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Will Ryman, Heads (simulation de l’installation in situ à La Villette), 2017
Bois de cèdre, résine et peinture • 305 x 183 x 183 cm (chacune) • © Will Ryman
Will Ryman (né en 1969) a l’allure simple et franche d’un Américain plus habitué au travail dans son atelier du Lower East Side qu’à la lumière des projecteurs. Un tee-shirt, un jean et un phrasé posé, qui prend soin d’éclairer, sans manière ni excentricité, la complexité d’un travail imbibé de théâtre et de philosophie absurdes. Car si Ryman se retrouve aujourd’hui exposé avec faste dans de nombreux espaces publics – on retiendra notamment ses impressionnantes sculptures de bouquets de roses sur Park Avenue et son énorme oiseau au plumage clouté sur Flatiron Plaza à New York –, il faut se rappeler qu’il commença sa carrière comme auteur de théâtre, inconnu et incompris.
Will Ryman
Photo Hyphen
« Mes pièces étaient très inspirées du mouvement Dada, du surréalisme et de la philosophie absurde. »
Will Ryman
Il l’explique avec une pointe d’humour : « Mes pièces étaient très inspirées du mouvement Dada, du surréalisme et de la philosophie absurde. Elles parlaient de gens qui luttent pour s’exprimer clairement… Je n’étais pas intéressé par le sens des phrases, mais par leur son. Les dialogues étaient lyriques, musicaux, ils n’avaient pas vraiment de sens. Et personne ne comprenait vraiment mes pièces, personne ne voulait les jouer ou les produire ! Donc j’ai commencé à sculpter mes personnages. » Will Ryman s’est alors entraîné à modeler de l’argile en se bandant les yeux, laissant ses doigts décider des formes à sa place – pratiquant ainsi ce qu’il appelle la « sculpture automatique ». Ces formes spontanées nous sont aujourd’hui présentées à travers les Heads installées sur la place de la Fontaine-aux-Lions, première série de son intervention au parc de la Villette – qui est, soit dit en passant, son tout premier projet européen d’envergure.
Ces Heads ont pour titres des phrases tirées du texte de Samuel Beckett, En attendant Godot (1948), « ma pièce préférée », souligne Ryman avec les yeux brillants. Passionné par le théâtre de l’absurde (dont Beckett est le plus célèbre représentant), l’artiste met ainsi en valeur la proximité de son travail avec l’inconscient, ayant dans l’idée de se rapprocher de la vérité de la condition humaine. Les Heads ont des formes irrégulières et sont peintes en un jaune éclatant, qui résonne avec les premiers beaux jours et l’architecture ludique du parc conçu par Bernard Tschumi en 1983. Car si Ryman choisit le format monumental et se plaît tout particulièrement dans les espaces publics, c’est parce qu’il tient à ce que ses œuvres interagissent aussi bien avec les passants et les spectateurs qu’avec les paysages environnants.
Will Ryman, Heads (simulation de l’installation in situ à La Villette), 2017
Bois de cèdre, résine, peinture • 305 × 183 × 183 cm (chacune) • © Will Ryman
Faire grand, pour être bien vu, bien compris, et si possible provoquer des réflexions, des élans de l’esprit et du corps. Il en va ainsi de son labyrinthe aux murs jaunes, rouges, bleus, blancs et noirs, installé juste devant les facettes miroitantes de la Géode. Ce Pac-Lab que l’on traverse en regardant les détours (les murs s’arrêtent à mi-hauteur du corps) évoque aussi bien les couleurs vives du jeu vidéo Pac-Man (dans lequel le joueur avance pour dévorer des petits points colorés) qu’une « relique contemporaine »… Les surfaces granulées voulant rappeler l’aspect de sites archéologiques comme celui de Stonehenge, au Royaume-Uni. Ce Pac-Lab peut être aperçu de loin, depuis le pont qui relie les deux parties du parc de la Villette, ainsi que dans les reflets mouvants de la Géode. Une perspective fascinante…
Will Ryman, Pac-Lab (simulation de l’installation in situ à La Villette), 2017
Bois de cèdre, résine, peinture • Dimensions variables • © Will Ryman
Et le spectacle des visiteurs marchant dans les allées du Pac-Lab nous mène, petit à petit, à une réflexion sur les poursuites absurdes de l’existence. Derrière quoi courons-nous lorsque nous jouons à Pac-Man ? De quoi l’éternel recommencement des phrases, des problèmes et des désirs est-il le symptôme ? La dernière sculpture du parcours se nomme Sisyphus et évoque le texte d’Albert Camus, inspiré par les efforts continuels d’une figure mythologique condamnée à recommencer sans cesse la même tâche dénuée de sens. Déclinaison en noir des Heads, ce monument sombre et isolé sur la Prairie du Cercle Nord nous filerait presque le bourdon si les méandres de ses formes ne provoquaient pas le regard avec une sensualité certaine.
Car il y a de l’ambiguïté chez Will Ryman : de cet homme-artiste-père-auteur new-yorkais, qui ne travaille jamais sans s’être préalablement exercé pendant quelques minutes à l’écriture automatique, se dégage un appétit pour le jeu, pour les couleurs, alors même que son propos revendique une certaine noirceur, un doute contemplatif, une remise en question jamais consolée du sens de l’existence. Et il semble, finalement, que seul le processus aléatoire et automatique de création, seul le moment où les mains parcourent l’argile, seule la liberté totale de l’écriture, valent le coup d’être vécus. En somme, l’absurde comme seul salut.
Will Ryman
Du 22 mars 2018 au 16 septembre 2018
La Villette • Avenue Jean Jaurès • Paris
lavillette.com
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