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Luigi Serafini, Le Retour de la grande tortue, 2017
Huile sur toile • Couresty de Luigi Serafini
Il a des cheveux de neige et une voix très douce. Luigi Serafini, soixante-et-onze ans à ce jour, a souvent été filmé pour répondre aux questions impatientes des journalistes du monde entier. Il faut dire que son Codex Seraphinianus, publié pour la première fois en 1981 et réédité de très nombreuses fois ensuite, ne cesse d’interroger. Des dessins figuratifs, surréalistes, sans queue ni tête, y sont accompagnés de textes illisibles, à l’alphabet inventé. L’ensemble est délectable au regard : le Codex semble familier, pourtant tout y est étrange.
Luigi Serafini, Planche du Codex Seraphinianus, 2013
Couresty de Luigi Serafini
Sa forme évoque une encyclopédie. Y sont consignées avec soin différentes espèces animales, des plantes, des écosystèmes, des objets, des costumes, des scènes apparentées à des événements historiques, des peuplades en costumes… Le Codex ne compte pas un seul détail qui ne soit fictif – pas un seul arbre, pas une seule architecture, pas un seul être qui ne soit inventé avec jubilation. Et pourtant tout y est clair, lisible, son auteur hybridant formes connues et inconnues avec un plaisir palpable. Le dessin est précis, fait aux crayons de couleurs, les compositions fourmillent d’éléments poétiques, et évoquent un livre pour enfants qui aurait fait se rencontrer Claude Ponti et Salvador Dalí.
Là où l’œil se brouille, hésite et insiste, c’est pour lire les textes qui accompagnent ces étranges images. Luigi Serafini a inventé un alphabet complet pour son Codex, diablement indéchiffrable même si ses lettres semblent cohérentes, comme une langue universelle – tout en courbes et en déliés, joliment graphiques. Mais il le répète : « Je l’ai toujours dit : c’est un rêve. Il n’y a pas de sens caché ou de message universel. » Ses fans, et ils sont nombreux de par la planète, ne renoncent pas à s’acharner : quoiqu’il en dise, l’alphabet de Serafini sera un jour décodé – paraît-il. En attendant, ils se tatouent certains de ses dessins sur le corps.
Luigi Serafini, Planche du Codex Seraphinianus, 2013
Couresty de Luigi Serafini
C’est donc dans cet univers à nul autre pareil que le CRAC propose une immersion. Invité dans le cadre de la programmation Reverse Universe (« Univers inversé », avec une autre exposition monographique, celle de l’artiste américain Than Hussein Clark), Luigi Serafini déploie un parcours qui oblige le visiteur à aller tout au fond du musée pour déambuler dans l’exposition placée « à l’envers », en commençant par les dernières salles et en remontant jusqu’à la première. Les pages du Codex se trouvent encadrées d’œuvres variées – installations, sculptures, peintures – qui montrent toute l’énergie ultra-cultivée et référencée des mondes de Luigi Serafini.
Luigi Serafini, Demi-thon (2007, détail) ; Vue de l’exposition « Sur terre et sur mer avec le Codex Seraphinianus » au CRAC Occitanie, Sète
Photo Marc Domage
Il y a d’abord – car nous sommes à Sète – des œuvres d’inspiration marine : un thon de bronze coupé en deux, une sirène sur une planche au sol, des « re-peintures » faites à l’ordinateur, comme ce Serment des Horaces inspiré du tableau de 1785 de Jacques-Louis David, et revu avec un thon à coiffe militaire. Un univers déroutant, d’un mauvais goût rutilant, qui nous introduit à une salle entièrement dédiée à quelques pages du Codex (qui a été enrichi par l’artiste au fil des éditions), puis à une dernière salle, cette fois-ci terrienne, dominée par une installation au sol : une femme allongée sur un lit de terre, yeux clos, bras ouverts, dont les membres inférieurs ont été remplacés par… une carotte géante. « Perséphone, fille de Déméter, mère de la terre, et épouse d’Hadès, roi des enfers », nous dit le guide de visite – que l’on ne peut que croire.
Luigi Serafini, Persephone C, 2005
Résine peinte • Photo Marc Domage
Car loin d’être un autodidacte fantasque, Luigi Serafini est un pur intellectuel : il a étudié le Grec et le Latin, a suivi des études d’architecture, était un bon ami de Federico Fellini pour qui il a dessiné l’affiche du film La Voce della Luna (1990) et a travaillé avec l’écrivain Italo Calvino. Poète inclassable qui est « lui-même une encyclopédie » comme nous le souffle la commissaire Marie de Brugerolle, il a inventé le Codex pour « l’adresser au monde futur ». « Né après la guerre, il lui fallait inventer d’autres langages » que ceux qui avaient adressé des ordres et commandé des meurtres. Face à son écriture inconnue, explique-t-elle, nous sommes tous égaux, nous sommes tous illettrés – autrement dit, nous sommes tous enfants, « infans », « sans parole devant ce répertoire infini ». Rien ne provoque mieux l’imagination que quelque chose que l’on ne comprend pas… Serafini, dans sa grandeur complexe, l’aura compris mieux que personne.
Luigi Serafini et Than Hussein Clark. Reverse Universe
Du 19 mai 2021 au 5 septembre 2021
Centre régional d’art contemporain Occitanie • 26 Quai Aspirant Herber • 34200 Sète
crac.laregion.fr
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