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Erwin Wurm, New York Police Cap Gold, 2010
Plastique, laine • 62 x 110 x 102 cm • © Erwin Wurm
Pas une éraflure, pas une rayure n’entachent la rutilante carrosserie de sa sculpture de Ferrari au rouge étincelant. Pourtant, il en a bavé, ce cabriolet, et de tous les côtés. Les ailes, le coffre, le capot et jusqu’au rétroviseur, ses lignes fluides initialement profilées pour fendre l’air et taper dans l’œil ont subi d’irréparables déformations qui rendent le véhicule tout bouffi, tout boudiné, plein de bosses molles et d’excroissances adipeuses. Avec cette bien nommée Fat Car, et avec toutes ses sœurs qui viennent compléter la gamme, Erwin Wurm a conduit l’automobile au bout de sa course et répercuté sur elle les effets de surconsommation qui affligent les sociétés modernes. Les objets (automobiles donc, mais aussi immeubles, maisons, meubles) prennent avec lui la texture charnue et grasse, molle et visqueuse, de la matière organique, qui semble dégouliner et suinter hors de son enveloppe extérieure. Laquelle ne cède pas, ne se fissure pas. Du moins pas encore.
Erwin Wurm, Fat Car (Convertible), 2005
Les lignes fluides et aérodynamiques de la Ferrari ont pris du ventre tandis que les couvre-chefs ont pris la grosse tête : Wurm projette tout son mode dans la 4e (sur)dimension.
Polystyrène, polyester, voiture • 130 × 469 × 234 cm • © Erwin Wurm
Pour l’heure, les objets, boursouflés et adipeux (bien qu’ils soient moulés dans la résine), tiennent encore le coup. Mais leur déformation ne trompe personne : ils fondent d’ores et déjà sous le poids d’un excès de matière. L’artiste autrichien, né en 1954, a ainsi trouvé une manière, immédiatement compréhensible, de représenter le trop-plein (de marchandises, de calories, d’énergie) qui a fini par provoquer une indigestion généralisée. Une manière, aussi, de faire l’unanimité : Wurm est un plasticien populaire reconnu par ses pairs. Ses œuvres, qui se déploient tout l’été dans une flopée de musées marseillais, ont été notamment exposées en majesté lors de la biennale de Venise en 2017 au pavillon autrichien mais aussi, l’an dernier, dans les rues de New York, où un Hot Dog Bus obèse remplissait ses bons offices en délivrant aux passants leur sandwich à la saucisse.
Erwin Wurm, Untitled, 2018
Soixante secondes chrono, le temps de se ficher des stylos dans les oreilles, le temps de prendre la pose et le cliché : les One Minute Sculptures que Wurm teste sur lui-même n’ont pas vocation à durer mais bien à être répétées (par d’autres).
Polaroid • 80 × 56 cm • © Erwin Wurm
Plaire au public comme aux aficionados de l’art contemporain en pèlerinage à Venise n’est pas donné à chacun. Cette réussite ne doit rien au hasard : Wurm a su mettre sur pied des formes comiques et grotesques appartenant au registre du dessin animé ou de la bande dessinée tout en prolongeant la veine des avant-gardes de la fin des années 1960 qui exploitèrent l’informe, les matières molles (latex, asphalte, boue, colles industrielles épaisses, feutre), pour en livrer des pièces invertébrées dégoulinant jusqu’au sol (de l’espace d’exposition ou, en extérieur, dans des zones désertiques). Robert Smithson, Robert Morris, Lynda Benglis font ainsi oeuvre sans chercher à avoir pleinement la main sur des matériaux qui ne se contrôlent pas complètement et dont la viscosité est à la fois belle et obscène, voluptueuse et dégoûtante.
Erwin Wurm, Orange Hoody, 2012
La sculpture a mis sa capuche, mais il n’y a rien d’autre dessous qu’un trou béant. C’est que Wurm s’attache rarement au visage. Seul compte, à ses yeux et sous ses doigts, le corps, sa corpulence, ses plis et replis, ses grosseurs.
Acrylique, peinture • 75 × 25 × 15 cm • © Erwin Wurm
Wurm retourne toute idée de stabilité, tant chez le sujet humain que dans l’objet sculptural.
Mais l’artiste qui a préparé le terrain à la sculpture relâchée et détendue d’Erwin Wurm, c’est probablement celle de son compatriote, Franz West. À ses volumes, l’artiste, mort en 2011, prêtait la forme, vilaine et régressive, de gros boudins, de saucisses aux couleurs pétantes (rose bonbon, jaunes marronnasses ou verts aigres) qui, avec un brin d’insolence, narguaient les canons classiques et académiques de la beauté. Surtout, de cet art ventripotent, Wurm retient que le spectateur doit pouvoir mettre la main à la pâte. Que la sculpture est un écrin où se lover. Qu’elle est une boîte à outils dont chacun peut s’emparer comme il l’entend pour faire corps avec elle. West imagina les Passstücke, des modules de papier mâché plâtré dont le public était invité à se saisir. Wurm, lui, institue le modèle des One Minute Sculptures, des sculptures composées d’un petit amas d’objets – un tabouret, une brosse à dent, un seau – qui durent le temps de prendre la pose et la photo. L’attitude adoptée est de préférence incongrue et fort peu à l’avantage du modèle : le seau va par-dessus la tête, la brosse à dents dans une narine et le tabouret dans un pied. Ou l’inverse : Wurm retourne toute idée de stabilité, tant chez le sujet humain que dans l’objet sculptural. À la majestueuse et autoritaire verticalité, il préfère tout ce qui est penché, de guingois, pas droit.
Erwin Wurm, Beanie, 2018
Résine polyester, laine tricotée • 98 × 130 × 120 cm • © Erwin Wurm
Le sujet chez Wurm a perdu contact avec le réel consommable.
Ce renversement des valeurs, des proportions classiques (les objets sont dépareillés), de la durée de l’œuvre (rien de pérenne, elle peut durer soixante secondes, même si elle est enregistrée par un document photographique) et des matériaux utilisés se fait sur un mode léger et comique : plutôt que de la performance crue et violente des actionnistes viennois qui, dans les années 1970, mettaient en scène des corps torturés, les One Minute Sculptures tiennent du numéro de clown, certes un peu triste. Car ces pièces relèvent d’une tonalité burlesque : la farce naît de la mise en scène de la maladresse des gestes. Les corps paraissent gauches et l’homme vulnérable, dépassé par les monceaux d’objets dont il ne sait trop quoi faire. Le sujet chez Wurm a perdu contact avec le réel consommable. Il en a égaré le mode d’emploi ou bien, rassasié, écoeuré, il l’a jeté pour se saisir des choses autrement. Quitte à emprunter parfois la voie des paradis articifiels… et l’alcool avec les Drinking Sculptures : Wurm représente des modèles vivants en train de boire un verre, accoudés à des cabinetsbars (souvent fort élégants, en bois et miroirs incrustés).
Accouder n’est cependant pas tout à fait le bon terme : la position, suggérée par un petit schéma, est plus compliquée et souvent collégiale. Il faut parfois s’asseoir sur le dos d’un comparse qui, à quatre pattes, porte aussi ledit bar, pendant que vous buvez un coup. L’attelage, on l’imagine, est branlant et menace de s’écrouler sous le poids, symbolique, de l’alcool consommé – fût-ce à petits coups de gorgées imaginaires.
Wurm sait aussi donner sa vision d’une humanité débarrassée de tout objet mais, dans ce cas, souvent débarrassée aussi d’une partie de son corps. Sans tête, voire sans tronc ni bras, celle-ci se réduit comiquement à une paire de jambes qui court on ne sait où, un peu péniblement, surchargée d’une grosse pierre (Stone, 2017). Mutter, elle, est une figurine orangée avec de jolis petits pieds et un corps en forme de bouillotte (sans doute faut-il y voir l’image d’une mère protectrice et… chaleureuse). Wurm lui-même a livré son autoportrait plein de dérision sous une forme hyperréaliste et à l’échelle d’un cornichon.
Erwin Wurm, Untitled (Verschnittskulptur 2), 2016
Une statue dans l’espace public peut arborer une silhouette pleine d’allant. Celle-ci en a un peu trop. Emportée par son élan, affublée d’une troisième jambe, elle s’emmêle les pinceaux et ne sait plus où donner de la tête.
Bronze peint • 350 × 225 × 200 cm • © Erwin Wurm
Son art de métamorphoser les êtres en choses comme les autres (légumes, minéraux, insectes) et déformer leur silhouette vise à leur faire perdre leur aplomb et leur ligne, leur gravité et leur sérieux, à réinjecter de l’incertitude et de la légèreté dans un monde qu’uniformisent les canons impérieux de la beauté et que borne drastiquement le culte de la maîtrise de soi et de son image. La sculpture facétieuse de Wurm est, de ce point de vue, non seulement une représentation des choses et des êtres, non seulement même une critique réjouissante de la société occidentale, mais bien une attitude à adopter face au monde. Chez Wurm, quand les attitudes deviennent forme (selon l’intitulé de la fameuse exposition d’Harald Szeemann en 1969 à la Kunsthalle de Berne), tout devient plus coulant.
Une programmation énorme
Le show Erwin Wurm prend corps dans pas moins de trois institutions marseillaises ! Tandis que le musée Cantini expose l’ensemble des différents aspects de l’œuvre du sculpteur autrichien en retraçant toute sa carrière, le musée des Beaux-Arts s’attache à la série des One Minute Sculptures et aux traces photographiques de ces performances au comique absurde. Enfin, sous la coupole du Centre de la Vieille Charité, Narrow House prend toute la place.
Erwin Wurm
Du 17 mai 2019 au 15 septembre 2019
Musée Cantini • 19 Rue Grignan • 13006 Marseille
musees.marseille.fr
Erwin Wurm. Narrow House
Du 17 mai 2019 au 15 septembre 2019
Centre de la Vieille Charité - Marseille • 2 Rue de la Charité • 13002 Marseille
vieille-charite-marseille.com
Erwin Wurm. One-Minute Sculptures
Du 17 mai 2019 au 15 septembre 2019
Musée des Beaux-Arts • 9 Rue Edouard Stephan • 13004 Marseille
musees.marseille.fr
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