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Entretien

Christian Louboutin : « Je n’ai jamais compris cette frontière entre les arts décoratifs et l’art en général. »

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Publié le , mis à jour le
Créateur de souliers et figure incontournable de la mode, Christian Louboutin occupe actuellement le Palais de la Porte Dorée à Paris avec l’exposition « Christian Louboutin : L’Exhibition[niste] », présentée jusqu’au 26 juillet. Nous l’avons rencontré dans ce lieu qui lui est cher. Plongée dans les dessous d’une exposition foisonnante et festive !
</em>Christian Louboutin devant le Palais de la Porte Dorée
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Christian Louboutin devant le Palais de la Porte Dorée, 2020

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Photographie de José Castellar / © Christian Louboutin

Comment est née cette exposition et pourquoi avoir choisi de la présenter au Palais de la Porte Dorée ?

Cela fait longtemps qu’on me proposait de faire une exposition sur mon travail, et plusieurs lieux s’étaient portés candidats. Jusqu’ici, hormis l’événement qui avait été organisé en 2012 au Design Museum de Londres pour les 20 ans de la maison, ça ne m’intéressait pas. Cela, sans trop savoir pourquoi. Je n’y trouvais pas vraiment de « plus ». Mais quand, il y a un peu plus de deux ans, j’ai rencontré Hélène Orain, directrice générale du Palais de la Porte Dorée, réaliser ensemble un projet au Palais nous a semblé une évidence. Je suis né dans le 12e arrondissement, j’ai toujours entretenu un lien intime et privilégié avec le Palais de la Porte Dorée. J’habitais juste à côté et mes sœurs m’y accompagnaient presque tous les week-ends. Après mon éviction d’Elsa-Lemmonier, le second endroit où j’ai été admis, le lycée Paul- Valéry, avait une partie de ses fenêtres qui donnaient sur le Palais !

</em>Christian Louboutin à 4 ans
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Christian Louboutin à 4 ans, 1967

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© Christian Louboutin

C’est un lieu qui a tenu un grand rôle dans mon univers créatif et je suis très heureux d’avoir pu prendre part, ces dernières années, à son projet de restauration. L’une des premières images qui me remontent de mon enfance, ce sont d’abord les énormes portes, avec des dents de phacochère, du Palais de la Porte Dorée. Quand on est un gamin qui vit dans un F3 normal, le gigantisme de cette architecture impressionne. À l’intérieur, il y avait beaucoup de choses que je n’avais jamais vues. J’aimais ce musée avec ses vitrines assez simples et ces noms évocateurs pour moi d’un ailleurs exotique : lire le mot Haute Volta, ça me faisait partir loin ! C’est aussi aujourd’hui un endroit avec lequel je partage nombre de valeurs : la diversité, la transmission et l’ouverture au monde. Cette exposition ne pouvait se faire ailleurs.

C’est aussi là qu’un premier dessin, fondateur pour le reste de votre avenir, vous est venu : racontez-nous…

</em>Panneau d’information et dessin crucial à l’origine de la vocation de Christian Louboutin
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Panneau d’information et dessin crucial à l’origine de la vocation de Christian Louboutin

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© Christian Louboutin

À chaque fois que j’allais au Palais, je croisais un panneau signalétique : un croquis avec un soulier barré d’un trait rouge qui interdisait le port d’escarpins – ça m’interpellait vraiment. À l’époque, nous étions dans les années 1970, et je n’avais jamais vu de talons aiguilles, c’était une forme surannée des années 1950. Le bonbout de ces talons-là était en métal et risquait de rayer les parquets en bois précieux du Palais ainsi que d’abîmer les émaux des mosaïques. Ce croquis m’a longtemps intrigué, puisqu’il avait l’air d’un dessin imaginaire évoquant un soulier de femme qui n’existait pas. J’ai gardé ça en tête : c’est grâce à ce croquis que j’ai moi-même commencé à dessiner, exclusivement des souliers, à partir de l’âge de 11 ans. C’était toujours le même dessin ; j’en ai fait varier les couleurs, la courbe… Cette image première sera plus tard l’inspiration du soulier Pigalle, qui compte parmi mes souliers les plus importants. Mais à partir de cette découverte au Palais de la Porte Dorée, j’ai surtout compris que tout commence par un dessin.

Cette exposition n’est pas une exposition de mode. Mais alors qu’est-ce que c’est ?

Le titre « L’Exhibion[niste] », qui repose sur un jeu de mots entre exhibition, signifiant « exposition » en anglais, et le fait de se mettre à nu, résume parfaitement l’idée : je me suis beaucoup investi dans ce projet, à titre professionnel mais aussi à titre personnel ; je révèle beaucoup de moi-même, de mes inspirations, de mon processus créatif dans ce parcours. Ce n’est pas, dirais-je, une « rétrospective » mais plutôt une « célébration », une fête qui s’inscrit dans le passé, le présent et l’avenir. Je l’ai imaginée comme un voyage à travers mes inspirations, mes rencontres, mes passions, ce qui me permet aussi de sortir du propos d’une exposition qui serait purement une exposition de mode. Par ailleurs, elle s’inscrit dans un lieu qui m’est cher, ce que j’ai pris en compte dès la conception du propos.

</em>Christian Louboutin dans le Palais de la Porte Dorée
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Christian Louboutin dans le Palais de la Porte Dorée, 2020

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Photographie de José Castellar / © Christian Louboutin

Justement, votre imaginaire – et l’exposition le montre particulièrement – s’est construit au fil de vos nombreux voyages. Dans quelle mesure le Palais de la Porte Dorée a-t-il participé à forger chez vous cette attirance pour le monde ?

« L’exposition procède des choses qui m’ont toujours animé : le goût des arts décoratifs et mon amour pour les artistes et les artisans. »

Très jeune, je rêvais de voyages. Je fantasmais en passant devant les agences de voyages de mon quartier, en feuilletant les catalogues, je m’inventais des itinéraires… Le Palais était une grande source d’inspiration. La première chose que j’y ai regardée, ce sont les objets, notamment ceux des cultures du monde, puisque le Palais accueillait alors le musée des Arts d’Afrique et d’Océanie. À partir de là, j’ai exploré, seul, en autodidacte, d’autres institutions comme le Louvre ou le Muséum national d’histoire naturelle. J’ai continué à cultiver une passion pour les objets du monde. Je vis entouré d’eux, ils me nourrissent, m’inspirent. Cet attachement est mis en lumière dans le parcours.

L’exposition convoque de nombreux artistes que vous appréciez et déploie également le savoir-faire d’artisans de tous horizons. Pourquoi avoir choisi de les faire intervenir ?

Ce parcours ne pouvait fonctionner sans eux, sans toutes les rencontres et les talents que j’ai la chance de côtoyer. C’est comme ça que ça s’est passé. L’exposition procède des choses qui m’ont toujours animé : le goût des arts décoratifs et mon amour pour les artistes et les artisans. Dès mes débuts, ils ont tenu une place prépondérante, que ce soit à travers des rencontres, des collaborations ou des cartes blanches. Inviter des artistes et des artisans a participer cette exposition était donc une manière de leur témoigner mon respect, tout en leur laissant le soin d’exprimer leur propre vision de mon travail – qui, de surcroît, est un travail d’équipe. Je suis très heureux que des artistes, la Néo-Zélandaise Lisa Reihana, le Pakistanais Imran Qureshi, le duo britannique Whitaker Malem ou encore des artisans comme le couturier indien Sabyasachi Mukherjee ou la Maison du Vitrail à Paris – pour ne citer qu’eux – aient accepté ma proposition.

Soulier Maquereau </em> créé par Christian en 1987 (basé sur un visuel d’archive datant de 1988), photographié devant l’aquarium tropical du Palais de la Porte Dorée.
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Soulier Maquereau créé par Christian en 1987 (basé sur un visuel d’archive datant de 1988), photographié devant l’aquarium tropical du Palais de la Porte Dorée.

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Très jeune, Christian Louboutin fréquente le Palais de la Porte Dorée, où ses sœurs l’emmènent le week-end contempler les poissons de l’aquarium tropical. Fasciné par la beauté ornementale de l’architecture des lieux, l’adolescent pêche là tout un répertoire visuel. Telle sa première création en 1987 : un soulier Maquereau, tout de cuir métallisé et directement inspiré de l’iridescence des poissons vus à l’aquarium tropical. C’est d’ailleurs là qu’il le fait poser en majesté, le temps d’une photographie au-devant d’écailles multicolores.

© Christian Louboutin

De l’artisanat du Bhoutan à la peinture d’Allen Jones, en passant par des sculptures aztèques, des coquillages ou des minéraux, on retrouve de multiples inspirations dans cette exposition. Comment cohabitent-elles ?

« Je ne suis pas fétichiste, mais mon travail est fortement fétichisé. »

La création, chez moi, est tout sauf linéaire. Le cœur de mon travail, c’est vraiment de dessiner des souliers, mais il y a aussi une grande part de curiosité́ envers les cultures et les gens. Cela m’a toujours nourri. J’aime associer les matières, les couleurs, les influences, les savoir-faire, les univers créatifs… Quand je dessine, je ne travaille jamais avec des documents sous les yeux. L’idée, je l’ai dans la tête – ça peut être une image souvenir, comme la série « Flowers » de Warhol lorsque j’ai conçu le soulier Pensée. En dessinant, en redessinant, en twistant les formes, en retouchant, j’invente au filtre de ma mémoire. C’est ce que j’ai voulu traduire dans ce parcours avec l’aide d’Olivier Gabet, commissaire de l’exposition et directeur général adjoint du musée des Arts décoratifs ; c’est finalement une balade intuitive.

L’exposition réserve aussi quelques surprises – elle joue notamment sur des décalages… Que disent-ils de vous ?

Une des salles de l’exposition montre qu’on peut avoir différentes lectures des choses : tout dépend du regard que l’on porte ou plutôt que l’on projette. On a donc conçu une sorte de boudoir où des murs tapissés de toile de Jouy, de prime abord très sage, affichent, quand on s’approche, des détails très sexualisés faits à partir de photographies retravaillées de Pierre Molinier. Ce décalage est constant dans mon travail, mes souliers sont souvent fortement polysémiques. Prenez par exemple les clous : lorsque j’ai commencé a en mettre sur mes modèles, ça a été reçu comme quelque chose de très punk, de fétichiste, tendance bondage. Je me souviens du photographe Helmut Newton qui, de passage a Berlin, voulait absolument me refiler des adresses de clubs SM ! Alors que pas du tout ! Le goût des clous, des pointes me vient des arts décoratifs, de la Haute Époque, du Moyen Âge au XVIIe siècle, des paravents de cuir de Cordoue… Toujours dans cette idée de projection et de perception, chez Pierre Molinier, ce que je vois d’abord, c’est la finesse de son travail, ses lignes très graphiques. Et loin derrière, la sexualité.

</em>Le<em> Faune</em> de Jean Noël Lavesvre et le soulier <em>Malangeli</em> de Christian Louboutin
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Le Faune de Jean Noël Lavesvre et le soulier Malangeli de Christian Louboutin, 2019

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© Photo Jean Vincent Simonet

Vous avez pourtant illustré une sexualité exacerbée avec le cinéaste David Lynch…

Là encore, David Lynch, c’est d’abord une histoire de rencontre. Nous avons travaillé ensemble en 2007 pour une exposition à la galerie du Passage, à Paris. J’ai imaginé des souliers pour ne pas marcher et David Lynch a pris des photographies. Depuis, il est devenu un ami.

Le soulier demeure cependant un objet de fantasme…

Concernant la charge symbolique de mes souliers, ce que j’aime le plus, c’est l’idée que mon travail est remis à des femmes, qui vont se l’approprier et lui donner une vie que je n’aurais jamais imaginée.

Je ne suis pas fétichiste, mais mon travail est fortement fétichisé. Mon premier métier était de faire des souliers pour les danseuses et j’ai toujours gardé un rapport très fort avec ça. Le soulier détermine tellement de choses : la posture, le mouvement, le son des talons ou des semelles qui claquent… Comme la musique du flamenco. Quand je dessine un soulier, je pense très rarement « mode ». Mes références sont avant tout cinématographiques : je me souviens du tailleur bleu de Kim Novak dans Vertigo, des capes et des mantilles de Marlene Dietrich ou du petit chapeau rond de Marilyn Monroe dans Certains l’aiment chaud… Je connais aussi bien les costumiers que les couturiers. Cela me rappelle la sacro-sainte opposition qui persiste entre les arts décoratifs, souvent déconsidérés, et le grand art qu’incarnerait la peinture. Je n’ai jamais compris cette frontière entre l’artisanat, les arts décoratifs, les arts appliqués avec l’art en général. Concernant la charge symbolique de mes souliers, ce que j’aime le plus, c’est l’idée que mon travail est remis à des femmes, qui vont se l’approprier et lui donner une vie que je n’aurais jamais imaginée.

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Christian Louboutin : Exhibition(niste)

Du 26 février 2020 au 3 janvier 2021

lexposition.christianlouboutin.com

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