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Musée d'Orsay

Les architectures organiques, oniriques et débridées de Gaudí

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Publié le , mis à jour le
Célèbre dans le monde entier, l’auteur de la Sagrada Família de Barcelone est pourtant resté un personnage mystérieux. Le musée d’Orsay explore la genèse de son œuvre et replace ses réalisations dans le contexte bouillonnant de la Catalogne des années 1900.
Aménagé sur une colline au nord-ouest de Barcelone, le parc Güell constitue pour Gaudí un terrain de jeu rêvé pour perfectionner le trencadis (mosaïque à base d’éclats de céramique) dont il recouvre le banc de la terrasse panoramique, qui serpente sur 110 mètres au-dessus de la ville.
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Aménagé sur une colline au nord-ouest de Barcelone, le parc Güell constitue pour Gaudí un terrain de jeu rêvé pour perfectionner le trencadis (mosaïque à base d’éclats de céramique) dont il recouvre le banc de la terrasse panoramique, qui serpente sur 110 mètres au-dessus de la ville.

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© Getty Images/Alexander Spatari.

Avec son toit bossu couvert d’écailles vernissées, rappelant l’échine d’un dragon, sa façade mouvante, souple et scintillante comme une peau de poisson, ses balcons aussi effilés qu’une mâchoire de requin ou ses colonnettes semblables à des os humains, la Casa Batlló semble tout droit sortie d’un film de Tim Burton. Pourtant, elle trône depuis plus d’un siècle au milieu d’une élégante avenue de Barcelone (passeig de Gràcia), faisant surgir entre deux immeubles un monde fantastique, venu du fond des âges et des profondeurs des océans.

Antoni Gaudí, La Casa Batlló, Barcelone
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Antoni Gaudí, La Casa Batlló, Barcelone

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© ChristianSchd

Dès son achèvement en 1906, les Barcelonais la surnommèrent la « casa dels ossos », la « maison des os ». Un architecte anglais de passage dans la ville se serait pour sa part exclamé : « Tiens, voici la maison de Hansel et Gretel ! » Qu’elle fascine ou laisse interdit, cette grande bâtisse multicolore illustre à merveille le caractère onirique des créations d’Antoni Gaudí, l’un des architectes les plus singuliers du modernisme (branche catalane de l’Art nouveau). L’originalité du créateur, d’ailleurs, a longtemps dérouté jusqu’aux historiens de l’art, qui ne savaient comment intégrer cet étrange bâtisseur dans l’histoire de l’architecture en général, et dans celle de l’Art nouveau en particulier. Résultat : on a fait de lui un électron libre, un illuminé, un Facteur Cheval catalan.

« Devenu un énorme bibelot touristique »

Qu’en est-il vraiment ? Au musée d’Orsay, une exposition fait le point et détricote les clichés qui collent à la peau du concepteur de la Sagrada Família. « On peut continuer de parler de Gaudí en termes folkloriques, ésotériques ou que sais-je encore : toute cette terminologie est surtout utile pour exploiter cet énorme bibelot touristique qu’on a fait et qu’on continue à faire de lui », se désole dans le catalogue le professeur Juan José Lahuerta, grand spécialiste de l’artiste et commissaire général de l’exposition qui s’est tenue à Barcelone avant d’être présentée en France. Pour lui, « Gaudí est loin d’être le génie isolé et incompris qu’une grande partie de sa bibliographie, presque toujours hagiographique, nous a laissé entendre ».

Autoportrait d’Antoni Gaudí (1852-1926), réalisé avec un système de miroir.
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Autoportrait d’Antoni Gaudí (1852–1926), réalisé avec un système de miroir.

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© AISA / Bridgeman Images.

L’œuvre et la carrière de Gaudí sont, en effet, indissociables de la Barcelone des années 1880–1900. Originaire de Reus, cité catalane à quelques kilomètres de Tarragone, Gaudí s’installe dans la capitale de la Catalogne à 17 ans pour étudier l’architecture. Dans cette cité industrielle alors en pleine expansion, il va trouver les conditions et les moyens financiers propices à l’éclosion de son talent. En ce dernier tiers du XIXe siècle, Barcelone est devenue l’une des métropoles les plus modernes et prospères d’Espagne. Ses anciens remparts ont été rasés, la ville s’étend et grouille de chantiers, en particulier celui de l’Eixample, nouveau quartier où Gaudí construira par la suite la Casa Batlló, la Casa Milà et la Sagrada Família.

Les préparatifs de l’Exposition universelle de 1888 accentuent encore la croissance fébrile de cette cité à la pointe du progrès (première ligne de chemin de fer et première centrale électrique du pays), où les opportunités ne manquent pas. Ainsi, ni les origines modestes de Gaudí – il est fils et petit-fils de chaudronniers –, ni le fait qu’il ne soit pas barcelonais – contrairement à ses éminents confrères Lluís Domènech i Montaner et Josep Vilaseca i Casanovas – ne constitueront un obstacle pour le timide provincial.

La Casa Vicens fait surgir un Orient de fantaisie en plein cœur de la ville.
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La Casa Vicens fait surgir un Orient de fantaisie en plein cœur de la ville.

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© David Cardelus/Casa Vicens.

Celui-ci se met vite au travail, d’abord comme assistant (notamment auprès de son ancien professeur, Joan Martorell), puis à son compte. Il faut dire que les architectes sont très demandés ! Les magnats de l’industrie récemment enrichis rêvent d’habitations fastueuses, signes de leur éclatante réussite, et leurs désirs de prestige vont trouver en Gaudí un ébouriffant interprète. On peut le constater dès ses premières commandes importantes : la Casa Vicens, un caprice oriental avec tourelles, façades ruisselant de carreaux de céramique et plafonds à muqarnas (éléments en forme de stalactites ou de nids d’abeilles) et, plus encore, le palais insensé que l’architecte trentenaire construit à la fin des années 1880 pour Eusebi Güell, qui deviendra son principal client et ami.

Détail des mosaïques caractéristiques de l’un des bancs du Parc Güell, à Barcelone, conçu par l’architecte Antoni Gaudí
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Détail des mosaïques caractéristiques de l’un des bancs du Parc Güell, à Barcelone, conçu par l’architecte Antoni Gaudí

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© Parc Güell © ACT. Oriol Alamany

Pour cet industriel catalan, en qui Gaudí voyait « un grand seigneur » et un mécène de la trempe des Médicis, Gaudí érige ce château néogothique de six étages, dont la façade austère, en pierre de taille, cache des intérieurs d’un luxe inouï aux proportions grandioses – le bâtiment est percé d’un grand hall central, couronné d’une coupole inspirée de celle de Sainte-Sophie de Constantinople. Un des comptables d’Eusebi Güell se serait exclamé : « Je remplis les poches d’Eusebi et Gaudí les vide ! » Fort de ce budget illimité, l’architecte pouvait offrir à son mécène la vision sublimée d’un palais aristocratique, où les références très libres aux styles anciens se mêlaient à des matériaux industriels, comme le fer forgé, la brique ou le carrelage – merveilleux toit-terrasse hérissé de cheminées en trencadis (mosaïque à base d’éclats de céramique), qui forment une forêt de conte de fées au-dessus de la vieille ville…

Toujours une énigme malgré sa célébrité

Avec ces deux chantiers, Gaudí démontrait non seulement sa connaissance approfondie de l’histoire de l’architecture, mais aussi son ouverture aux courants novateurs qui traversaient alors l’Europe, à l’instar du mouvement Arts and Crafts (pendant anglais de l’Art nouveau). L’image d’Épinal d’un Gaudí fantasque, fonctionnant à l’intuition et vivant dans sa bulle, doit ainsi être révisée. C’était un érudit, passionné comme d’autres de ses confrères catalans par les décors du passé et par les théories d’Eugène Viollet-le-Duc, lequel voyait dans le style gothique un modèle susceptible de régénérer l’architecture contemporaine.

L’atelier de sculpture de Gaudí au cœur de la Sagrada Família, vers 1904.
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L’atelier de sculpture de Gaudí au cœur de la Sagrada Família, vers 1904.

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© akg-images / Album / Gaudí Research Institute.

« Les espaces de travail de la Sagrada Família représentent peut-être le portrait mental le plus fidèle qu’il nous soit donné de percevoir de cet artiste mystérieux », estime la commissaire Élise Dubreuil.

Dans l’atelier de Gaudí à la Sagrada Família, basilique néogothique délirante (cinq nefs, trois portails, dix-huit tours) qui allait l’occuper jusqu’à sa mort, au milieu d’un bric-à-brac d’outils, d’esquisses, de moulages en plâtre, on pouvait débusquer les Entretiens sur l’architecture de Viollet-le-Duc. Quant aux murs, ils étaient punaisés d’images de monuments, dans lesquelles l’artiste puisait avec toute la fantaisie dont il était capable, juxtaposant, réinterprétant, recréant, bref, fuyant la monotonie d’un historicisme trop strict. « Les espaces de travail de la Sagrada Família représentent peut-être le portrait mental le plus fidèle qu’il nous soit donné de percevoir de cet artiste mystérieux », estime Élise Dubreuil, l’une des commissaires de l’exposition. Mystérieux? C’est bien là le paradoxe. Malgré son immense célébrité, Gaudí demeure en partie une énigme. L’homme a laissé très peu d’écrits, et la plupart des propos qu’on lui prête ont été rapportés par ses collaborateurs. Quant à ses dessins et à ses maquettes, ils ont brûlé dans l’incendie de son atelier, pendant la guerre civile de 1936…

« J’ai cette qualité de sentir, de voir l’espace »

Restent ses bâtiments, dont la dimension de plus en plus organique à mesure que l’on avance dans le XXe siècle révèle une vision inédite de l’art de bâtir. Au parc Güell, les bancs serpentent comme des anguilles et les colonnes semblent pousser du sol. Dans les maisons Batlló et Milà, les façades affichent la souplesse d’un épiderme ou les reliefs caverneux d’une paroi rocheuse. L’architecture n’est plus inerte, elle devient une matière vivante, emplie de rythme, de couleurs et de mouvement. Cette évolution peut s’expliquer par la fascination de Gaudí pour la nature, source d’inspiration majeure dans la seconde partie de sa carrière. Mais elle tient aussi à sa méthode de travail, peu conventionnelle pour un architecte.

La construction de la Sagrada Família, basilique de béton emblématique de Barcelone, a commencé au milieu des années 1880 et n’est toujours pas terminée. Il s’agit d’un temple expiatoire, les travaux sont donc exclusivement financés grâce aux dons.
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La construction de la Sagrada Família, basilique de béton emblématique de Barcelone, a commencé au milieu des années 1880 et n’est toujours pas terminée. Il s’agit d’un temple expiatoire, les travaux sont donc exclusivement financés grâce aux dons.

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© Hervé Champollion / akg-images.

L’artiste pensait et concevait ses édifices en 3D. Il préférait aux dessins (en plan, en coupe et en élévation), les maquettes en volume. Et il goûtait peu les projets où tout était millimétré et décidé à l’avance. Ainsi, il modifiait et adaptait ses constructions en cours de chantier, ajoutant, enlevant, déplaçant des éléments tel un sculpteur modelant une forme en terre crue. « J’ai cette qualité de sentir, de voir l’espace, du fait que je suis fils, petit-fils et arrière-petit-fils de chaudronnier », aurait-il dit. Cette intelligence plastique culmine dans la Casa Milà, dont les volumes évoquent davantage une gigantesque sculpture travaillée dans l’argile molle qu’un immeuble d’habitation. Sans équivalent à l’époque, cette maison ondulante suscita les railleries, on la rebaptisa la Pedrera, la « Carrière ».

Derrière sa façade égayée de carreaux de céramique, la Casa Vicens cache des intérieurs plus colorés encore, comme ce fumoir qui a retrouvé sa splendeur en 2017 après sa restauration.
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Derrière sa façade égayée de carreaux de céramique, la Casa Vicens cache des intérieurs plus colorés encore, comme ce fumoir qui a retrouvé sa splendeur en 2017 après sa restauration.

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© David Cardelus/Casa Vicens.

Ailleurs en Europe, le Catalan était également dénigré. En 1910, un critique français qualifia ses demeures colorées « d’architecture de confiseur-glacier ». Il faut attendre les surréalistes pour que son œuvre soit réhabilitée. Dalí sera l’un des premiers à célébrer son « mauvais goût suprêmement créateur » (et il savait de quoi il parlait…). Et à comprendre que ses édifices devaient se regarder comme de « véritables sculptures », des maisons selon les formes de la mer ou des montagnes, invitant aux plus folles rêveries.

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Une première en France

Organisée en collaboration avec le Museu nacional d’art de Catalunya à Barcelone (MNAC), l’exposition du musée d’Orsay retrace quarante ans d’une carrière hors norme et nous plonge au cœur du «système Gaudí», en dévoilant ses lectures, ses sources d’inspiration et ses méthodes de travail. Quelque 200 dessins, photographies, objets d’art venus d’Espagne évoquent ses grandes réalisations, des premières Casas au chantier sans fin de la Sagrada Família. On peut aussi apprécier la virtuosité du décorateur : une grande grille en fer forgé de la Casa Vicens (prêt exceptionnel
du MNAC) a fait le voyage jusqu’à Paris, ainsi que de nombreux meubles, conçus pour le palais Güell, la Casa Batlló et la Casa Milà.

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Gaudí

Du 12 avril 2022 au 17 juillet 2022

www.musee-orsay.fr

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À lire

Catalogue de l'exposition "Gaudí" au Musée d'Orsay

Retrouvez dans l’Encyclo : Antoni Gaudì

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