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Foujita : peindre à l’européenne avec des pinceaux japonais

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Lorsqu’il débarque à Montparnasse en 1913, Foujita, l’esthète venu du Japon, fait figure de phénomène. Il lance la mode de l’extravagance et trouve une place dans le paysage artistique foisonnant des Années folles. Se référant aussi bien à Clouet qu’à Utamaro, son œuvre fait se rejoindre profane et sacré, Orient et Occident.
Léonard Tsuguharu Foujita, Autoportrait à l’atelier
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Léonard Tsuguharu Foujita, Autoportrait à l’atelier, 1924

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Aquarelle, crayon et encre sur soie • 44,5 × 31,5 cm • Coll. particulière • © Archives artistiques, Paris 2018. © Fondation Foujita/Adagp, Paris, 2018 pour les oeuvres de Léonard Tsuguharu Foujita

Extravagance. C’est le mot qui vient à l’esprit lorsque l’on se confronte aux tenues et à la peinture de Foujita. Les thèmes de cette dernière nous paraissent familiers, à nous occidentaux, mais semblent aussi nous échapper. Derrière le personnage qu’il se forge, qu’est-ce qui anime Foujita ? En mars 1922, l’article de Paul Husson dans le Mercure de France, apporte peut-être un premier élément de réponse : « […] le cas de Foujita, à part l’intérêt de son œuvre en soi, est extrêmement captivant. Le jeu des influences de races et de traditions est ici présent. Et l’on ne songe plus seulement à ce que pourrait être un art européen, mais à ce que serait l’art humain. À Paris, dans ce curieux quartier de Montparnasse où se coudoient toutes les races, est peut-être en germe cet art nouveau, prodrome de l’unification du monde […]. Être soi par-dessus les races, savoir ce que vaut le monde, et penser qu’il vaut mieux être sincère, personnel et dire cela avec science : Voici l’art de Foujita. » Oui, l’art de Foujita est tout sauf une posture. Dictateur de la beauté, il cache derrière ses extravagances une œuvre empreinte de mystères magnifiques, une âme profondément humaine et l’envie d’aller jusqu’au bout de son rêve. Il lance la mode de l’extravagance dans les Années folles, tout en les peignant.

Un « phénomène » débarque à Montparnasse

Quand il y arrive en 1913, Montparnasse est déjà effervescent. Le primitivisme, le futurisme, le constructivisme, le cubisme et l’abstraction révolutionnent le monde de l’art qui piétine les conventions. C’est l’année du Carré noir sur fond blanc de Malevitch à Moscou. À Paris, on rue également dans les brancards : l’académisme a vécu ! L’heure est à l’innovation, aux révolutions. La notion d’art et de peinture est remise en cause par Dada et l’abstraction. Le phénomène japonais qui débarque au milieu de ce chambardement est si surprenant qu’il fait aussitôt parler de lui.

Foujita en 1923
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Foujita en 1923

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© Archives artistiques, Paris 2018. © Fondation Foujita/Adagp, Paris, 2018 pour les oeuvres de Léonard Tsuguharu Foujita

Érudit de son pays, assoiffé d’Occident et de liberté, Foujita porte un prénom qui signifie « héritier de la paix ». Il a la voix douce ; sa science, son regard, son sourire charmeur et sa démarche féline séduisent. À peine a-t-il pris le pouls de l’avant-garde représentée par Picasso et refait le monde au café avec d’autres qu’il jette aux orties ses anciennes certitudes et se lance dans la défense d’une figuration qu’il veut aussi fine et expressive que celle du Japonais Kitagawa Utamaro et du portraitiste François Clouet.

L’équilibre entre Orient et Occident

À Paris, il est excentré, externalisé, extravagant. Après quarante-cinq jours de traversée, à plus de 10 000 kilomètres du Japon, ayant rompu avec les mœurs coercitives de son pays, il tente le tout pour le tout. Autre pays, autres mœurs : Montparnasse l’adopte. Et c’est bien là l’atout de Foujita. Il aime profondément la France, où il est davantage stimulé et apprécié qu’au Japon. D’ailleurs, son charisme naturel ravive un certain japonisme que la critique se réjouit de voir revisité par ses soins. Il se réapproprie ses racines et les modernise. Et si Foujita, le très contemporain Foujita, demeure fidèle au Japon, c’est paradoxalement au Japon traditionnel millénaire. Toute tentative d’imitation de l’art occidental par le Japon lui déplaît ; il développe à Paris une pensée originale tout en y associant son propre personnage, lui-même forgé par ses soins comme une œuvre d’art. Il entend résoudre en terre étrangère une équation simple : demeurer fidèle au passé, ne pas renier la beauté orientale mais l’enrichir de ce que la France, l’Europe et le reste du monde lui dévoilent.

Foujita et Kiki lors d’un dîner à Montparnasse
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Foujita et Kiki lors d’un dîner à Montparnasse, 3 mai 1929

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© Archives artistiques, Paris 2018. © Fondation Foujita/Adagp, Paris, 2018 pour les oeuvres de Léonard Tsuguharu Foujita

Sa vie s’apparente à un roman. Il a, comme le chat mythique, plusieurs vies.

« J’aime beaucoup Tokyo, mais être à Paris me donne la distance qu’il me faut pour me comprendre. » Avec le recul qu’il lui fallait et un œil neuf, il peut devenir lui-même. Le parcours est titanesque, il s’y engage des 1917, au terme de quatre années d’observation, d’expérimentation de toute forme d’art occidental. Aujourd’hui, on comprend qu’il n’aurait jamais pu se réaliser dans l’osmose aussi parfaite de deux styles en restant au Japon, prisonnier d’un monde clos. Le contraire de ce qu’il recherche tout au long de sa vie. Dans son œuvre apparaissent, contrebalancés par le répertoire occidental et les techniques de la peinture à l’huile sur toile, les éléments caractéristiques du Japon, le sens aigu du trait, du détail et une grande retenue dans la couleur. « Peindre à l’européenne avec des pinceaux japonais et utiliser les couleurs à l’eau sur la peinture à l’huile n’est pas interdit. J’ai réussi techniquement à le faire. J’avais oublié Finalement les leçons académiques », écrit-il en 1929.

Décrypter Foujita signifie s’embarquer pour quatre tours du monde, itinéraire géographique et mental unique dans l’histoire de l’Orient et de l’Occident. Sa vie s’apparente à un roman. Il a, comme le chat mythique, plusieurs vies. L’artiste parle peu. Son œuvre parle pour lui. Et elle est considérable. « Je n’aime pas parler de ma peinture, car c’est le tableau qui parle pour toujours, notre vie est si courte », écrit Foujita qui préfère se taire et se réserver à la peinture. Grand travailleur en dépit de son image de mondain, il organise lui-même plus de deux cent cinquante expositions – les deux tiers entre 1900 et 1950 – et, outre la peinture, il grave et illustre plus d’un millier de dessins et une soixantaine d’ouvrages remarquables.

Léonard Tsuguharu Foujita, Nu allongé
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Léonard Tsuguharu Foujita, Nu allongé, 1922

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Huile sur toile • 75,5 × 116 cm • Coll. Musée des Beaux-arts, Nîmes • photo © Florent- Gardin/MBA-Nimes © Fondation Foujita/Adagp, Paris, 2018 pour les oeuvres de Léonard Tsuguharu Foujita

« Le tableau naît naturellement, lorsque la nature et moi-même nous nous rencontrons… »

Foujita

L’œuvre gravé va, de 1919 à la fin de sa vie, de la pointe sèche à l’eau-forte en passant par l’aquatinte, la lithographie et la gravure sur bois, reprenant et multipliant pour un public plus large les thèmes favoris de ses peintures. Il réinvente le portrait, le paysage, la nature morte, la composition religieuse et l’allégorie selon le double critère oriental et occidental. Sa figuration si particulière gomme les barrières de culture et de religion lorsqu’elle fait se rejoindre le profane et le sacré, inventant là encore une mixité qui outrepasse toute convention, tout schéma établi, tout mouvement pictural, unique dans l’histoire de la peinture française et japonaise. Le monde est la proposition globale dans laquelle il puise son répertoire et son énergie. Son grand hédoniste plaçant la Beauté avec un grand B sur un piédestal, au premier rang de ses préoccupations, cette dernière est le phare de son existence.

Le culte de lui-même

Étant lui-même assez beau, Foujita n’échappe pas à un inévitable narcissisme ; sans cesse tourné vers son miroir, c’est néanmoins avec la plus grande pudeur, un amour de l’autre évident et une part de dérision qu’il se livre à sa propre contemplation et s’offre au regard des amateurs. On imagine volontiers Foujita se glisser dans la peau des personnages de La Fontaine, du chat, du renard et aussi de la femme, dont il possède toutes les qualités. Du chat, il a la souplesse, la rapidité, l’intelligence du geste, l’indépendance et la curiosité ; du renard, le goût de la chasse et du panache ; et, de la femme, la subtilité, l’élégance, le raffinement, les exigences et la détermination.

Sa puissance de travail transcende l’ensemble de ces dons. Il n’y a pas de hasard : le talent certes, mais servi par des qualités humaines indéniables entretenues au prix d’efforts soutenus. Sont à ajouter à ce beau panel l’intuition et l’investigation qui lui permettent de pénétrer l’âme du sujet, en particulier de son modèle. « Le tableau naît naturellement, lorsque la nature et moi-même nous nous rencontrons… Les œuvres qui sortent seules me ravissent, et ainsi j’apprends. » Foujita s’écoute et apprend de lui-même jusqu’à un âge fort avancé, son âme d’enfant toujours vivante lui permettant de jouer avec la vie et de l’offrir autour de lui.

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Foujita – Peindre dans les Années folles

Du 7 mars 2018 au 15 juillet 2018

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