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Vue de l’exposition Black Dolls, La Collection Deborah Neff
© Marc Domage / la maison rouge, Paris
C’est pour elle qu’Antoine de Galbert a repoussé de trois mois la fermeture de La Maison rouge : pour l’incroyable collection de Deborah Neff et ces 200 black dolls, jouets de chiffon fabriqués entre 1840 et 1940 aux États-Unis par des mains probablement africaines-américaines. Probablement, car l’histoire trouble des poupées noires ne permet pas vraiment d’être affirmatif. Commissaire de l’exposition, Nora Philippe parle d’ailleurs volontiers des « hypothèses de lecture inédites, plurielles, de ces objets profondément polysémiques, croisant l’histoire de la photographie, les cultural studies, l’histoire des textiles américains et des arts africains, ou encore des perspectives de civilisation américaine ».
Vue de l’exposition Black Dolls, La Collection Deborah Neff
© Marc Domage / La Maison rouge, Paris
Scrutons ces poupées noires de plus près. Fabriquées à l’aide de matériaux pauvres (bois, tissus, morceaux de cuir), elles sont le fruit d’un travail minutieux des traits du visage et des vêtements qui évoque l’amour d’une mère pour son enfant, et sont porteuses d’une identité. Cela, en particulier dans les périodes les plus terribles, comme autour de la guerre de Sécession (1861–1865), où de très nombreux Africains-Américains, réduits en esclavage, avaient, parmi toutes les abominations, l’interdiction d’apprendre à lire et à écrire. Imaginer des jouets à leur image, du plus sommaire au plus élégant, va donc participer à dessiner les contours d’une identité singulière. Ces poupées noires vont revêtir une symbolique éminemment politique : on sait par exemple que beaucoup ont été fabriquées dans le nord des États-Unis par des militants de la cause abolitionniste, avec une revendication explicite.
Pour autant, comme le rappelle Deborah Neff, leur collectionneuse, ces pièces « restent des poupées ! Un mélange complexe d’art et de politique, mais absolument des jouets ». Un art « accidentel », populaire, que l’on débusque en cheminant à travers l’exposition au creux des gestes de couture naïfs mais particulièrement émouvants. Les visiteurs les plus âgés (ceux qui n’ont pas connu que les jouets industriels) replongent dans leurs souvenirs d’enfance, où deux boutons de chemise servaient à fabriquer des yeux et quelques chutes de tissus faisaient office de petite robe. Derrière chaque poupée au tissu élimé de la collection Deborah Neff : des heures entières de jeu, de câlins. L’enfance.
Photographes inconnus, À gauche : Album de la famille Carrington, Norwich, Connecticut, Photographie format carte de visite. À droite Daguerreotype, Vers 1910-1920 & vers 1855-1865
Photos Ellen McDermott, New York.
Dans ce parcours, on est frappé de voir, parmi les 80 photographies exposées, des enfants noirs posant avec des poupées blanches, et des enfants blancs avec des poupées noires dans les bras. Le premier cas montre que le sentiment d’oppression s’imprime dès le plus jeune âge dans l’esprit des Africains-Américains : il s’incarne à travers la possession d’une poupée blanche surévaluée, symbole de ce que l’enfant noir ne pourra jamais être. Dans le second cas (une poupée noire dans les bras d’un enfant blanc), le rapport est encore plus complexe, comme l’a décrypté la philosophe Elsa Dorlin lors d’un colloque organisé autour de la collection de Deborah Neff, le 27 février dernier au musée du quai Branly Jacques-Chirac : « La poupée est un objet mortifère qui signe la fin de l’enfance. Autrement dit, lorsque l’enfant joue « à la maman », il se construit en tant qu’adulte. La poupée noire dans les bras d’un enfant blanc renvoie aussi bien à la tendresse ambiguë pour sa nourrice noire, une seconde mère, qu’à la domination blanche ici transposée dans le monde de l’enfance sur un objet inanimé : la poupée noire. » Et la philosophe de rappeler que des enfants noirs servaient aussi de « poupées » aux enfants blancs…
Vue de l’exposition Black Dolls, La Collection Deborah Neff
© Marc Domage / La Maison rouge, Paris
La scénographie, qui éclaire les poupées en laissant leur ombre se détacher sur fond blanc, fait ressurgir l’atmosphère d’oppression dans laquelle sont nés ces objets de résistance. Un excellent documentaire de Nora Philippe clôt ce voyage à travers la mémoire : la commissaire de l’exposition a choisi de filmer de très près ces jouets tendres, ajoutant en bande sonore des textes et des poèmes d’intellectuelles africaines-américaines telles Toni Morrison ou Maya Angelou. Et c’est avec les vers de Still I Rise qu’on quitte La Maison rouge : « Vous pouvez me rabaisser pour l’histoire / Avec vos mensonges amers et tordus / Vous pouvez me traîner dans la boue / Mais comme la poussière, je m’élève pourtant. »
Black Dolls. La Collection Deborah Neff
Du 23 février 2018 au 20 mai 2018
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