Portrait de l’artiste Ilya Kabakov
© Volker Hartmann / DDP / AFP
L’artiste Ilya Kabakov est mort samedi à l’âge de 89 ans. Peintures, dessins, textes théoriques, installations géantes… Considéré comme le père de l’art conceptuel russe, l’homme laisse derrière lui une œuvre colossale, largement imprégnée par les rêves déchus de l’URSS. Né en 1933 à Dniepropetrovsk (actuelle Dnipro) en RSSU (République socialiste soviétique d’Ukraine), il s’installe à Moscou en 1951. Pour avoir un atelier, du matériel, un salaire et le droit d’exposer (tout ce qui est refusé aux dissidents), il est d’abord membre de l’Union des artistes soviétiques et travaille en tant qu’illustrateur de livres pour enfants. Mais son travail officieux s’avère plus critique. Dans les années 1960, sa série de dessins dite « des douches » est interprétée comme une critique du communisme. Privé de travail pendant quatre ans, il rejoint les artistes du groupe conceptuel du boulevard de Sretensky, qui détourne les symboles soviétiques…
Ilya Kabakov, L’homme qui s’est envolé dans l’espace depuis son appartement, 1985
Installation • dimensions variables • © Alamy / Hemis / Stephen Chung
Son travail de l’ombre prend alors un nouveau tournant. Outre des peintures comportant des éléments cachés sous la surface, et des œuvres cryptiques sur le thème des mouches, l’artiste se lance dans des installations qu’il fait (rideau de fer oblige) fabriquer à l’étranger d’après ses dessins, et qui le font connaître dans le monde entier. Parmi les plus célèbres et frappantes figure L’Homme qui s’est envolé dans l’espace depuis son appartement (1981–1988), qui détourne la fierté de l’Union soviétique (la conquête de l’espace) en la montrant comme un moyen de fuir la dictature et de retrouver la liberté : l’artiste reconstitue une chambre misérable d’un appartement collectif, tapissée d’affiches de propagande, dont un homme a réussi à s’échapper grâce à une catapulte qui l’a envoyé telle une fusée dans l’espace, laissant un grand trou béant au plafond ! L’artiste signera aussi, entre autres, Wagon rouge (1991), un voyage à travers l’histoire de l’URSS, des rêves initiaux aux décombres finaux…
Ilya Kabakov, The Ship of Tolerance, 2005
Voiles faites par des peintures d'enfants de 6 à 15 ans • Coll. of Ilya and Emilia Kabakov • © Rashed Issa / AFP
En 1988, alors que l’ère soviétique touche à sa fin, Kabakov saisit l’occasion d’une bourse pour s’installer d’abord en Autriche, en France, en Allemagne, puis définitivement aux États-Unis en 1992. En 2014, à l’occasion de Monumenta, il présente avec sa femme Emilia (native de la même ville que lui mais qu’il a rencontrée à Berlin), sous la nef du Grand Palais à Paris, sa plus grande installation jamais réalisée, L’Étrange Cité. Mêlant musique, art et architecture, ce parcours à travers sept édifices (un musée vide, deux chapelles, un « centre d’énergie cosmique », une immense coupole sonore…) interroge la grande épopée de l’humanité, sa quête d’un au-delà par le biais des croyances, de l’utopie politique et de la science, entre grandeur et désastre…
Également auteur de peintures monumentales, le couple Kabakov se voit remettre le titre de commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres, le prix Oskar Kokoschka, le Praemium Imperiale ou encore le prix El Greco pour l’ensemble de leur œuvre. Considéré comme l’un des plus grands artistes russes de tous les temps, Kabakov fut critique jusqu’au bout de la politique de sa nation de formation, au point que la page Facebook de sa fondation est actuellement censurée au pays de Poutine, en guerre contre son Ukraine natale…
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