Article réservé aux abonnés

Récit

Freud & l’art : une relation surréaliste

Par

Publié le , mis à jour le
Il a révolutionné nos représentations des pulsions sexuelles et des désirs inconscients, rencontré Breton puis Dalí le « fanatique », analysé des œuvres de Léonard de Vinci et Michel-Ange, collectionné des milliers d’antiques… Alors pourquoi le père de la psychanalyse fait-il aujourd’hui seulement l’objet d’une exposition d’envergure à Paris ? Beaux Arts vous dit tout sur ce maître des paradoxes.  
Image de une de la revue Vu, avec Sigmund Freud devant son buste exécuté par le sculpteur Oscar Nemon
voir toutes les images

Image de une de la revue Vu, avec Sigmund Freud devant son buste exécuté par le sculpteur Oscar Nemon, Numéro du 20 juillet 1932

i

Se pliant au jeu de l’exposition médiatique afin de diffuser ses théories à l’international, Freud gardera en revanche ses distances avec les artistes de son temps et autres adorateurs de la « beauté convulsive ».

©Rue des Archives/Collection Bourgeron

À en croire Freud, les surréalistes avaient fait de lui leur « saint patron ». Plus que tout autre, Salvador Dalí vénérait ce maître spirituel, qu’il considérait en toute simplicité comme son propre père. Miracle ! À force de prières, le peintre catalan parvient à rencontrer son idole à Londres, le 19 juillet 1938, par l’intermédiaire de leur ami commun : Stefan Zweig. L’écrivain autrichien organise l’entrevue en prenant mille pincettes. Il écrit à son compatriote : « Vous savez que j’ai toujours scrupuleusement évité d’introduire des gens chez vous, mais pour demain il s’agit véritablement d’une exception importante. Selon moi Salvador Dalí (pour bizarres que certaines de ses œuvres puissent être) est le seul génie dans la peinture de notre époque et le seul qui lui survivra. » Le surlendemain, Freud lui répond : « Cher Monsieur, il faut réellement que je vous remercie […]. Car jusqu’alors, semble-t-il, j’étais tenté de tenir les surréalistes […] pour des fous intégraux (disons à quatre-vingt-quinze pour cent, comme pour l’alcool absolu). Le jeune Espagnol, avec ses candides yeux de fanatique et son indéniable maîtrise technique, m’a incité à reconsidérer mon opinion. Il serait en effet très intéressant d’étudier analytiquement la genèse d’un tableau de ce genre. »

Salvador Dalí, La Métamorphose de Narcisse
voir toutes les images

Salvador Dalí, La Métamorphose de Narcisse, 1937

i

Quelque chose fascine Freud dans l’image-miroir de ce double Narcisse, que lui présente Dalí himself en 1938. Lui évoque-t-elle le trauma de la perte de son petit frère, disparu à l’âge de 1 an ?

Huile sur toile • 51,1 × 78,1 cm • Coll. & © Tate, Londres / ADAGP Paris 2018

Le fondateur de la psychanalyse fait allusion ici à la Métamorphose de Narcisse première toile exécutée d’après la méthode paranoïaque-critique. Le surréaliste, souhaitant à tout prix paraître comme un « dandy à l’intellectualisme universel », lui expose les fondements délirants de sa méthode. Sa voix se fait de plus en plus aiguë. Freud, imperturbable, l’écoute attentivement. L’occasion est trop belle pour l’artiste, qui en profite pour croquer son dieu vivant. Mais Zweig dissimulera ces sombres esquisses. Car « Dalí, avec sa clairvoyance, avait figuré la mort dans ce dessin », expliquera le romancier réfugié à Londres.

Il faut dire que le vieux sphinx, à 82 ans, est très affaibli. Condamné à l’exil par l’Anschluss, il est arrivé un mois plus tôt dans la capitale britannique, après un passage éclair à Paris. Un départ qui n’aurait jamais été possible sans l’intervention de Marie Bonaparte, son ancienne patiente devenue son amie et traductrice. Pionnière de la psychanalyse en France, la princesse a payé une énorme rançon aux nazis pour exfiltrer Freud et ses proches, son chien, sa bibliothèque, ses meubles, son divan et ses milliers d’antiques… Quatre de ses sœurs, qui ont vraisemblablement préféré rester à Vienne, seront assassinées dans les camps de la mort. Le célèbre appartement du 19 Berggasse (devenu aujourd’hui le Freud Museum), où le psychanalyste vivait et recevait ses patients depuis quarante ans, est réquisitionné par la Gestapo. Laquelle en fera un « appartement de concentration », où s’entasseront jusqu’à 79 Juifs, en attendant leur déportation.

Vue du cabinet de Freud à Londres, où il s’exila en 1938 avec ses proches, son chow-chow, ses livres et sa spectaculaire collection d’antiques.
voir toutes les images

Vue du cabinet de Freud à Londres, où il s’exila en 1938 avec ses proches, son chow-chow, ses livres et sa spectaculaire collection d’antiques.

i

© Bridgeman Images

Par-delà la douleur de l’exil, ce fumeur invétéré souffre d’un cancer de la mâchoire depuis une quinzaine d’années. Mais il n’est pas homme à se laisser dévaster par la maladie : une prothèse, qu’il surnomme son monstre, lui permet encore de griller cigare sur cigare. S’il a pu se libérer de l’emprise de la cocaïne (expérimentée pour raisons professionnelles), son addiction au tabac lui sera hélas fatale : Freud y succombe l’année suivante, le 23 septembre 1939.

Du groupe surréaliste, André Breton est bel et bien le premier lecteur assidu de Freud.

Mais qu’a bien pu dire Freud à Dalí ce jour-là ? D’après le peintre, il lui aurait confié : « Dans les tableaux classiques, je cherche le subconscient, dans les œuvres surréalistes, je cherche ce qui est conscient ! » Vraie ou fausse, la formule vise juste. Car la plus grande crainte de Freud est de voir sa discipline dévoyée. Certes, le surréalisme contribue à exporter ses théories sur les rêves et la sexualité en France, mais il en brouille aussi le message. Le mouvement, défini par Breton comme un « automatisme psychique pur », cherche à libérer l’inconscient hors de tout contrôle de la raison, de l’esthétique ou de la morale. Cette exaltation de la pensée parlée et de la « beauté convulsive », célébrée à travers l’écriture automatique, les cadavres exquis ou des expériences de sommeil, ne partage évidemment pas le même objectif que l’inventeur de la psychothérapie : la guérison. Pourtant, du groupe surréaliste, André Breton est bel et bien le premier lecteur assidu de Freud. Encore étudiant en médecine pendant la Première Guerre mondiale, il est affecté en 1916 au Centre neuropsychiatrique de Saint-Dizier, dirigé par un ancien assistant de Charcot. C’est là qu’il découvrira la « psycho-analyse ».

Dès 1921, il entreprendra un voyage à Vienne pour interviewer le prodigieux professeur. L’entretien, paru dans Littérature, révèle toute la morgue et la déception du jeune poète devant ce « petit vieillard sans allure qui reçoit dans son pauvre cabinet de médecin de quartier » des patientes « de la sorte la plus vulgaire ». Regrettant plus tard l’irrévérence dada de son article, Breton poursuivra sans gêne sa correspondance avec « Mage Freudanalytikus ». Ce dernier, manifestement agacé par ce fils illégitime, conclut ainsi sa dernière lettre : « Et maintenant un aveu, que vous devez accueillir avec tolérance ! Bien que je reçoive tant de témoignages de l’intérêt que vous et vos amis portez à mes recherches, moi-même je ne suis pas en état de me rendre clair ce qu’est et ce que veut le surréalisme. Peut-être ne suis-je en rien fait pour le comprendre, moi qui suis si éloigné de l’art. »

Félicien Rops, La Tentation de saint Antoine
voir toutes les images

Félicien Rops, La Tentation de saint Antoine, 1878

i

L’une des rares œuvres modernes commentées par Freud, qui voit là une parfaite démonstration du retour du refoulé.

Dessin au pastel rehaussé de gouache • 73,7 × 544 cm • Coll. Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles

Freud, éloigné de l’art ? Oui et non. Malgré un bref éloge d’une gravure de Félicien Rops, illustrant parfaitement le retour du refoulé, le grand apôtre de l’écoute et de la parole semble en effet sourd à l’art de son temps. Aucune allusion aux artistes de la Sécession viennoise (Klimt, Schiele, Kokoschka…), pas un mot sur les avant-gardes européennes, à peine une gravure du Cauchemar de Füssli (1781) dans la salle d’attente de son cabinet. Freud serait-il conservateur ? Une lettre adressée en 1922 à Karl Abraham, fondateur de l’Institut de psychanalyse de Berlin, sème le doute : « J’ai reçu ce dessin qui est censé représenter votre tête. Il est horrible […]. J’ai appris […] que l’artiste a déclaré que c’est ainsi qu’il vous voit ! Des gens comme lui devraient, moins que tout autre, avoir accès aux milieux psychanalytiques car ils illustrent de façon par trop indésirable la théorie […] selon laquelle ce sont justement les personnes affectées d’un grave défaut congénital de la vue qui deviennent peintres et dessinateurs. » Certes, Lajos Tihanyi était sourd et muet, mais certainement pas aveugle !

« Je suis terriblement intolérant envers les fous »

Pire, voici ce qu’écrit deux ans plus tôt Freud au pasteur Pfister, auteur d’un Fond psychologique et biologique dans les tableaux expressionnistes : « Je me suis plongé avec autant de curiosité que d’aversion dans votre petit livre […]. Sachez, en effet, que, dans la vie, je suis terriblement intolérant envers les fous, n’y découvre que ce qu’ils ont de nuisible et suis en somme pour ces « artistes » exactement ce que vous stigmatisez, au début, du nom de philistin ou de cuistre. » Et si l’influence extraordinaire de sa pensée sur tout l’art du XXe siècle relevait d’un incroyable malentendu ? « Les œuvres d’art n’en exercent pas moins sur moi un effet puissant, en particulier les créations littéraires et les sculptures, plus rarement les peintures, reconnaît-il dans le Moïse de Michel-Ange (1914). J’ai été ainsi amené, en chacune des occasions qui se sont présentées, à m’attarder longuement devant elles, et je voulais les appréhender à ma manière, c’est-à-dire me rendre compte de ce par quoi elles font effet. »

« L’interprétation des rêves est tout à fait analogue au déchiffrement d’une écriture pictographique ancienne telle que les hiéroglyphes d’Égypte. »

Sigmund Freud

Rappelons toutefois que Herr Professor avait, à la fin de sa vie, constitué une collection prodigieuse d’antiques, acquis auprès de marchands viennois ou à l’occasion de voyages en Grèce et en Italie : phallus de bronze, masques de momie, Éros ailé… Dans le plus pur style Biedermeier, son cabinet d’analyse est un extravagant cabinet de curiosités, encombré de livres et réchauffé par des tapis d’Orient. Le temple de la science des rêves est constellé de centaines de regards, braqués sur l’analysant. Définissant souvent la psychanalyse comme une archéologie de la psyché, Freud note en 1913 : « L’interprétation des rêves est tout à fait analogue au déchiffrement d’une écriture pictographique ancienne telle que les hiéroglyphes d’Égypte. » Cet intérêt compulsif pour les figures mythologiques est né très tôt chez Freud, du temps où, jeune neurologue à Paris, il avait été reçu chez Jean-Martin Charcot, le roi de la Salpêtrière, le grand metteur en scène des crises d’hystérie, dans son hôtel particulier du 217, boulevard Saint-Germain (actuelle Maison de l’Amérique latine) : un musée extraordinaire, regorgeant de richesses, de pièces antiques et d’œuvres d’art. Freud est totalement hypnotisé. Encore désargenté, il ne commencera à collectionner que onze ans plus tard, en 1896, à la mort de son père. Et prénommera même l’un de ses fils Martin.

À force de se tourner vers l’archéologie et le moi archaïque, Freud aurait-il tourné le dos à l’art ? Rien n’est moins vrai. Si Jean Clair, dans la remarquable exposition qu’il lui consacre au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, rappelle qu’il était l’homme de « la parole contre l’idole », du « lisible contre le visible », il n’en a pas moins rassemblé 200 objets et œuvres d’art, dont deux pièces capitales dans le corpus du psychanalyste : un moulage du Moïse de Michel-Ange, venu des Beaux-Arts de Paris, et une copie de la Gradiva, bas-relief antique conservé au Vatican, que cet iconoclaste chérissait au point de leur dédier chacun un essai. La méthode est toujours la même : observer patiemment l’œuvre et écouter ses bizarreries, ses détails infimes, ses indices négligés, voire dédaignés par les exégètes parce qu’insignifiants. À l’image des lapsus…

Michel-Ange, Moïse
voir toutes les images

Michel-Ange, Moïse, 1513–1515

i

Le prophète de marbre fait l’objet d’un essai de psychanalyse appliquée en 1914. Puis Freud publiera l’année de sa mort, en 1939, l’Homme Moïse et la religion monothéiste, son dernier essai.

Marbre • 235 cm • Coll. Saint Pierre, Rome / © akg-images / Andrea Jemolo

Chez Moïse, la position étrange de l’index droit et le mouvement en guirlande de la barbe trahiraient ainsi une « fureur domptée », à l’opposé de l’iconographie classique du prophète brisant les Tables de la Loi. « Sa musculature herculéenne devient uniquement l’expression charnelle de la plus haute performance psychique dont un homme est capable », en déduit Freud (le Moïse de Michel-Ange, 1914), qui dut lui aussi garder tout son calme face à l’hostilité de ses confrères à Vienne. Quant à la gracieuse Gradiva il s’agit plus exactement de l’analyse d’une nouvelle écrite trois ans plus tôt par l’Allemand Wilhelm Jensen, qui lui avait été conseillée par Carl Gustav Jung. Le héros, obsédé par l’image fantomatique d’une belle Pompéienne, la suivra jusqu’en Italie où son érotomanie fétichiste éclatera au grand jour. Remarquant la position singulière du pied de la jeune femme, Freud déchiffrera de là, pas à pas, chaque rebondissement fantasmatique du récit (le Délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen, 1907).

André Brouillet, Une leçon clinique à la Salpêtrière
voir toutes les images

André Brouillet, Une leçon clinique à la Salpêtrière, 1887

i

Les leçons du neurologue français Charcot tenaient à la fois du théâtre, du cours de médecine et de la réunion mondaine. Freud, quoique traducteur de ses travaux sur l’hypnose et l’hystérie, tournera le dos à cette méthode. À rebours de ce type d’exhibition, il se dérobera à la vue de ses patients en les faisant s’allonger sur un divan à huis clos.

Huile sur toile • 300 × 425 cm • © Université René Descartes, musée d’histoire de la médecine, Paris

Cette psychanalyse appliquée trouvera son acmé avec Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, paru en 1910. Freud, cette fois-ci, tente de percer le mystère Léonard à partir d’une note du peintre : « Étant encore au berceau, un vautour est descendu jusqu’à moi, m’a ouvert la bouche avec sa queue et heurté plusieurs fois les lèvres de cette même queue. » Allô, docteur ? Notre passionné d’archéologie révèle d’abord que le vautour, chez les anciens Égyptiens, était un symbole de maternité : l’espèce, censée ne compter que des femelles, était fécondée en plein vol par le vent.

De cette croyance d’un souffle fertile, Freud s’aventure jusqu’à l’Immaculée Conception. Puis opère un détour par la Sainte Anne en tierce de Léonard, où la Vierge à l’Enfant semble curieusement avoir le même âge que sa mère… Pour quelle raison le peintre les a-t-il représentées comme des jumelles ? Et pourquoi esquissent elles le même sourire que Mona Lisa ? Si chaque nouvelle clé dans les interprétations de l’analyste s’accompagne d’une nouvelle serrure, il est ici remarquable qu’elle lui évoque un souvenir personnel : un rêve d’enfance, dans lequel des personnages à long bec d’oiseau (symbole phallique, là encore) allongent sa jeune mère, Amalia Freud, sur un lit. La réminiscence, selon lui, de la bible de son père illustrée de dieux égyptiens à tête d’épervier. Avançant par touches subtiles, Freud brosse peu à peu un portrait du génie italien (et le sien en miroir) – celui d’un enfant naturel, abandonné par sa mère, jeune paysanne, et élevé par une belle-mère aimante, mais stérile. Une double maternité, dont toute l’ambivalence s’inscrirait dans un impénétrable sourire.

Arrow

Une grande première en France et en Europe

Évoquer en images le cheminement intellectuel de Freud ? Il fallait toute l’habileté et l’érudition de Jean Clair pour résoudre cette difficile équation, conçue pour les 20 ans du musée d’Art et d’Histoire du judaïsme. Riche de 200 pièces (peintures, dessins, antiques, objets scientifiques…), cette exposition est étonnamment la première jamais consacrée au père de la psychanalyse. Mais, avis aux fétichistes, elle ne comporte « ni chaussons, ni cigares », avertit Philippe Comar, complice de Jean Clair depuis « L’âme au corps – Arts & sciences » au Grand Palais en 1993. Tant pis, on se contentera de Courbet, Haeckel, Klimt, Dalí, Artaud, Rothko et autres précieux prêts permettant de réinscrire cette science universelle à la fois dans son siècle, dans l’histoire des idées et dans la tradition interprétative du judaïsme. Sacré défi.

Arrow

Sigmund Freud : Du regard à l'écoute

Du 10 octobre 2018 au 10 février 2019

Arrow

Freud. Du regard à l'écoute

Retrouvez dans l’Encyclo : Salvador Dalí Michel-Ange

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi