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Vera Molnar, (Dés)ordres, 1973
Galerie Oniris, Rennes • Photo © François Fernandez / © Adagp, Paris 2021
Michel Lunardelli, Portrait de la peintre Vera Molnar dans son atelier à Paris, 2007
Photo © Michel Lunardelli / Bridgeman Images
C’est toute la magie de l’art géométrique. De loin, on n’y voit pas grand-chose d’autre qu’un agencement de formes. Mais de près, une évidence se fait : il y a, dans les choix de composition, de couleur et de matière, d’infinies nuances discrètes, chargées d’humour, de poésie, de fantaisie. Sans la moindre figure, sans détail narratif, l’art géométrique parvient à écrire des protocoles inventifs, qui stimulent le regard et nourrissent une joie de la forme. Vera Molnar, 97 ans à ce jour dont 80 à créer, en est l’exemple parfait. En témoignent ses hommages à Claude Monet et à Paul Cézanne, qui reprennent la forme du tableau Impression, soleil levant – sur fond bleu, des dizaines de petits traits noirs ponctués de rouge, comme l’apparition d’un soleil – ou de la montagne Sainte-Victoire – une cascade de carrés qui en suivent la forme topographique. D’apparence simple, ces œuvres formulent des clins d’œil parfaitement évocateurs aux maîtres admirés, qui touchent au cœur.
Vera Molnar, Sainte-Victoire en rouge, 2019
Collection européenne • Photo © Galerie Oniris, Rennes / © Adagp, Paris 2021
« Le cubisme m’a rendu un très grand service car il m’a facilité la transition. »
Vera Molnar
Enfant de la Hongrie de l’entre-deux-guerres, Vera Molnar débute ses études aux Beaux-Arts de Budapest en 1942. Elle y rencontre son mari François, qui s’intéresse aux neurosciences – plus exactement à la psycho-physiologie de la perception visuelle – et l’aide dans ses recherches. Ses premiers dessins tendent à une épure et une schématisation de plus en plus abstraite. Comme ses Collines géométriques de 1946, longue enfilade de feuilles où se faufilent deux lignes irrégulières, suggérant à peine un profil paysager. Elle tourne petit à petit le dos à la figuration à la fin des années 1940. « Le cubisme, écrit-elle dans le catalogue, m’a rendu un très grand service car il m’a facilité la transition. Je pouvais toujours me cramponner à la figuration, mais en la géométrisant de plus en plus. »
Elle raconte aussi avoir été influencée par la maison familiale, construite au bord du lac Balaton dans le style du Bauhaus selon la volonté de son père – toit plat, façade rectangulaire, mobilier coloré. Et si « dès la fin des années 1960, elle a eu accès à un ordinateur », éclaire Claire Spada, chargée des collections à l’Espace de l’Art Concret, Vera Molnar a d’abord inventé une « machine imaginaire ». Soit une façon de travailler automatique, en concevant des programmes lui permettant de créer des œuvres systématiques. Pour ce faire, elle choisit quelques données préalables : des formes, des lettres, des lignes, puis des couleurs, des supports et des textures. Et, bien sûr, le geste : « Juxtaposer, accoler, tourner, retourner, inverser, aligner, superposer, additionner, soustraire, concentrer, éloigner » (Vincent Baby). Ainsi apparaissent des compositions telles que M comme Malevitch (1969), qui renverse la lettre M quatre fois à l’intérieur d’un carré, et formule ici encore un hommage à un artiste chéri de Vera Molnar.
Vera Molnar, À gauche : “Arbres et collines” (1946). À droite : “M comme Malevitch” (1961)
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Photo Philippe Migeat / © Adagp, Paris 2021 • © DR / © Adagp, Paris 2021
L’ordinateur va lui permettre de développer des possibles tout en poursuivant son travail fait de calculs et d’aléatoire. Sans oublier que « ce qui l’intéresse, c’est le 1% de désordre », appuie Claire Spada. Soit un trouble dans la répétition des formes, comme ces 160 carrés poussés à bout réalisés en 1976 (quel titre !), qui se tordent et s’étirent. L’artiste joue aussi de déformation, par exemple avec la série des Lettres de ma mère (1988), qui rendent illisibles les lignes manuscrites en les faisant valdinguer en gribouillis pointus, à la façon d’un électrocardiogramme devenu fou – et c’est si drôle !
Vue de l’exposition « Vera Molnar. Pas froid aux yeux » à l’Espace d’Art Concret. À gauche : « 30 lignes brisées » (2020). À droite : « Nocturne » (2020) de Vera Molnar
© Espace de l’art concret / Photo François Fernandez / © Adagp, Paris 2021
L’avant-dernière salle de l’exposition montre des tapisseries tissées en 2020 à Aubusson, preuve de la multiplicité de ses intérêts et de ses supports ; quant à la toute dernière salle, elle exalte la créativité d’une artiste encore en activité avec une œuvre réalisée in situ. Soit une fresque fluorescente de lignes droites en angles droits, inspirée d’un dessin de 2011–2013 et ici plongée dans l’obscurité… L’émotion est totale. Vera Molnar, pionnière discrète de l’art aidé par ordinateur, n’aura cessé de mettre de l’intime, tout autant que de l’humour et de la grâce, dans ses compositions. Forme emblématique de la modernité, le carré n’a (décidément) pas dit son dernier mot !
Vera Molnar. Pas froid aux yeux
Du 19 mai 2021 au 12 septembre 2021
Espace de l'Art concret • Rue du Château • 06370 Mouans-Sartoux
www.espacedelartconcret.fr
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