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Décryptage

Création, curation, restauration… Ces domaines de l’art bouleversés par l’IA

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Omniprésente, elle effraie, enthousiasme et fascine à la fois. Permettant de classer et d’analyser des données, mais aussi de générer des images ou des textes, l’intelligence artificielle repousse chaque jour un peu plus ses limites. Inventée à la fin des années 1940, elle s’épanouit depuis les années 2010 grâce à la conjugaison d’algorithmes avec le big data. Dans le domaine de l’art, ses possibilités semblent infinies. Création, restauration, conception d’expositions, découvertes archéologiques, authentification… Tour d’horizon de ses multiples applications !

1. La création d’œuvres d’art à part entière

Obvious, Portrait d’Edmond de Belamy
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Obvious, Portrait d’Edmond de Belamy, 2018

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Encre • 70 × 70 cm • © Obvious / Christie’s

Œuvres interactives qui réagissent aux mouvements et paroles des visiteurs, traduction en peintures numériques de pensées captées par un encéphalogramme ou d’instructions écrites, création de sculptures grâce à une imprimante 3D dirigée par un algorithme… De la première machine à lettres d’amour développée à la fin des années 1940 par le mathématicien Alan Turing, jusqu’aux installations immersives intelligentes de l’exposition « Futures » présentée en 2021–2022 au Smithsonian, en passant par le robot dessinateur de natures mortes de l’artiste belge Patrick Tresset vu dans l’expo « Artistes et Robots » au Grand Palais en 2018, l’intelligence artificielle ne cesse de gagner du terrain dans le domaine de la création, en assistant (et concurrençant ?) les artistes en chair et en os ! En octobre 2018, la toile Edmond de Belamy, réalisée d’après un algorithme conçu par le collectif Obvious – la toute première œuvre réalisée par une IA à être vendue aux enchères – secouait le monde de l’art en s’arrachant à 432 500 dollars. En septembre dernier, une peinture numérique créée par l’IA Midjourney, à partir de textes et mots clés entrés par un artiste, a fait scandale (et des jaloux criant à l’injustice) en remportant un concours d’art dans le Colorado. Publiée en février 2022, une étude menée par Ahmed Elgammal, chercheur à l’Université Rutgers, révélait même que dans 75 % des cas, les personnes interrogées n’étaient pas capables de faire la différence entre des œuvres produites par des humains et d’autres générées par une IA. Faut-il avoir peur ? Non, assurent des spécialistes : l’IA n’est qu’un outil, tout comme la photographie qui, malgré les inquiétudes qu’elle a suscitées à ses débuts, n’a pas signé l’arrêt de mort de la peinture !

Midjourney (IA), Théâtre d’opéra spatial
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Midjourney (IA), Théâtre d’opéra spatial, 2022

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Peinture numérique • © Midjourney / © Colorado State Fair

2. De nouvelles perspectives en design, architecture et cinéma

Philippe Starck, Chaise A.I.
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Philippe Starck, Chaise A.I., 2019

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La chaise A.I. a été créée par Philippe Starck en 2017, à l’aide de l’intelligence artificielle en association avec Autodesk, et a été éditée par Kartell en 2019. • © Starck / Autodesk / Kartell

Générer des paroles de chansons, des bandes dessinées… L’IA est si puissante que les designers s’en sont également emparés. En tête ? Philippe Starck avec sa Chaise A.I., commercialisée début 2020. Un objet conçu par une intelligence artificielle à laquelle le célèbre créateur français a donné la consigne de dépenser un minimum de matière et d’énergie, sans lui fournir de modèles d’autres meubles desquels s’inspirer… Ouvrant ainsi la voie à une création « pure » et neuve, libérée de toute culture visuelle ! De la même manière, les architectes tirent parti de ces nouveaux outils tels que l’Irako-Britannique Zaha Hadid, qui réalisait ses édifices aux formes organiques à l’aide d’ordinateurs. Même le cinéma s’y intéresse : en février, un festival organisé à New York va ainsi récompenser des films courts générés par une intelligence artificielle. L’IA permettant également de concevoir des scénarios, comme celui de Sunspring d’Oscar Sharp (2016), un court-métrage de neuf minutes aux dialogues lunaires.

Zaha Hadid Architecture, Siège social du groupe BEEAH à Sharjah, UAE
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Zaha Hadid Architecture, Siège social du groupe BEEAH à Sharjah, UAE

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Photo Hufton + Crow

3. Un expert en authentification d’œuvres d’art

Auguste Renoir, Portrait de femme (Gabrielle)
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Auguste Renoir, Portrait de femme (Gabrielle)

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© Property of Art Recognition

Début décembre, un Renoir (Portrait de femme, Gabrielle) était authentifié par une société d’intelligence artificielle spécialisée en art et basée en Suisse, Art Recognition. Avec une rigueur et une précision mathématique, le logiciel a comparé des photographies haute définition du tableau et de ses détails à celles de 206 peintures de l’artiste, ainsi qu’à des œuvres de ses contemporains au style similaire, et a reconnu les coups de pinceau comme ayant 80,58 % de chances d’être ceux du peintre impressionniste. Cette société a déjà réalisé plus de 500 authentifications, dont celle de l’autoportrait de Van Gogh du musée national de Norvège, et a permis de démasquer le tableau Pont et barges sur la Seine qui, présenté comme une huile de Max Pechstein de 1908, était en réalité l’œuvre du faussaire Wolfgang Beltracchi. S’il inquiète certains spécialistes (l’outil ne prend en compte ni ce qui relève de la sensibilité humaine, ni les connaissances historiques sur la vie et l’œuvre du peintre, ni les analyses scientifiques des pigments et du support, ni le mauvais état éventuel de la toile, apte à fausser les résultats), l’outil est pris au sérieux par les musées et peut s’avérer utile en cas d’indécision des experts.

Vincent Van Gogh, Autoportrait
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Vincent Van Gogh, Autoportrait, 1889

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Huile sur toile • 45 × 51.5 cm • Coll. Nasjonalmuseet, Oslo / Photo Wikimedia Commons

4. La curation d’expositions

« Tapisserie de songes », image obtenue par le programme Dall-E et présentée lors de l’exposition « The Shape of Dreams » au Dalí Museum de St. Petersburg en Floride
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« Tapisserie de songes », image obtenue par le programme Dall-E et présentée lors de l’exposition « The Shape of Dreams » au Dalí Museum de St. Petersburg en Floride, 2022

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Courtesy of The Dalí Museum, St. Petersburg, Floride

Aux commissaires, l’IA fournit des outils à même de rendre les expositions plus ludiques et attractives. Ainsi, le musée Dalí de Floride a-t-il fait appel, pour « The Shape of Dreams » (jusqu’au 30 avril), à l’intelligence artificielle DALL-E, qui permet aux visiteurs de traduire leurs rêves en œuvres numériques. Également grâce à l’IA, ce musée redonne vie à Salvador Dalí via l’installation Dalí Lives conçue par le studio californien Goodby Silverstein : sur des écrans dispersés dans le parcours, le peintre parle aux visiteurs de sa vie et de son œuvre, leur donne son avis sur l’actualité et prend des selfies sur demande – une résurrection rendue possible par des algorithmes qui, nourris de près de 6 000 photos, vidéos et déclarations de l’artiste, et d’images d’un acteur sosie, reproduisent ses mimiques, son accent et ses phrases pour un deepfake de haut vol ! Aidé de Microsoft et du MIT, le Metropolitan Museum de New York a, quant à lui, développé plusieurs outils : My Life, My Met, qui fait correspondre des photos postées sur Instagram et 400 000 œuvres du musée, et Storyteller, qui traduit un enregistrement vocal en une sélection d’œuvres. L’IA peut également améliorer l’expérience des visiteurs via un assistant personnel (chatbot) qui les accompagne sur smartphone ou tablette – outil utilisé notamment au palais des Beaux Arts de Lille et à la fondation Louis Vuitton à Paris… et même concevoir des expositions en sélectionnant, organisant et reliant entre elles des informations et des œuvres ! Ainsi, l’exposition « AI : More than Human » au Barbican de Londres s’est-elle faite avec l’aide de Google Arts et Culture, qui dispose de fonds numérisés de nombreux musées.

5. De nouvelles découvertes archéologiques

Depuis 2015, le nombre de publications archéologiques faisant appel à l’IA explose. Développée à l’Université de Pise, l’application ArchAIDE, une base de données utilisant l’IA, permet de reconnaître des fragments de céramique et de reconstituer des objets brisés en morceaux, faisant gagner un temps précieux aux archéologues. Sur le même principe, un temple gallo-romain dans le Val-d’Oise et le plafond peint, sculpté et gravé de l’abri sous roche du Roc-aux-Sorciers, sont actuellement en train d’être reconstitués grâce à une méthode créée par Marie-Morgane Paumard. Et c’est également l’IA qui a permis aux chercheurs japonais travaillant sur les lignes de Nazca au Pérou d’identifier ces derniers mois de nouveaux dessins que le passage du temps avait rendus peu visibles à l’œil nu, grâce à un logiciel entraîné à reconnaître et à repérer des formes, qui a analysé des images aériennes prises en survolant les zones de recherche. De même, une équipe suisse a ainsi pu localiser des milliers de tombes d’anciens rois nomades, datant de 3 000 ans, disséminées sur des millions de kilomètres carrés en Russie, en Chine et en Mongolie. Un algorithme, utilisé pour analyser des silex récoltés sur le site archéologique d’Evron Quarry (Israël), vieux de près d’un million d’années, a également permis de révéler des traces trop subtiles et complexes pour l’œil humain, qui ont mené à la découverte du plus ancien feu de camp connu au monde !

Géoglyphe en forme d’humain découvert à Nazca par des archéologues japonais de l’Université de Yamagata
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Géoglyphe en forme d’humain découvert à Nazca par des archéologues japonais de l’Université de Yamagata, entre l’an –100 et la fin du IIIe siècle après J.-C.

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© Yamagata University

6. Une aide pour restaurer les œuvres

Capable de reconstituer des objets incomplets grâce à l’analyse d’image par apprentissage automatique, l’IA peut aussi, de fait, participer à leur restauration. Une intelligence artificielle a ainsi aidé à restaurer La Ronde de Nuit (1642), célèbre peinture de Rembrandt, rognée, tailladée et découpée plusieurs fois au fil des siècles. En s’appuyant sur une copie de plus petite taille effectuée au XVIIe siècle et un apprentissage du style du peintre, l’IA a ainsi pu reconstituer les morceaux perdus de l’œuvre, qui ont été imprimés sur toile vernie et replacés autour du tableau. Grâce au deep learning (nourri de dizaines de peintures de la période bleue de Picasso, un algorithme a été entraîné à reproduire ce style), une œuvre cachée de Picasso (Nu solitaire accroupi, dissimulé sous Le Repas de l’aveugle) a également été reconstituée. L’IA a aussi aidé à rafraîchir le Retable de l’agneau mystique de Jan van Eyck, tandis que le robot Ai-Da (premier robot artiste doté de bras mécaniques associés à un scanner de haute définition et à un logiciel de reconnaissance numérique) a restauré des fresques pompéiennes en soumettant des propositions aux archéologues et en les exécutant après validation !

Recomposition complète de la « Ronde de Nuit » de Rembrandt pour la première fois depuis 300 ans au Rijksmuseum, exploit réalisé grâce à une Intelligence Artificielle
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Recomposition complète de la « Ronde de Nuit » de Rembrandt pour la première fois depuis 300 ans au Rijksmuseum, exploit réalisé grâce à une Intelligence Artificielle

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© Rijksmuseum / Photo Reinier Gerritsen

7. Un outil pour les collectionneurs

Aucun secteur du milieu de l’art n’est laissé de côté : en effet, l’IA peut également aider les collectionneurs qui souhaitent investir dans l’art ! Des algorithmes sont ainsi capables d’orienter le choix des acheteurs en leur suggérant des œuvres, comme ArtRank ou Thread Genius, acquis par Sotheby’s pour aider ses clients. Informations générales, estimation des prix, prévision, prise en compte de l’inflation, repérage de tendances : toutes ces données sont analysées pour que l’investisseur fasse le meilleur choix stratégique. S’il s’avère intéressant, l’outil n’est cependant pas infaillible, et n’a pas l’audace d’un visionnaire capable de donner sa chance à un artiste avant-gardiste incompris, dont la cote explosera de façon imprévisible des années plus tard. Personne (pas même l’IA) n’est parfait !

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