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Jack Lang photographié par Léa Crespi à l’Institut du monde arabe, en 2015.
Photo Léa Crespi
L’Institut du monde arabe (IMA) fête ses 30 ans. Quel regard portez-vous sur l’histoire de cette institution unique en son genre, dont la mission est à la fois culturelle et diplomatique ?
Dès le départ, l’IMA alliait culture et politique. Après la première crise pétrolière [en 1973], il s’agissait de préserver un pont avec le monde arabe. Valéry Giscard d’Estaing l’a conçu ainsi. L’idée n’était pas encore précise, mais l’intuition était juste. Quand François Mitterrand m’a nommé à la Culture, je lui ai parlé de ce projet et ce fut le premier de nos grands travaux. Nous avons trouvé un terrain en bord de Seine et organisé un concours, remporté par Architecture Studio et Jean Nouvel. Le financement relevait du ministère des Affaires étrangères, qui avait imaginé un système paritaire à 75 %, les pays arabes étant supposés apporter leur contribution selon les règles fixées par la Ligue arabe. Mais ils le faisaient avec plus ou moins de retard, voire pas du tout. L’Institut s’est donc retrouvé en quasi-cessation de paiement. Il a même dû souscrire un emprunt il y a une dizaine d’années, que nous venons de finir de payer.
En plus de cette crise financière, l’IMA traversait une véritable crise d’identité lors de votre arrivée à la tête de l’établissement, il y a quatre ans. La situation s’est-elle apaisée ?
C’était en effet chaotique, l’institution était en proie à des rivalités internes invivables, liées à une organisation hiérarchique confuse. Avec les équipes, nous avons travaillé pour ramener la confiance. Il existe désormais une dynamique, des idées, une morale, de la fierté. Les pays arabes ont le sentiment que leur culture est incarnée par une équipe qui y croit. Nous avons assaini les comptes ; et comme je suis intraitable sur le plan financier, je me suis battu pour obtenir d’importantes contributions de mécènes. La subvention du ministère des Affaires étrangères est censée être préservée ; or, depuis que je suis ici, j’ai dû batailler car, chaque année, le Quai d’Orsay a tenté de la réduire. Aujourd’hui, nos comptes sont à l’équilibre.
Accessible au public et aux chercheurs, la bibliothèque de l’IMA a rouvert le 31 mars, après trois années de rénovation.
© IMA / photo Thierry Rambaud
Parvenez-vous, dans ce contexte, à conserver une liberté de ton et un regard critique, au risque de froisser vos principaux mécènes ?
Nous jouissons d’une liberté totale. Je prendrai pour exemple l’exposition « Le Maroc contemporain », proposée en 2015. Mohammed VI a soutenu l’idée sans condition, nous aidant à réunir des fonds venant d’entreprises des deux pays. À aucun moment, le roi ou ses équipes ne nous ont demandé le nom des artistes. Parallèlement, nous avons organisé des débats sur les droits de l’homme, les droits des femmes, les religions… De même, quand nous avons réalisé l’exposition « Hajj », sur le pèlerinage à La Mecque, le comité scientifique bénéficiait d’une indépendance absolue. C’est vital pour nous.
Quels sont les grands projets de l’établissement ?
Offrir une seconde jeunesse à ce bâtiment, devenu une star de l’architecture mondiale ! Les 240 moucharabiehs photosensibles de la façade [censés s’ouvrir et se fermer en fonction de la lumière extérieure] vont reprendre vie dans les prochains mois. Et la bibliothèque – la plus grande de France sur le monde arabe en accès libre – a déjà rouvert ses portes. Nous allons poursuivre les expositions à succès, capables de frapper l’imaginaire collectif, à l’image de « Pharaon » en 2005 [qui avait attiré 500 000 visiteurs] ou « Il était une fois l’Orient Express » en 2014 [260 000 visiteurs]. Après « Trésors de l’islam en Afrique » [jusqu’au 30 juillet], nous accueillerons « Chrétiens d’Orient » puis, au printemps 2018, une manifestation autour de l’épopée du canal de Suez. Des expositions sur l’art contemporain saoudien et sur l’Algérie sont également en préparation. Il n’y a jamais eu autant d’événements bien que nous soyons une toute petite équipe ! Nous voulons aussi à l’avenir multiplier les rencontres, les débats, les forums, et les rendre accessibles par Internet, notamment dans les pays arabes et en langue arabe. Nous aimerions que les jeunes de tous ces pays accèdent à ce qui se passe ici. C’est l’une des réponses à apporter aux fanatiques et aux obscurantistes.
L’Institut du monde arabe (IMA)
© Shutterstock
Quels publics touchez-vous et quels sont ceux que vous souhaitez attirer ?
C’est un public multiple, très différent selon les sujets abordés, qu’il s’agisse d’un débat sur les juifs et les musulmans au Maroc, d’une intervention de l’économiste Thomas Piketty ou de l’exposition « Hip-hop, du Bronx aux rues arabes », conçue avec le rappeur Akhenaton, qui avait remporté un fabuleux succès.
« Rien n’est interdit ici, rien de ce qui est arabe ne nous est étranger. »
Nous voulons être ouverts à toutes les disciplines et mettrons bientôt à l’honneur la bande dessinée, avec des auteurs d’Algérie, de Tunisie, du Maroc, d’Égypte… Rien n’est interdit ici, rien de ce qui est arabe ne nous est étranger. Nous enseignons en outre la langue par le biais de notre Centre de langue et de civilisation arabes. Les cours s’adressent aux enfants comme aux adultes, indépendamment de toute considération religieuse. C’est la cinquième langue parlée dans le monde, mais elle ne bénéficie pas d’un système international d’évaluation du niveau de compétences. Nous avons donc engagé un long processus afin que l’IMA devienne l’institution mondiale assurant une certification.
L’un des points faibles de l’IMA est sa collection muséale. Comptez-vous l’enrichir ?
Grâce à mes prédécesseurs, il existe un fonds d’art moderne et contemporain, constitué dans les années 1970–1985 : nous allons l’exposer prochainement. Mais les prix du marché de l’art étant devenus inaccessibles, la solution est peut-être à chercher du côté de jeunes talents encore méconnus. C’est ainsi que les amis de l’IMA ont créé le prix Saima pour la création contemporaine arabe, dont le lauréat 2017 est Fethi Sahraoui, un jeune photographe algérien ; l’an dernier, il a été attribué à l’artiste franco-marocain Sliman Ismaili Alaoui. La remise du prix se fait dans le cadre d’une grande exposition à l’IMA, où leur œuvre est présentée.
Souhaitez-vous dépasser les frontières des pays arabes et étendre votre champ d’intérêt ?
Nous n’avons ni interdit ni empêchement. Nous travaillons ainsi à un projet autour du poète persan Omar Khayym, qui a inspiré les poètes arabes. Mon idée sous-jacente est de traiter, progressivement, des rapports du monde arabe avec l’Afrique subsaharienne, l’Amérique latine, l’Asie. Je ne suis pas favorable à la mondialisation, qui concerne les domaines de la spéculation et de l’argent. Je suis pour l’internationalisation : le métissage est l’avenir du monde.
Vue de l’exposition « 100 chefs-d’œuvre de l’art moderne et contemporain arabe – La collection Barjeel », à voir jusqu’au 2 juillet.
Photo Alice Sidoli
Quel sera le rôle de l’antenne de l’IMA, inaugurée (partiellement) à Tourcoing l’année dernière, dans une ancienne piscine municipale ? Existe-t-il des projets similaires dans des pays arabes ?
Autour de l’IMA Tourcoing s’est constituée une union sacrée exemplaire, indépendamment des appartenances politiques, entre notre institution, la région, le président de l’agglomération et les maires de Tourcoing et de Roubaix. Chacun joue le jeu. On y retrouve les mêmes activités qu’à Paris, et certaines de nos expositions. Quant à l’idée d’une autre antenne, nous recevons régulièrement des propositions de pays du monde arabe, mais nous ne voulons pas être instrumentalisés par certaines sociétés privées ou par des organismes politiques. Il faut être prudent.
Lors de vos deux mandats à la Culture (entre 1981 et 1993), vous avez accru son budget et élargi son domaine de compétences. Tout l’inverse de ce qui s’est produit au cours des vingt dernières années ! Comment considérez-vous l’avenir de ce ministère ?
Certains ministres ont été bons, d’autres inexistants. Mais le plus important n’est pas là. Si les projets ne sont pas reliés à une nécessité impérieuse et viscérale, tout ministre, quel qu’il soit, ne sera qu’un fétu de paille ballotté au gré des vents. La question est la suivante : est-ce que l’équipe au pouvoir a une conviction profonde et indéracinable ? Avec François Mitterrand, pour chaque question culturelle, nous avons réuni les meilleurs – les meilleurs cinéastes, plasticiens, écrivains, éditeurs, libraires… – et, tous ensemble, nous avons progressivement échafaudé une pensée, une inflexion, des projets. Il ne faut pas idéaliser les années 1980, mais lorsque nous disions que le socialisme, c’était avant tout un changement culturel, on ne nous riait pas au nez. Le ministère de la Culture aujourd’hui est en totale déliquescence. Un ministre, si imaginatif et présent soit-il, ne peut pas tout assurer lui-même. Il ne peut pas rencontrer chacun. C’est à l’État de donner une impulsion.
100 chefs-d'œuvre de l'art moderne et contemporain arabe - La collection Barjeel
Du 28 février 2017 au 2 juillet 2017
Institut du monde arabe • 1, rue des Fossés Saint-Bernard • 75005 Paris
www.imarabe.org
Trésors de l’islam en Afrique - De Tombouctou à Zanzibar
Du 14 avril 2017 au 30 juillet 2017
Institut du monde arabe • 1, rue des Fossés Saint-Bernard • 75005 Paris
www.imarabe.org
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