, vivement éclairé de l’intérieur, semble surgir en un volcanique bouillonnement du cœur même de la paroi. Le spectacle ne fait que commencer.

Daniel Arsham, À gauche, “Open Staircase” (2006) et à droite, “Amethyst Teddy Bear (Large)”, “Selenite and Quartz Teddy Bear” (2017).
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Daniel Arsham, À gauche, “Open Staircase” (2006) et à droite, “Amethyst Teddy Bear (Large)”, “Selenite and Quartz Teddy Bear” (2017).

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Un escalier qui monte (et descend) vers nulle part, en une boucle plus ouverte (sur l’horizon et l’infini) que fermée sur elle même.

Même les doudous n’échappent pas au vieillissement précoce et précieux que l’artiste inflige à nos objets contemporains.

Mousse et résine époxy, PVC // Améthystes et hydrostone et sélénite, quartz et hydrostone • 335 x 106 x 86 cm // 99,1 x 81,3 x 76,2 cm et 25,4 x 27,9 x 27,9 cm • Courtesy Daniel Arsham & galerie Perrotin, Paris. Photo Keith Park.

Avec le temps – et ses moyens de production s’accroissant confortablement –, Daniel Arsham tord l’espace à grande échelle. À Moscou, en 2017, il étire un cordon en plâtre entre deux cimaises et y fait un gros nœud qui pend presque comiquement au-dessus de la tête du spectateur [ill. en une]. Les murs semblent entretenir entre eux de secrètes conversations et nouer de muets accords. Autre pièce rêveuse, Open Staircase est une sculpture qui dresse un escalier dont les marches ne mènent à rien et n’offrent d’échappée à aucun de leurs paliers. L’objet vertigineux, babélien, semble tout droit sorti des espaces renversants dessinés par M.C. Escher, où on ne sait trop si les personnages montent ou descendent des escaliers sans haut ni bas. Les anomalies mises en scène par Arsham aboutissent, comme dans Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll ou dans les décors de Cocteau, à révéler un monde parallèle où plus rien n’est solide, où tout devient comme poreux et où la perception des choses se fait plus délicate, moins aveugle, moins rationnelle.

L’optimisme qui teinte tout le travail d’Arsham explique sans doute son succès hors des salles d’exposition. En 2008, renouant avec ses premières amours, Arsham fonde avec l’un de ses amis rencontré du temps où il était étudiant, Alex Mustonen, un studio de design et d’architecture qui promet de « réinventer les matériaux et les environnements quotidiens afin de créer des moments aussi inattendus que mémorables durant lesquels chacun est invité à explorer et interagir avec les lieux ». Pas moins. Le nom du studio, Snarkitecture, est emprunté à un poème de Lewis Carroll, The Hunting of the Snark, narrant « l’impossible voyage d’un improbable équipage à la recherche d’une inconcevable créature ». Les projets de l’agence séduisent grands et petits en intégrant dans l’espace public des pièces oniriques. À l’image de ce pavillon intitulé Playhouse, coincé entre deux immeubles de Colombus, dans l’Indiana, et dont les proportions sont si réduites qu’il faut s’y plier en deux avant de pouvoir s’installer sur l’un des deux bancs qui se font face et y retrouver une âme d’enfant.

E007077 303753
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Avec Snarkitecture, Arsham ne s’interdit pas d’aménager des boutiques de mode, de Tokyo à Los Angeles, et d’infuser au cœur de ces zones commerciales les formes ébouriffantes de son imagination. Dans sa pratique personnelle, il travaille désormais davantage sur le corps humain, ou plutôt sur les limites de sa représentation. Car les silhouettes de ses personnages, tous impeccablement réalisés, présentent des altérations prématurées : leur surface grêlée, trouée, percluse d’élégantes biffures les fait aisément passer pour des reliques, alors même qu’elles sont flambant neuves. L’érosion (artificielle et délibérée) qui les frappe les déplace dans un trou noir temporel : elles semblent rescapées du passé mais appartiennent au temps présent. Il faut donc se projeter dans l’avenir et imaginer avec Arsham ce scénario : d’autres que nous, des archéologues du futur, les auront découvertes, désensevelies et exhumées pour les observer et constater ce qui reste de notre civilisation désormais évanouie.

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Carte blanche à Daniel Arsham, Moonraker

Du 21 octobre 2020 au 7 juin 2021

www.guimet.fr

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À lire

Paris, 3020

Ed. Perrotin • 132 p. • 36 €

Le catalogue de l’exposition à la galerie Perrotin l’hiver dernier présente les sculptures de l’artiste inspirées des collections grecques et romaines du Louvre et les différentes étapes de leur réalisation.

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