En partenariat avec la Friche la Belle de Mai
Thierry Fontaine, Écho, 2005
© La Friche la Belle de Mai
Cette saison, la Friche la Belle de Mai met le cap sur la mer des Caraïbes et sur l’océan Indien pour nous inviter à explorer, selon la formule empruntée au poète Édouard Glissant, un « Champ d’îles » dans une perspective nouvelle. Trop souvent réduites à leurs images de cartes postales et à leur prétendu exotisme, La Réunion, la Guadeloupe, la Martinique ou la Guyane se révèlent ici à travers le regard d’artistes contemporains qui y vivent ou en sont originaires. Éloignés des réseaux de diffusion et institutions de l’Hexagone, c’est enfin pour ces scènes artistiques françaises en plein essor l’occasion de montrer toute leur vitalité. Mais aussi de partager une vision sur le monde non plus européocentrée, mais transnationale et tournée vers d’autres continents tels que l’Afrique et l’Amérique.
Ainsi, jusqu’au 2 juin, la Friche s’anime de deux ambitieuses expositions collectives (l’une centrée sur les Caraïbes et la seconde sur La Réunion), de quatre tables rondes, de performances et de deux festivals, lesquels tracent des sentiers inédits pour mieux appréhender ces territoires aux histoires singulières et aux réalités complexes. Une programmation qui s’inscrit dans la lignée du « Pacte pour l’émergence et la visibilité des artistes ultramarins » signés en 2022 entre le ministère de la Culture et celui des Outre-mer. Véritable laboratoire culturel en prise avec les enjeux de société, la Friche la Belle de Mai est d’autant plus à même d’accueillir une telle manifestation que, comme le rappelle son directeur Alban Corbier-Labasse, « Marseille est la porte d’entrée des Outre-mer et notamment des Réunionnais qui arrivaient sur le continent par bateau jusque dans les années 1960. »
Vue de l’exposition « Des grains de poussière sur la mer », Friche la Belle de Mai, Fræme, Marseille 2024
photo © Jean-Christophe Lett
Située au troisième étage de l’institution marseillaise, l’exposition « Des grains de poussière sur la mer » fait référence à l’expression qu’aurait eu Charles de Gaulle, alors président de la République, en visite dans les Caraïbes en 1964 pour décrire l’archipel français vu du ciel. Bien que poétique, la formule résume à elle seule le regard qui a longtemps prévalu sur les Antilles : distant, fantasmatique et quelque peu condescendant. En renvoyant à cet épisode, la commissaire Arden Sherman entend bien renverser cette perspective néocolonialiste à travers un panorama de la sculpture contemporaine des Caraïbes françaises mais aussi d’Haïti, déjà présenté dans plusieurs centres d’art.
Raphaël Barontini, Toussaint Bréda, détails, 2019
Courtesy de l’artiste et de la Galerie Mariane Ibrahim – Paris, © l’artiste et Adagp – Paris © Émile Ouroumov
28 artistes, nés entre les années 1960 et 1980, sont réunis pour constituer un archipel d’idées, de récits qui ont en commun de mettre en tension l’espace et le corps. À l’image des majestueuses capes sérigraphiées de Raphaël Barontini (récemment vu au Panthéon à Paris) qui mêlent figures mythologiques et héros anti-esclavagistes pour porter en majesté une histoire largement occultée. Plus loin, avec une certaine économie de moyen mais une grande puissance symbolique, la Guyanaise Nathalie Leroy Fiévée s’est emparée d’une cimaise blanche pour en faire le support d’un modeste monument funéraire dont les mots de créole tracés au charbon rendent hommage à sa grand-mère récemment disparue. Tout aussi intimes, les œuvres du Guadeloupéen Jérémie Paul détourne des objets-fétiches émotionnellement chargés tels que les foulards de soie de sa mère qui se muent en vagues ondoyantes (Écumes de ma mère) ou les santiags d’un oncle mort du VIH qui se métamorphosent en fragiles vases de porcelaine.
Jean-Ulrick Désert, Nature morte aux fleurs (Le spectacle de la tragédie), 2018
Courtesy de l’artiste © Jean-Christophe Lett
Chez la plupart de ces artistes, récit personnel et mémoire collective s’entremêlent pour questionner l’identité, l’histoire ou le racisme. Chez le Haïtien Jean-Ulrick Désert, un autel de guirlandes de fleurs artificielles entretient la mémoire d’une adolescente tuée par la police pour avoir dérobé deux chaises en plastique. Autre moment fort du parcours, la fresque du Martiniquais Jean-François Boclé, Consommons racial ! qui aligne soigneusement des produits glanés dans les supermarchés de la planète : à gauche, des packaging bleu et rose où s’affichent le bonheur paisible de familles bourgeoises blanches ; à droite, les paquets à dominante jaune et rouge ressassant tout un imaginaire raciste où les Noirs sont sans cesse renvoyés aux tâches domestiques. « Que reste-t-il de la colonialité ? » interroge l’artiste sans détour.
Aux étages supérieurs, l’accrochage collectif dédié à La Réunion partage certains de ces questionnements liés à l’insularité et au passé colonial, communs à ces territoires, mais tisse un patchwork plus étendu encore, plus varié et plus dense tant cette île brasse sur une si petite superficie (2 512 km2) de cultures, de paysages et d’histoires. Après une première étape à Tours, au CCCOD, « Astèr Atèrla » (« maintenant et ici » en créole réunionnais) invite sous l’égide du Frac Réunion (le seul d’Outre-mer !), une trentaine d’artistes à investir 1 400 m2. « Une exposition qui fera date dans l’histoire de l’art ! Mais qui ne prétend pas pour autant représenter l’ensemble de la scène artistique réunionnaise », annonce sa commissaire Julie Crenn, qui assume un choix subjectif né de ses dialogues et explorations menées depuis 2015, date de sa « rencontre renversante » avec la région.
À gauche : Vue de l’exposition “Astèr Atèrla”, à la Friche la Belle de Mai, Marseille en 2024. À droite : Tatiana Patchama, Ce que le ciel emprunte à la terre, Oiseau la vierge. Série : Déployer ses ailes au-delà du ciel, 2021
À gauche : © Jean-Christophe Lett. À droite : © La Friche la Belle de Mai
Peinture, art vidéo, sculpture, fresque, installation, art textile, gravure et même cinéma d’animation font partie des langages employés par les deux générations d’artistes ici conviées. Les sujets abordés sont tout aussi variés. Florans Féliks transpose dans toute une salle les reliefs escarpés d’une ravine, à travers un travail de tissage collectif en volume fait de laine, de liane et d’éléments divers qui confèrent au lieu une dimension sacrée. La nature si expressive de La Réunion se traduit également dans l’art délicat de Tatiana Patchama qui, avec son impressionnante robe cousue de feuilles mortes, dont il ne reste que le fragile squelette, reconnecte le geste patient de l’artiste au vivant. Le multiculturalisme qui a fait la renommée de l’île est évoqué dans l’œuvre de Masami, artiste d’origine japonaise qui déploie, dans l’espace central du quatrième étage, une canopée arachnéenne et multicolore tissée de fibres de vêtements provenant de différentes communautés installées : indiennes, africaines, chinoises…
Kid Kreol & Boogie, Sans titre, Anatomie spectrale, 2024
Friche la Belle de Mai, Marseille 2024. Photo © Jean-Christophe Lett
Le syncrétisme qui découle de cette cohabitation traverse les objets rituels du poète-chaman Hasawa ou encore les dessins de Kid Kreol & Boogie, répertoriant les formes d’autels que l’on retrouve partout à La Réunion, dédiés à un personnage au culte endémique : saint Expédit. Les luttes LGBTQIA+, l’écoféminisme, l’agriculture, les savoir-faire ancestraux ou la mythologie font encore partie des nombreux thèmes qui habitent les artistes et qui dessinent in fine une carte sensible, mouvante, de La Réunion d’aujourd’hui.
Pour approfondir la réflexion, deux journées de symposium ont été organisées les 2 et 3 février sous le titre « Loin ne veut pas dire petit. Langages et imaginaires artistiques des Outre-mer ». Coordonnées par le réseau Documents d’artistes, les quatre tables rondes au programme ont permis de questionner en compagnie de chercheurs, d’artistes et de responsables d’institutions l’écriture d’une histoire de l’art décentrée, les conditions de la création ultramarine, les hiérarchies des genres ou la mobilité des artistes. Disponibles en intégralité sur le compte Youtube de la Friche la Belle de Mai, ces échanges passionnés paraissent indispensables pour comprendre les enjeux propres aux arts visuels dans ces territoires encore largement impensés dans l’Hexagone – voire impansés.
Deux festivals à ne pas manquer
Festival Hip Hop Society
Le 4 mai 2024
Production d’AMI et Kadans Caraïbe avec une carte blanche confiée au groupe ExpéKa.
La 1ère Festival #1 Convergences
Du 30 mai au 2 juin 2024
France Télévision célèbre à la Friche Belle de Mai, durant trois jours, les cultures ultramarines avec un festival mêlant concerts, grand dîner, rencontres et spectacles.
Toute la programmation de la saison « Un Champ d’îles »
Du 2 février au 2 juin 2024
Friche la Belle de Mai • 41, rue Jobin • 13003 Marseille
Pour en savoir plus
Astèr Atèrla
Du 3 février 2024 au 2 juin 2024
Friche la Belle de Mai • 41, rue Jobin • 13003 Marseille
www.lafriche.org
Des grains de poussière sur la mer
Du 3 février 2024 au 28 juillet 2024
Friche la Belle de Mai • 41, rue Jobin • 13003 Marseille
www.lafriche.org
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