Article réservé aux abonnés
« On meurt depuis toujours et cependant la mort n’a rien perdu de sa fraîcheur », écrivait avec l’ironie cinglante qu’on lui connaît le maître du syllogisme Emil Cioran. Parce qu’elle est inéluctable et souvent synonyme de douleur, la mort, bien que devenue taboue, s’invite régulièrement au cœur des débats sociétaux, et suscite toujours de nombreuses craintes et interrogations.
Questionner notre rapport à la mort, mais aussi au monde des vivants, à ses rites – qui diffèrent selon les parties du globe – et à l’autre, voilà toute l’ambition de cette exposition qui fait dialoguer près de 300 objets avec de touchants témoignages et autres films d’animation. Photographie mortuaire, masques de larmes de Colombie, bijoux talismans d’Iran ou poteaux cérémoniels d’Australie… Le parcours révèle combien la mort rassemble les vivants, et ce par-delà les frontières.
Portrait mortuaire d’une femme, Pont-L’Abbé, vers 1920
reproduction photographique • © Musée Bigouden, Pont-L’Abbé
Souvent instaurés et orchestrés par les proches, les rituels qui accompagnent la mort permettent d’exprimer sa douleur comme son attachement à la personne disparue. Grand soin est alors porté au corps, et ce depuis l’Antiquité, comme en témoigne, chez les Égyptiens, la pratique très codifiée de l’embaumement, étape incontournable pour accéder à la vie éternelle. Chez les Yudja du Brésil, les défunts sont quant à eux enterrés parés d’un délicat manteau-masque, souvent orné de plumes colorées et d’écorces de bambou. Des soins de thanatopraxie au choix réfléchi de la tenue vestimentaire, en passant par la mise en scène du lit de mort (fleurs, chandelles, crucifix…), en Occident, on veille aussi à l’apparence physique du mort, alors que se développe au XIXe siècle la photographie mortuaire, une pratique qui, si elle en dérange plus d’un aujourd’hui, permettait de conserver un ultime souvenir du disparu.
Poteau cérémoniel Pukamani en bois d’Australie, 1970
Île Melville Population Tiwi • © Musée d’histoire naturelle de Lille / Philip BERNARD
Prières, chants, danses, processions… Nombreux sont les rites de par le monde qui signalent le passage du monde des vivants à celui des morts. Lorsque le défunt est inhumé, une attention particulière est portée à la sépulture. Si les carreaux, dalles ou stèles gravées, parfois réhaussés d’une couronne mortuaire, sont communément employés en Occident pour marquer l’endroit où repose désormais le corps, on trouve ailleurs dans le monde bien d’autres décors. Ainsi, sur les îles Tiwi en Australie, on signale par exemple l’emplacement des tombes en dressant de hauts poteaux en bois délicatement taillés et peints, dont les ornements racontent le caractère du défunt ou témoignent de sa position sociale.
Population Kanak, Masque dit “Apouéma”, début du XXe siècle
Nouvelle-Calédonie • © Musée des Confluences, Lyon
Vient ensuite le douloureux temps du deuil. À partir du XVIIe siècle, celui-ci est, en Occident, particulièrement codifié. La couleur du vêtement, notamment, ou encore la présence d’un accessoire spécifique permet de déterminer s’il est plus ou moins récent. Au XIXe siècle, la bourgeoise ose la coquetterie : on arbore ainsi des bijoux de deuil rehaussés de jais (aussi appelé la « pierre de la veuve »), à l’image du « cœur-coulant » – sorte de ras du cou orné d’une croix surmontée d’un cœur. Dans certaines cultures extra-occidentales, on veille le mort jusqu’à la décomposition parfaite de son corps, comme chez les Kanaks, en Nouvelle-Calédonie. Les « deuilleurs » se laissent alors pousser les cheveux et la barbe, seulement coupés à la fin du processus. Les poils sont ensuite placés sur un masque censé accompagner l’âme du disparu – généralement une personne importante – chez Téà piijèpaa, divinité considérée comme le maître du pays sous-marin des morts…
À gauche, un « Costume de danse et accessoires dit Egùngùn » (fin du XXe et début du XXIe siècle) par la Population Yoruba, Bénin. À droite, « Yurei », rouleau de Oka Bunto (entre 1912–1926, ère Taishō)
Textiles de coton imprimés, velours, toile, filet en crochet, paillettes, cauris, bois, clou en métal • © Musée histoire naturelle Lille / © Galerie Mingei, Paris / Philip Bernard
Esprit es-tu là ? Bien souvent, la frontière entre le visible et l’invisible, le monde des vivants et celui des morts, est poreuse. Dans chaque partie du globe, toutes sortes de rituels permettent ainsi de maintenir le lien avec les disparus. En Afrique de l’Ouest, chez les Yorubas, on se pare, pour honorer ses ancêtres, de somptueux costumes Egùngùn richement ornés. Portés lors de danses rituelles, ils permettent de révéler la présence des défunts parmi les vivants. Mais il arrive toutefois que certains morts soient un peu collants… C’est le cas, dans la tradition japonaise, des yūrei : des personnes ayant connu une mort brutale (par exemple un suicide) et dont le fantôme est condamné à errer dans le monde des vivants, et ce pour l’éternité…
Guillard (Artiste en cheveux), Tableau de cheveux, 1886
Bois, verre, cheveux, papier, métal • © Collection du musée de Bretagne, Rennes
Partagée par toutes les cultures, l’envie de garder un lien avec les défunts se manifeste par des célébrations collectives – comme la fête des morts, qui se déroule généralement début novembre, et ce partout dans le monde – mais aussi des rituels individuels, comme la fabrication d’objets. Réalisées à partir d’éléments corporels du disparu (mèche de cheveux, petits bouts d’os et même crâne entier !), ces reliques sont particulièrement populaires dans la seconde moitié du XIXe siècle. Elles prennent alors la forme de bijoux ou de tableaux, voire de reliquaires qui traduisent l’importance de l’indéfectible (et mystérieux) lien qui unit le monde des vivants à celui des morts…
Mourir, quelle histoire !
Du 9 juin 2023 au 3 décembre 2023
Abbaye de Daoulas • 21 Rue de l'Église • 29460 Daoulas
www.cdp29.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
Sélection
TEST!! Déferlement d’art cet été en France ! Toutes nos expos préférées à voir sur la route des vacances R
DOSSIER
TEST ! Ses chefs-d’œuvre, son histoire, ses plus belles salles… Tout pour préparer sa visite au musée du Louvre
DOSSIER
MAJ_Ses chefs-d’œuvre, son histoire, ses plus belles salles… Tout pour préparer sa visite au musée du Louvre RwRp