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Au début des années 1990, avec l’embargo américain maintenu depuis 1962, la chute du Mur de Berlin plonge Cuba dans une crise économique sans précédent. Sans les importations du bloc soviétique, l’île manque de tout et nombreux sont ceux qui fuient. Les artistes exposés en ce moment à la Gare Saint Sauveur de Lille ont choisi de rester. Ils sont peintres, photographes, plasticiens, vidéastes, graphistes… Fidèles à leur pays, où ils ont leur atelier, ils ont pour la plupart été formés à l’Institut supérieur des beaux-arts de la Havane. Mais leur art témoigne des difficultés concrètes et des entraves à la liberté d’expression. Cette exposition, près de deux ans après la mort de Fidel Castro, à un moment charnière de l’histoire cubaine, invite à se laisser emporter par la vague, cette « ola » d’énergie créatrice, et à écouter le vent de liberté qui souffle au large de l’île…
Confronté à la pénurie, le plasticien Yoan Capote a mis le matériau au cœur de son travail, comme sur ces toiles figurant l’océan, tissées avec des milliers d’hameçons. Si l’aspect métallique évoque le scintillement cinétique des flots, la présence d’hameçons ensanglantés rappelle le nombre de migrants morts en mer. Dans le même esprit, le portrait monumental de Fidel Castro se dresse comme le masque d’une divinité tutélaire. L’œuvre intitulée Immanence, est composée de centaines de charnières de portes rouillées récupérées chez des particuliers et des institutions à Cuba en échange de nouvelles importées de l’étranger. « Ce long processus de collecte de matériel est sans doute l’aspect le plus important de l’installation » souligne l’artiste. Alors que la charnière symbolise la flexibilité et l’ouverture, une fois soudées dans le visage du Lider Maximo, elles figent l’avenir dans la figure du dictateur. Au sol, les onze portes symbolisent les présidents américains qui se sont succédés depuis 1959 jusqu’à l’espoir suscité par Barack Obama avant que Donald Trump ne claque une nouvelle fois la porte.
Yoan Capote, Immanence, 2015
Charnières, bois et armatures en métal • 300 × 450 × 450 cm • © Yoan Capote and Jack Shainman Gallery, New York
Dans des caissons lumineux apparaissent en noir et blanc à taille humaine des jeunes femmes afro-cubaines, fantômes ressuscités venus d’époques différentes. Certaines sont vêtues de robes blanches comme des robes de mariées, qui servaient en réalité à célébrer le rite de passage des jeunes filles à l’âge adulte. Artiste engagée contre le racisme et pour la défense du droit des femmes, Susana Pilar témoigne toujours dans ses œuvres de la double discrimination que subissent les femmes à la peau noire. Pour cette série, elle s’est inspirée de son histoire personnelle, en fouillant dans sa généalogie, alors qu’elle s’est découvert des ascendances africaines et chinoises. En rendant hommage à ses aïeules, elle redonne vie à toutes les oubliées de l’Histoire.
Susana Pilar, Lo Que Contaba La Abuela…, 2017
© Jonas Verbeke
À l’écran un vieil homme torse nu, chez lui avec un arrière-plan, un calendrier et la photo datée du jour où il a rencontré Fidel. Le vidéaste, Adrian Melis a choisi de filmer son père comme un homme ordinaire de sa génération, pour lui demander comment il voyait avec recul son engagement au régime. Peu de mots viennent pour expliquer le désenchantement face au bilan des 60 dernières années et le père finit par se servir un verre de rhum comme par dépit. Les regards et le silence entrecoupé de soupirs suffisent à exprimer l’indicible désillusion. Portrait amer de cet « homme nouveau », que promettait Fidel et la Révolution et qui aujourd’hui ne peut ni accepter ni admettre ni même formuler l’échec et les espoirs déçus.
Adrian Melis, The New Man And My Father, 2015
Vidéo, son stéréo • 6 min • © Adrian Melis / ADN Galeria
Jorge Hernández et Larry González forment un couple dans la vie et dans la création. Ils ont choisi de rendre hommage aux prisonniers politiques persécutés en reconstituant une cellule de la villa Marista de la Havane, centre de détention dépendant du ministère de l’Intérieur, où les opposants étaient détenus dans l’attente de leur jugement et dans des conditions très difficiles, pour des durées indéterminées. Attiré par les voix de cinq chanteuses populaires cubaines très engagées dans les années 1980 et 1990, le visiteur est invité à découvrir l’intérieur de la cellule en regardant à travers deux glory holes. Une manière de placer le spectateur en voyeur pour déterrer les refoulés et de pointer l’obscénité de la mémoire cubaine, tout en évoquant l’univers queer, longtemps persécuté à Cuba.
Jorge & Larry, Un cuarto oscuro para los 5 dedos de la mano es directamente proporcional a la nostalagia de un pajaro enfermo – magister dixit, 2016
Installation sonore • 240×650 × 150 cm • © Jorge & Larry
Pendant quatre ans, l’artiste Mabel Poblet a invité des familles cubaines à découper les images dans la presse officielle comme le principal journal Granma. Chaque famille a ensuite recomposé son histoire, uniquement en images. Plastifiées puis enfilées et pendues en guirlandes, toutes les images réunies forment comme un rideau que le visiteur peut traverser. Il s’agit pour l’artiste de se réapproprier l’information, et de revendiquer une lecture subjective allant à l’encontre des médias officiels qui publient toujours les mêmes images et les mêmes textes. Par l’éclatement des formes et des points de vues, la décontextualisation permet d’exprimer une vision alternative de l’actualité.
Mabel Poblet, Escala de Valores, série « Patria » (détail), 2017
© Jonas Verbeke
La série de photographies Farmers est née d’une commande de portraits documentaires. Le photographe Michel Pou Díaz, impressionné par la vie des gens qu’il rencontrait a décidé de poursuivre la démarche dans un travail plus personnel. Bio avant l’heure, à cause de l’embargo qui les empêchait d’importer engrais et pesticides, les paysans cubains n’ont pas le droit de s’installer dans les villes sans autorisation gouvernementale. Ces mesures adoptées pour endiguer l’exode rural ont conduit, au milieu de communautés qui manquaient de tout, à restructurer de nouvelles solidarités dans les campagnes. « Il existe chez ces gens une distinction innée, une dignité et une intelligence rares nées d’une vie de labeur et d’une certaine conception de la société. Ils sont comme une partie de nous que l’on ne voit pas. », écrit l’artiste. De ces portraits aux sourires vrais germe comme le petit espoir d’une renaissance.
Michel Pou Díaz, Série « Farmers », Silvia Hernández, 2010
© Michel Pou-Diaz
Ola Cuba ! Gare Saint Sauveur
Du 19 avril 2018 au 2 septembre 2018
Gare Saint-Sauveur • 17, boulevard Jean-Baptiste Lebas • 59800 Lille
www.lille3000.eu
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