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ORLÉANS

Markus Lüpertz face aux grands maîtres, entre hommage et dynamitage

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Publié le , mis à jour le
Formes accidentées, bronze peint en rose et bleu, tableaux énergiques… Avec 11 sculptures monumentales en plein air et une grande exposition de dessins et de peintures, la ville d’Orléans célèbre Markus Lüpertz (né en 1941), « prince » octogénaire du néo-expressionnisme allemand. Rencontre avec ce sacré personnage qui a déclaré la guerre à la perfection classique… que cela plaise ou non !
Markus Lüpertz, Fragonard
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Markus Lüpertz, Fragonard, 2018

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Bronze peint • 227 x 88 x 90,5 cm • © Luc Bertrand / ADAGP 2022

Amateurs de beauté lisse, de perfection et d’harmonie, passez votre chemin ! Chez le peintre-sculpteur Markus Lüpertz, tout n’est que formes accidentées et malmenées, corps grotesques, asymétriques, texture brute et rugueuse, coulures, matière grattée, striée de cicatrices, et bouillonnements inachevés. L’art de ce néo-expressionniste allemand, ami de Georg Baselitz, ne plaît pas à tous, déconcerte, rebute même. Mais c’est justement là son but. À nous de nous y confronter…

« L’expressionnisme ne cherche pas à être aimable. Il est l’expression d’une individualité, tranche l’artiste. La « belle » peinture peut être remarquable, mais ça ne me suffit pas. Moi, je parsème le monde de figures horribles. Je veux détruire l’idylle, le perfectionnisme classique des Grecs. C’est une guerre. » L’octogénaire à la gravité narquoise et au regard perçant affiche pourtant une élégance de dandy soigné aux antipodes de son œuvre : chapeau vintage en feutre noir, long manteau beige, pantalon de velours, chaussures vernies, canne à pommeau d’ivoire zébré d’argent, épingle à cravate et barbiche au cordeau qui lui donne un air de Méphistophélès, confirmé par une discrète boucle d’oreille et une bague rock. Détails parfaits pour un homme qui affirme sans rougir se sentir « proche du Diable » !

Un Ulysse musclé et hydrocéphale

Markus Lüpertz, Ulysse I
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Markus Lüpertz, Ulysse I, 2014

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Bronze peint • 300 × 110 × 130 cm • © Luc Bertrand / ADAGP 2022

C’est avec la peinture que Lüpertz a commencé sa carrière au début des années 1960. Les sculptures, elles, ne sont arrivées que plus tard, en 1981. Mais ce sont elles qui servent d’introduction à l’exposition : 11 personnages monumentaux en bronze peint, installés aux abords du musée et dans les rues et jardins de la ville d’Orléans. Dans le parc Pasteur, un Ulysse musclé et hydrocéphale, amputé d’un bras et d’une main, se dresse dans sa barque de pêcheur, le regard fixé vers l’horizon. Devant l’entrée du musée, une Daphné impose sa grâce malgré son corps boudiné et un œil plus haut que l’autre : couronné de lauriers, son visage picassien semble avoir poussé sur son épais cou de taureau tel une grosse fleur colorée !

Deux sculptures rendent hommage à Mozart et à Fragonard, peintre admiré de Lüpertz qui en reprend les couleurs pour les jeter, vandale, à la figure de ses personnages : bleu azur, vert tendre, jaune pâle, rose bubble-gum ! Certains sont issus de la Bible : un saint Sébastien longiligne, un bras replié sur la tête, ou encore, sur le parvis de la cathédrale, un berger triomphant portant un mouton sur ses épaules. Fervent catholique, l’artiste les dote de grands yeux peints d’un bleu hypnotique, cerclés de noir comme ceux de l’art étrusque…

 « Des traits, des carrés, des plans, le monochrome. Ça ne suffit pas pour toute une vie de peintre ! »

Ces sculptures ont surgi de ses toiles, où apparaissent des silhouettes de sculptures antiques, délimitées à la serpe en quelques coups de pinceau fougueux. Au musée des beaux-arts, 33 peintures et 23 dessins sont à découvrir dans une galerie dédiée, ainsi que 48 dessins et 4 petites sculptures dans les cabinets d’arts graphiques nichés à chaque étage du bâtiment. Insurgé contre « la sculpture d’aujourd’hui, qui devient souvent du simple mobilier urbain, un objet de décoration », Lüpertz l’est tout autant contre « l’appauvrissement de la peinture » que constitue pour lui l’abstraction. « Des traits, des carrés, des plans, le monochrome. Ça ne suffit pas pour toute une vie de peintre ! »

Markus Lüpertz, Arcadie – La haute montagne
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Markus Lüpertz, Arcadie – La haute montagne, 2013

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Technique mixte sur toile • 130 x 162 cm • © ADAGP 2022

De ses paysages abstraits surgissent donc un personnage, un casque militaire, une sculpture, un crâne humain… L’artiste a inventé un genre hybride, entre figuration et abstraction : le « dithyrambe », nommé ainsi en hommage au poète et philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844–1900) et ses mesures de vers à la gloire de Dionysos. « Ce mot, qui se réfère à un enivrement entraînant, correspond bien à l’enthousiasme que j’ai pour la peinture, qui me pousse à créer des œuvres monumentales. » Et à investir tous les supports et tout l’espace. Ainsi a-t-il récemment conçu les décors et les costumes de l’opéra La Bohème de Puccini (1896) sur la scène de Meiningen en Allemagne, et joue-t-il lui-même du piano dans un groupe de free jazz !

Sous son pinceau, la figure champêtre se mue en barbouillages, en tags dégoulinants.

Sa naissance en pleine Seconde Guerre mondiale à Reichenberg en Bohême (actuelle République Tchèque), et ses débuts à Berlin-Ouest, ne sont sans doute pas étrangers à cette obsession pour la destruction du passé. La modernité héritée de Manet, Matisse et Picasso l’aide à dynamiter les paysages arcadiens de Poussin et Puvis de Chavannes. Sous son pinceau, la figure champêtre se mue en barbouillages, en tags dégoulinants. « De Chavannes se retournerait dans sa tombe s’il voyait ce que j’ai fait de son œuvre ! » se rengorge l’ancien directeur des Beaux-Arts de Düsseldorf, célébré en 2015 par une rétrospective au musée d’Art moderne de la Ville de Paris.

Markus Lüpertz, Hercule, étude 32
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Markus Lüpertz, Hercule, étude 32, 2010

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Bronze peint • 205 × 80 × 67 cm • © Luc Bertrand / ADAGP 2022

« Je suis toujours en train de gratter. J’aime la recherche perpétuelle. Une toile naît toujours de celle qui la précède. Un sentiment d’insatisfaction, d’inachevé, me pousse alors à créer autre chose, jusqu’à épuisement du motif. Quelqu’un qui achète une de mes toiles ne paie pas pour un produit fini, il me finance pour la suite de ma recherche ! » lance l’impatient qui aime créer vite, et sur le vif. Dessinateur infatigable, il griffonne en permanence et insiste pour tout faire lui-même. Y compris ses sculptures monumentales comme son Hercule de 18 mètres de haut, dont une petite version préparatoire est présentée dans l’exposition. Hors de question, donc, de confier à d’autres la réalisation des œuvres finales : pour « préserver la spontanéité », l’homme de 80 ans continue à grimper sur des échafaudages, armé d’une hache !

Markus Lüpertz, Daphné
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Markus Lüpertz, Daphné, 2003

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Bronze peint • 305 × 150 × 150 cm • © Luc Bertrand / ADAGP 2022

Sa pratique, Lüpertz la voit comme une recherche permanente de formes et de couleurs. « Les objets qui peuplent mes peintures, comme le casque militaire renversé, n’ont pas été choisis pour leur signification mais uniquement pour leur forme. » Aux spectateurs, ensuite, d’interpréter à leur guise. « Les objets racontent des histoires différentes pour chacun. La peinture vit dans le regard de celui qui la regarde et cherche la solution. La seule chose qui maintient la peinture vivante, c’est qu’elle reste un mystère » assène le peintre. Pour qui « l’art ne doit pas être un divertissement » destiné à ce que « les gens ne s’ennuient pas », mais un moyen de perturber, provoquer et transformer le spectateur. « Les artistes sont là pour veiller à ce que les hommes deviennent meilleurs. » Ou, du moins, apprennent à s’ouvrir à des formes moins conventionnelles…

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Markus Lüpertz. Le faiseur de dieux

Du 5 mars 2022 au 4 septembre 2022
Les 11 sculptures sont disséminées aux abords du musée et de la cathédrale, place du cardinal Touchet, dans le jardin de l’Hôtel Groslot, dans la cour de l’Hôtel Cabu et dans le parc Pasteur.

www.orleans-metropole.fr

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