En partenariat avec le CNAP

Jean Tinguely, Le Cyclop, 1969-1994
Photo : Patricia Lecomte, FNAC 95419, Donation Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle à l’État en 1987 / Centre national des arts plastiques © Adagp, Paris, 2022
Culminant à 22,5 mètres de hauteur, Le Cyclop est une œuvre à plus d’un titre complexe. Immersive, en mouvement, sonore, visuelle et architecturale, elle vit au rythme de ses visiteurs et se fait l’écrin des travaux de quinze plasticiens dont Eva Aeppli, César, Arman, Daniel Spoerri… Un étonnant musée à ciel ouvert, qui fleure bon l’énergie contestataire des Nouveaux Réalistes. Son chef-d’œuvre n’est autre que son visage en miroirs, sculpté par Niki de Saint Phalle sur 360 m2 de surface. Celui-ci a constitué le principal enjeu de la vaste restauration initiée en mars 2021 par le Centre national des arts plastiques, propriétaire du lieu depuis le don des artistes à l’État en 1987. Les restaurateurs spécialisés Philippe de Viviés et Carole Acquaviva se sont alors entourés d’une vingtaine de collaborateurs – experts du verre, du métal, de la céramique ou encore du plâtre – pour redonner à ce visage stupéfiant sa brillance et son éclat.
Il a d’abord fallu, explique Philippe de Viviés dans le film réalisé par le Cnap à l’occasion de la restauration (à visionner ci-dessous), comprendre précisément comment l’œuvre avait été abîmée : « la plupart des dégradations venaient de l’environnement humide », détaille-t-il ainsi, Le Cyclop se trouvant au beau milieu des bois de Milly-la-Forêt. Le tain du miroir (sa partie métallique) s’était petit à petit corrodé, sa réflexion s’en trouvait largement altérée, et ses parties en verre pouvaient se détacher et chuter. « À partir de là, la décision a été prise de changer tous les miroirs », en les remplaçant par 62 000 tessons de miroirs neufs, reproduits à l’identique – tous ont des formes différentes – grâce à des relevés précis. Une mission périlleuse, la façade-visage de Niki de Saint Phalle étant tout sauf plane : l’artiste avait façonné avec soin les cavités de l’œil, autant que les volumes des pommettes et du front…
« Plus les volumes sont prononcés, plus les miroirs doivent être petits », pour pouvoir former comme des pièces de puzzle et ne pas raidir les courbes. En moyenne, les tesselles ne mesurent donc que 46 centimètres carrés ! Pour s’attaquer à cette œuvre de huit étages de hauteur, les restaurateurs ont dû diviser l’ensemble en zones et sous-zones, reproduites ensuite patiemment grâce à des technologies récentes, en utilisant par exemple un latex spécial pour prendre l’empreinte parfaite des surfaces à remplacer. Cette organisation titanesque a permis à la tête en miroirs de briller joyeusement, et surtout de réfléchir à nouveau ses alentours boisés, comme le souhaitait l’artiste… pour mieux disparaître dans une hallucination kaléidoscopique.
À gauche : Le Cyclop, 1969-1994 / Jean Pierre Raynaud, La Jauge, 1990 ; à droite : Jean Tinguely, La Méta-Harmonie, 1981
Donation Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle à l’État en 1987 / Centre national des arts plastiques, © Adagp, Paris, 2022, Photo : Patricia Lecomte
Toutes les œuvres installées de façon permanente à l’intérieur et sur le toit du Cyclop ont également bénéficié de restaurations salutaires, comme la Jauge gigantesque de Jean-Pierre Raynaud, la Méta-Harmonie tout en rouages de machines de Jean Tinguely, le Pénétrable de Jesús Rafael Soto, ou encore le discret mais enchanteur Piccolo Museo de Giovanni Battista Podestà, saynètes miniatures à voir dans les escaliers. L’autre chantier d’envergure a concerné l’une des pièces les plus monumentales du lieu, à savoir un wagon des années 1930 suspendu dans les airs, peuplé des figures fantomatiques de la sculptrice textile Eva Aeppli en hommage aux déportés de la Shoah, qui a été nettoyé et restauré à l’identique.
L’ensemble a nécessité un budget de 1,2 millions d’euros et l’implication de trois maîtrises d’ouvrage : le cabinet d’architecture GFTK, l’entreprise d’ingénierie Phung Consulting et le cabinet d’économistes Ecovi. Fermé depuis l’automne 2020, Le Cyclop a rouvert ses portes le 22 mai 2022, et accueille les visiteurs avec un lustre nouveau, mais un esprit frappadingue, politique et insolent… parfaitement conservé.
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