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Salon du Livre

L’art, ce nouveau genre littéraire

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Publié le , mis à jour le
De la biographie au polar en passant par le roman expérimental, les fictions en lien avec les artistes et leurs œuvres sont désormais pléthoriques. À l’occasion du Salon du livre, retour sur cet engouement sans précédent pour le roman arty.

La littérature et les arts visuels ont toujours flirté ensemble mais, depuis quelques années, leur liaison connaît un nouveau souffle avec la multiplication des romans « arty », ces fictions mettant en scène des artistes, leurs créations ou encore leur milieu. Au point qu’il est désormais quasi impossible de tout lire dans cette avalanche de publications, parfois brillantes, parfois franchement médiocres. Alors, pourquoi un tel engouement ?

Désormais au cœur d’une actualité à sensation, ultra-médiatisées, les affaires liées à l’art – qu’il s’agisse de vols d’œuvres, de restitutions, d’attributions, d’histoires rocambolesques de faussaires, mais aussi de prix de ventes records ou de frasques d’artistes vedettes – constituent une extraordinaire matière dans laquelle les écrivains peuvent puiser leur inspiration. Et le succès d’ouvrages comme la Jeune Fille à la perle, de Tracy Chevalier (1998), et le fameux Da Vinci Code, de Dan Brown (2003), tous deux adaptés au cinéma avec des stars américaines en tête d’affiche, a achevé d’ouvrir aux éditeurs de nouveaux horizons.

Juliette Poney pour Beaux Arts Magazine
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Mais il semblerait que cette tendance réponde aussi à un besoin de réinventer les formes mêmes de l’écriture. « Dans les années 1980, la vague du Nouveau Roman a connu un essoufflement, devenant sa propre caricature à force de performances à tout prix. Il y a eu par réaction un retour à l’académisme, au roman linéaire, descriptif, analyse Jean-Hubert Guillot, écrivain et cofondateur des éditions Tristram. Les romanciers se sont réintéressés au personnage de type balzacien et se sont tournés vers des figures à dimension mythique. » Celle de l’artiste intervient dans ce cadre. Parce que ses motivations restent obscures, parce qu’« il invente une forme que personne ne lui demande d’inventer », ajoute Jean-Hubert Guillot, le créateur ouvre un champ illimité de possibles en termes de choix de sujet et même d’écriture. Les arts plastiques permettent de projeter des sensations, des émotions dont la littérature s’empare pour créer à son tour ses propres images. Tour d’horizon d’un phénomène multiforme en pleine expansion.

1. S’emparer de la vie d’un artiste célèbre

Adapter en roman la vie d’un artiste n’est pas nouveau, mais jamais on n’avait publié autant de biographies romancées. Pourtant, l’exercice est délicat puisqu’il s’agit de transcender la réalité sans trahir le créateur ni son œuvre. « Ce livre est un roman. Tous les faits sont vrais », souligne comme un paradoxe Catherine Cusset, en préambule de son ouvrage sur David Hockney dans lequel elle a cherché à se glisser dans la peau du créateur « pour le rendre vivant » ; « le roman, pour moi, c’est cela : le moment où l’on commence à habiter l’autre – ou à se laisser habiter par lui ». Harry Bellet, critique d’art et journaliste au Monde, explique ainsi être devenu « schizophrène » et vivre à moitié au XVIe siècle depuis qu’il se consacre à Hans Holbein. Nourris de fabliaux médiévaux, ses romans racontent l’itinéraire d’un virtuose du pinceau, arriviste et un peu salaud.

Un régal d’érudition et d’humour écrit dans une veine rabelaisienne grivoise. « Damien Hirst m’a d’ailleurs beaucoup inspiré ! Mais ce livre est aussi un hommage à des écrivains du XVIe siècle qu’on ne lit plus », explique-t-il à quelques mois de la sortie du deuxième tome et après le joli succès du premier. Les lecteurs ont, semble-t-il, apprécié sa capacité à s’engouffrer dans les brèches de l’histoire de l’art. Ce qu’a fait aussi avec brio Jacek Dehnel, peintre et romancier polonais, dans son portrait magistral de Goya (Saturne, éd. Noir sur blanc, 2014). Il s’est appuyé sur des recherches récentes affirmant que les fameuses fresques de la Quinta del Sordo n’étaient pas de la main de Francisco. L’auteur fait parler les œuvres avec une telle émotion qu’il donne raison au philosophe Hubert Damisch : « Une chose m’a toujours frappé : un texte réussi d’un écrivain sur un peintre est toujours meilleur que celui d’un historien de l’art. »

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Saturne

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Vie de David Hockney

2. Dérouler le fil de son imagination à partir d’une œuvre

Une œuvre découverte dans une exposition ou simplement reproduite sur une carte postale : il n’en faut pas plus pour avoir envie de raconter une histoire. « Chaque fois que j’entre dans la salle d’un musée où elle se trouve et où je suis venue la chercher, pour une raison dont je n’ai pas le secret, mon cœur se serre », raconte Camille Laurens, spécialiste de l’autofiction, laquelle s’est prise d’affection pour la Petite Danseuse de quatorze ans sculptée par Degas et révélée lors de l’exposition impressionniste de 1881, où elle fut critiquée pour son réalisme exacerbé. La romancière retrace ce que fut l’existence de cette « jeune ouvrière de la danse », qui, loin de vivre un conte de fées, travaillait d’arrache-pied dans des conditions misérables.

En 2004, Adrien Goetz, lui, avait troqué sa plume d’historien de l’art contre celle de l’écrivain pour se permettre ce que sa discipline ne l’autorisait pas à faire : résoudre le mystère d’un tableau disparu d’Ingres, la Dormeuse de Naples. Dans d’autres cas, l’œuvre sert juste de prétexte à une divagation littéraire. Ainsi, l’Allemand Bernhard Schlink prêtait au modèle de Ema (Nu sur un escalier), de Gerhard Richter, une liaison avec le peintre auquel son riche mari avait commandé le portrait… Ou comment coucher sur la page blanche les fantasmes suscités par une œuvre.

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La Petite Danseuse de quatorze ans

3. Redécouvrir des peintres oubliés

L’exercice du roman arty entraîne aussi les écrivains sur des chemins de traverse inexplorés, avec pour heureux dénouement la (re)découverte d’artistes oubliés. C’est le cas de David Foenkinos, parti sur les traces de Charlotte Salomon, jeune peintre juive allemande assassinée à Auschwitz en 1942, croisée au hasard d’une exposition au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme en 2005. Dix ans plus tard, ses recherches aboutissent à ce qu’il nomme une « biographie émotionnelle » (Charlotte, éd. Gallimard, 2014), laquelle fut traduite dans le monde entier. Foenkinos confie avoir choisi une écriture sobre, des phrases courtes, afin de « rester fidèle à son œuvre ».

Dans Être ici est une splendeur (éd. P.O.L, 2016), Marie Darrieussecq aborde le destin de Paula Modersohn-Becker (1876–1907), auteur de nus féminins avant-gardistes. Elle dit avoir opté pour « une écriture comme des coups d’éclat, pleine de vie et de désir de peindre, à son image » et avoir calé son écriture « sur son tempérament bipolaire ». Son texte alterne avec des extraits de sa correspondance ou de son journal intime. « J’avais un souci : dire ce que je savais vrai, ne rien inventer ; j’ai aimé respecter ce que je ne savais pas, laisser des vides pour lui redonner vie. » Et la faire connaître à travers une exposition au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, organisée durant l’écriture du livre. Un beau succès : le roman s’est vendu à 50 000 exemplaires et l’exposition a attiré 90 000 visiteurs. Autre femme de la modernité à redécouvrir : Else Blankenhorn (1873–1920), peintre allemande internée pour démence précoce et personnage principal du dernier ouvrage de François Rachline, écrivain et économiste de formation. Elle fait partie des artistes montrés dans l’exposition de la Maison Victor Hugo, « La Folie en tête – Aux racines de l’art brut » (jusqu’au 18 mars).

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Charlotte

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Être ici est une splendeur

par Marie Darrieussecq

Éd. P.O.L • 160 p. • 15 €

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Coupures

4. S’amuser sans limites ni tabous avec le polar de l’art

S’il est un domaine où les auteurs arty s’amusent le plus, sans limites ni tabous, c’est celui du polar. L’experte en estampes Hélène Bonafous-Murat le prouve avec son dernier-né, Avancez masqués, dans lequel elle met en scène l’assassinat d’une ministre de la Culture nymphomane, un photographe mégalomane, un conservateur sado-maso et des journalistes peu scrupuleux, sur fond de trafic d’œuvres d’art. Les propositions sont pléthoriques mais de qualité inégale, l’originalité du scénario ne tenant pas toujours ses promesses. Il faut dire que le ponte du genre, l’Américain Jesse Kellerman, a mis la barre haut en 2010 avec les Visages (éd. Sonatine), récit subtil construit autour d’un mystérieux artiste dont les dessins hypnotiques figurent les visages d’enfants tués trente ans plus tôt.

L’année suivante, Michel Bussi, recordman des ventes en France, fait de son roman policier, Nymphéas noirs, dans le sillage de Claude Monet, un best-seller multiprimé. Chaque maison d’édition, d’Actes Sud à Belfond, y va désormais de son polar. Cohen & Cohen, qui édite par ailleurs de très sérieux livres d’art, lui a carrément consacré une collection, ArtNoir (initiée dès 2007 chez Adam Biro). Elle réunit un petit groupe d’auteurs fidèles, écrivains et scénaristes mais aussi une ancienne procureur de la République, un plasticien ou un ex-marchand d’art… « Ce qui m’intéresse, c’est un roman sondant la noirceur de l’âme et dans lequel s’instille une ambiance particulière à la Simenon, souligne Stéphane Cohen. L’art suggère des intrigues riches et complexes sans qu’il y ait une surenchère de violence ; d’autant plus qu’un tableau peut déjà contenir en lui-même une brutalité inouïe. »

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Avancez masqués

par Hélène Bonafous-Murat

Éd. Le Passage • 416 p. • 19,50 €

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Les Visages

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Nymphéas noirs

5. Créer des œuvres fictives plus vraies que nature

Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’est pas fortuite. Les lectures les plus entraînantes sont celles où la littérature prend le dessus et soumet l’art aux pures spéculations de l’esprit. Dans Un monde flamboyant, Siri Hustvedt, par ailleurs critique d’art, avait imaginé l’œuvre d’une artiste fictive avec un tel talent que le lecteur ne pouvait que croire à son existence réelle. Le plus époustouflant reste peut-être le Soleil de Jean-Hubert Gaillot ; l’histoire d’un écrivain à la dérive parti sur les traces d’un mystérieux manuscrit surréaliste que le lecteur aura eu la sensation d’avoir lu en refermant le livre. La forme expérimentale du roman, écrit au jour le jour sans qu’aucun chapitre ne soit pensé à l’avance, doit beaucoup à l’esthétique et aux méthodes d’André Breton, qui s’en remettait à la force de l’inconscient. Dans cette déambulation onirique troublante, les œuvres de Man Ray, Lee Miller ou Cy Twombly ne sont jamais bien loin.

Chez Niña Weijers, il faudrait plutôt chercher du côté des jusqu’au-boutistes de la performance, Marina Abramović et plus encore Sophie Calle. La plasticienne est omniprésente dans ce récit contant les aventures de Minnie Panis, jeune artiste conceptuelle qui demande à un photographe de la suivre tel un détective privé… Un récit tout en délicatesse, prouvant à quel point le mariage de différents domaines de la création peut donner naissance à des formes hybrides passionnantes.

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Un monde flamboyant

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Le Soleil

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En quête d’auteurs au Salon du livre

Pour son édition 2018, le Salon du livre a choisi comme grande thématique « les écrivains face au monde » avec la venue d’auteur, comme Kamel Daoud (Goncourt 2015 du premier roman pour Meursault, contre-enquête) ou Asli Erdoğan, romancière turque et active militante des droits de l’homme, tandis que la Russie sera le pays invité d’honneur (une trentaine d’auteurs russes seront présents au rendez-vous parisien). Ces quatre journées dédiées à la littérature sous toutes ses formes seront rythmées de rencontres, débats et grands entretiens, dédiés au décryptage des enjeux socioculturels et politiques du monde contemporain, à la bande dessinée ou la littérature jeunesse. Avec, pour la première fois, deux nouveaux espaces dévolus à la scène Young Adults (destinée aux adolescents) et aux littératures policières. Autant d’occasions de retrouver les nombreux auteurs de romans arty.

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Beaux Arts Éditions - Stand F22

Retrouvez les auteurs de Beaux Arts Éditions sur notre stand F22.

Samedi 17 mars, 14 h : Alain Vircondelet pour Amours Fous, passions fatales et les Couples mythiques de l’histoire de l’art

Samedi 17 mars, 15 h 30 : Armelle Fémelat, pour Gauguin, d’art et de liberté

Dimanche 18 mars, 14 h : Vincent Bernière, pour les Secrets des chefs-d’œuvre de la BD

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