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Armand Guillaumin, Route à Damiette, 1885
Coll. musée Thyssen-Bornemisza, Madrid • © Musée Thyssen-Bornemisza, Madrid
Avant de devenir d’indétrônables icônes de l’art français, les peintures impressionnistes de Claude Monet, Édouard Manet ou Camille Pissarro en ont longtemps pris pour leur grade. Au XIXe siècle, beaucoup les considèrent comme simplistes, brouillonnes et grossières. Aux visiteurs turbulents, qui n’hésitent pas à huer les toiles, s’ajoutent les critiques au vitriol publiées dans la presse. Loin de la facture lisse et léchée des tableaux académiques, ces œuvres peintes en plein air choquent par leur spontanéité, leurs coups de pinceau enlevés, considérés comme du « barbouillage », et leur absence de contours nets… Si bien que leurs auteurs passent pour des fumistes qui, sous prétexte de peindre les effets de lumière et d’atmosphère, brassent de l’air !
Au fil du temps et des scandales – à commencer par celui du Salon des refusés de 1863, où Le Déjeuner sur l’herbe de Manet avait déchaîné les foules –, ces artistes finissent peu à peu par trouver grâce aux yeux de la critique et du public parisiens. En septembre 1886, lors de la huitième et dernière exposition impressionniste à Paris, ils sont plutôt bien accueillis, ce qui n’est pas le cas de leurs amis néo-impressionnistes, devenus les nouvelles victimes de l’opinion : qualifiées de « confettis stériles », les toiles pointillistes de Seurat recueillent une avalanche de moqueries !
Georges Seurat, L’Hospice et le phare de Honfleur, 1886
Coll. National Gallery of Art, Washington • © Leemage / presse
En province, où les expositions se font plus rares, rien n’est encore gagné. En témoigne le scandale survenu au Salon de Nantes (le tout premier salon d’art parrainé par la ville), ouvert le mois suivant, le 10 octobre 1886, sous l’impulsion du maire Édouard Normand. Organisée dans un bâtiment éphémère inspiré des pavillons d’expositions universelles, cette grande exposition de 1 800 œuvres académiques et impressionnistes – celle de 2018 n’en montre que les 70 plus significatives, hormis les Gauguin, un Renoir et un Pissarro, qui n’ont pu être prêtés –, financée par une tombola et prolongée jusqu’en janvier 1887, attire 100 000 visiteurs !
Vue de l’exposition « Nantes, 1886 : le scandale impressionniste »
© Musée d’Arts de Nantes – C. Clot
Réunies dans une salle spéciale, la salle IX, les œuvres impressionnistes de Gauguin, Pissarro, Seurat, Signac, Guillaumin, Sisley, Martin et Stevens sont mises sous verre par peur du vandalisme ! Dès l’ouverture, les quolibets fusent devant les vues de campagne d’Armand Guillaumin, dont les chemins tortueux se colorent d’épaisses touches vert vif et orangé. Les critiques n’épargnent pas non plus les expérimentations délicates de Georges Seurat, des paysages de bord de mer composés de miettes évanescentes, réalisés durant l’été à Honfleur.
Y voyant au mieux des « excentricités », au pire de la paresse ou de l’insuffisance technique, la presse locale se déchaîne. « Pour s’appeler artiste, il faut avant tout savoir dessiner », assène avec mépris un certain Thomas Maisonneuve, tandis que L’Union bretonne dénonce de « joyeuses fumisteries ». Dans les pages de Nantes-Lyrique, un critique préconise même, pour mieux « affronter » les « débauches d’azur et de vert hurlant » de la salle IX, de « mettre des lunettes bleues », que l’on « utilise d’ordinaire pour mieux discerner les éclipses ». « Toute notion de dessin leur manque », renchérit son confrère dans L’Espérance du peuple, moquant les maisons de Seurat, « qui ne tiennent pas debout », et les « intensités jaunes, bleues et rouges » de Signac, dont la « violence » ne correspond, selon lui, en rien à l’harmonie de la nature.
Auguste Renoir, La Fin du déjeuner, 1879
Coll. Städel Musem, Francfort • © Städel Musem – U. Edelmann / Artothek / presse
Même le respecté Renoir (le seul du groupe à être présenté dans le Salon carré, plus prestigieux que la salle IX) fait scandale. « Arrêtez vos lazzis ! » lance un critique éclairé aux visiteurs hilares. Le célèbre artiste y présente deux tableaux, déjà acquis par l’armateur nantais Louis Flornoy : La Loge et La Fin du déjeuner. Délicieux, ce dernier s’impose comme le bouquet final de l’exposition de 2018 : dans cette scène lumineuse – un triangle amoureux ? – alliant couleurs de mignardises et textures crémeuses, une robe vert clair semée d’écailles blanches scintille au soleil… et on jurerait entendre grésiller la cigarette rougeoyante que le jeune homme assis à droite est en train d’allumer ! Malgré leurs prix très bas (500 francs pour un Gauguin, 800 pour un Seurat), aucun des tableaux de la salle IX, qui valent aujourd’hui des millions, ne trouve preneur au Salon.
Alfred Roll, Après le Bal, 1886
Coll. musée d’Arts de Nantes • © RMN-GP / Gérard Blot / presse
En tant que dernière réunion des impressionnistes, ce Salon marque le crépuscule du mouvement, déjà fragilisé par des tensions internes. Mais un pas a été franchi : l’éclectisme de l’exposition – les impressionnistes y côtoient joyeusement des sujets religieux et historiques, des portraits de paysans et des odalisques capiteuses – témoigne d’un décloisonnement et d’une ouverture à la modernité, soulignée dans sa reconstitution de 2018 par une très belle scénographie permettant des jeux de regards d’une salle à l’autre. Dans les toiles « académiques », on observe déjà un glissement vers un style plus libre : un paysage quasi impressionniste derrière des personnages léchés, un érotisme moderne dans le très beau Après le bal d’Alfred Roll, une association de jaune et de turquoise vif rappelant les audaces chromatiques de Van Gogh dans Les Voiles jaunes de Gustave Surand (1885).
« C’est grâce à ce Salon que Nantes est devenue une ville d’art », souligne Cyrille Sciama, commissaire de l’exposition et conservateur des collections du XIXe siècle au musée d’Arts de Nantes. Lors du banquet d’ouverture, les organisateurs ont en effet appelé à la création de la Société des amis des arts, grâce à laquelle Pissarro et Guillaumin sont revenus exposer à Nantes, et qui a poussé Monet à faire don au musée de l’un de ses Nymphéas en 1922… ouvrant ainsi la voie à de nombreuses acquisitions d’art moderne !
Nantes, 1886 : le scandale impressionniste
Du 12 octobre 2018 au 13 janvier 2019
Musée d'Arts de Nantes • 10 Rue Georges Clemenceau • 44000 Nantes
museedartsdenantes.nantesmetropole.fr
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