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Liliana Porter, Blue Sand, 2018
Installation de sable coloré et figurine en bois • © Liliana Porter © Courtesy Studio Liliana Porter & Galerie Mor Charpentier, Paris
Liliana Porter, Forty Years & Self portrait with square, 2013 & 1973
impression chromogène • 35,5 × 28,5 cm • © Courtesy Studio Liliana Porter & Galeria Espacio Mínimo, Madrid
C’est un chaos parfaitement étudié. Une suite d’objets cacophonique mais étrangement harmonieuse, qui va de la plus minuscule poussière au violoncelle, disposée sur un socle aussi long qu’un podium de défilé de mode. L’installation The Sweep (2023), gigantesque, a été créée sur place par Liliana Porter, 82 ans : l’artiste a éparpillé des objets glanés aux puces pour créer un étonnant et fascinant enchaînement de choses, du plus petit au plus grand. Et un autre en miroir, semblable au premier coup d’œil mais en réalité tout à fait différent. « Elle a fait ça comme si elle dansait », se souvient la directrice du musée Annabelle Ténèze. « Elle est toujours en train de chantonner, de sourire… » Légère comme une plume, l’artiste a arrangé avec un soin d’orfèvre les petits riens qui font son monde, et le nôtre. Des jouets, des céramiques, des figurines, des éclats de vaisselle brisée, des traînées de sable coloré…
Vue de l’exposition “Liliana Porter, le jeu de la réalité. Des années 1960 à aujourd’hui”, aux Abattoirs, Musée – Frac Occitanie Toulouse
© Liliana Porter / Damien Aspe
Ses figurines de balayeurs et de jardiniers, qui subliment les invisibles, sont la démonstration de sa force plastique…
Certains éléments sont liés entre eux par des chemins tracés au crayon. D’autres sont disposés de façon à créer de petites saynètes, des micro-histoires qui émeuvent. Une figurine en forme de jardinier arrose les fleurs… qui décorent une assiette. Les canards sont en file indienne, on les entendrait presque faire « coin-coin » tant ils évoquent un jeu pour enfants. Travaillant à rassembler la poussière, une balayeuse s’affaire – on notera que celle-ci est très courante dans les œuvres de Liliana Porter : elle fait partie, avec la tricoteuse et le jardinier, des figurines qui reviennent constamment (l’artiste les commande à une entreprise de jouets allemande), comme des obsessions ou, pour le dire avec tendresse, des amis visuels.
Cette première installation s’empare de la nef des Abattoirs, espace immense et intimidant par sa hauteur, en y ramenant de l’attention au minuscule, à la petite échelle. D’emblée, le spectateur se penche, observe à la loupe une œuvre qui fourmille de détails adorables. C’est tout l’art de Liliana Porter, la partie la plus célèbre de son travail. Celle, donc, qui est déclinée dans la deuxième aile de l’exposition, l’artiste ayant développé son usage des figurines au fil de différents supports : vidéos (The Riddle, 2019), photographies (étonnante photo de classe que celle de The Intruder, 2010, où voisinent Pinocchio, Mao, Mickey Mouse, un torero, une geisha…), installations encore (Tejedora, 2017, met en scène la tricoteuse assise sur un banc, devant un ouvrage disproportionné) et toiles peintes (Untitled at Sea, 2018, inflige à un bateau une tempête de peinture bleue).
Liliana Porter, The Intruder, 2010
Photographie digitale • 104 × 72 cm • © Liliana Porter / Studio Liliana Porter
« On ne peut pas rester absent à ses œuvres ! »
L’autre aile, la première, se concentre sur une partie un peu moins connue du travail de Liliana Porter : ses débuts. Née en Argentine, elle passe les quinze premières années de sa vie à Buenos Aires, puis fait ses débuts en tant qu’artiste à New York, où elle cofonde avec les artistes Luis Camnitzer et José Guillermo un collectif de gravures nommé New York Graphic Workshop. Elle joue alors de drôlerie, trompant l’œil du visiteur avec des effets de réel (le papier est vraiment troué, mais la déchirure est dessinée ; un coin est plié, l’autre est dessiné plié). « Elle pousse la gravure dans ses retranchements, en travaillant directement sur le papier, sur la déchirure ; elle utilise l’édition pour toucher le plus de monde possible », nous explique la directrice du musée, par exemple en organisant des expositions par courrier.
Liliana Porter, Tejedora, 2017
Tissu, figurine et ficelle sur socle en bois • © Liliana Porter / Studio Liliana Porter
Sur le mur d’en face, surprise : deux ombres de visiteurs… Mais pas de visiteurs. Peintes in situ dans un gris très clair qui évoque à s’y méprendre une ombre véritable, les silhouettes jouent avec les corps bel et bien présents, invitant à leur côté deux fantômes. « On ne peut pas rester absent à ses œuvres ! », souligne Annabelle Ténèze. Surtout dans la salle suivante, où l’installation murale Wrinkle (1969–2023) invite chacun à froisser une feuille pour l’ajouter au petit tas déjà constitué, le long d’un mur entièrement couvert de papier. Plus loin, on découvre encore ses autoportraits photographiques, où l’artiste se montre maquillée de formes géométriques, comme un triangle ou un carré, jouant ainsi avec le vocabulaire strict de l’art minimal…
Liliana Porter, Afiche para el movimiento por la Paz (publié dans le NewYork Times, dimanche 13 septembre 1970), 1971
70,49 × 50,8 cm • Liliana Porter Collection • © Liliana Porter / Studio Liliana Porter Archives
Un autoportrait récent la montre même devant une photo d’elle-même prise quarante ans auparavant [ill. plus haut], ses deux visages unis par un seul et même carré. Également engagée politiquement (elle a notamment réalisé une œuvre pour la paix qui clame « Cette femme est nord-vietnamienne, sud-africaine, portoricaine, colombienne, noire, argentine, ma mère, ma sœur, vous, moi. »), grande lectrice de Lewis Carroll comme de Jorge Luis Borges, Liliana Porter a toute sa vie alterné entre le grave et le tendre, le jeu et le sérieux. Ses figurines de balayeurs et de jardiniers, qui subliment les invisibles, sont la démonstration de sa force plastique comme de son cœur tendre… On quitte le musée comme après une étreinte : bouleversé.
Liliana Porter, le jeu de la réalité
Du 7 avril 2023 au 27 août 2023
Les Abattoirs - Toulouse • 76 Allées Charles de Fitte • 31300 Toulouse
www.lesabattoirs.org
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