Article réservé aux abonnés
La cour intérieure du pavillon central du Palais social
Photo Xavier Renoux / © Familistère de Guise
Si au nom de Godin sont associés les célèbres poêles en fonte, c’est surtout au Familistère que l’industriel doit sa plus grande renommée. Imaginez ! Un gigantesque bâtiment en brique, planté au milieu d’un parc où serpente une rivière, l’Oise. Une cour vitrée baignée de lumière dessert, via des coursives, de vastes et confortables appartements destinés aux ouvriers de l’usine toute proche. École, buanderie, épicerie en circuit court (les économats), crèche et même piscine, voici les services qui sont proposés aux heureux locataires ! Vous avez dit moderne ? Et pourtant cette extraordinaire utopie bel et bien réalisée est née sous le Second Empire.
Jean-Baptiste André Godin, vers 1870
© Rue des Archives / PVDE
L’histoire commence en 1817 dans l’Aisne, où Jean-Baptiste Godin voit le jour. Destiné à la carrière de serrurier, comme son père, il entreprend en 1834 un tour de France afin de se perfectionner dans son métier. Années de jeunesse, années de souffrance : pendant son voyage, Godin est confronté aux difficultés de la condition ouvrière, à la faim, à la fatigue, à l’exploitation. Une expérience qui le marque à vie.
Ingénieux, Jean-Baptiste Godin expérimente de nouveaux procédés et devient vite son propre patron. Le petit atelier de fabrication de poêles en fonte de fer qu’il fonde en 1840 croît rapidement, et l’homme se trouve propulsé capitaine d’industrie en quelques années. À l’acmé de sa carrière, son entreprise emploie plus de 1 500 personnes.
Mais le nouveau patron n’a rien oublié de ses années de jeunesse, et il entend bien améliorer la condition ouvrière, à commencer par celle de ses employés. Sensible aux idées du philosophe Charles Fourier et à l’utopie communautaire de son Phalanstère (une cité agricole basée sur la coopération), Jean-Baptiste Godin entreprend d’adapter ce modèle de vie au contexte de son industrie. C’est ainsi que naît le Familistère.
Un « palais social », c’est ainsi que Godin imagine le complexe urbanistique destiné à ses ouvriers : un habitat collectif déployé autour d’une cour centrale et vitrée. Les logements sont spacieux, confortables et salubres. Un luxe rare pour l’époque. Godin, qui a dessiné lui-même les plans du bâtiment, a pensé à tout : aération, points d’eau à chaque étage, et même des trappes à ordures pour éliminer les déchets !
Représentation en perspective cavalière du Familistère de Guise, XIXe siècle
Le Palais social composé d’un bâtiment central et de deux ailes accueille les habitations, tandis que les pavillons autour sont dédiés aux différents services proposés aux locataires : économats, théâtre, école, piscine…
Gravure • © Rue des Archives / PVDE
Un premier bâtiment sort de terre entre 1859 et 1864. Il comprend 112 logements pour 450 habitants. Deux autres pavillons compléteront le complexe en 1865 et 1878 portant le nombre d’appartements à 500.
Ce qu’offre Godin à ses ouvriers, c’est ce qu’il nomme « les équivalents de la richesse », c’est-à-dire, le confort, l’hygiène, la sécurité et l’instruction.
Mais le Familistère est plus qu’un simple habitat collectif, c’est un véritable lieu de vie, offrant tous les services nécessaires à une existence dans de bonnes conditions. Au fil des années, Godin y adjoint des économats (une épicerie, une boucherie et une boulangerie proposant des produits de qualité à prix modestes), une buanderie, une piscine (pour l’exercice et l’hygiène), une nurserie, une école, un théâtre… L’école, obligatoire jusqu’à 14 ans (soit plus que le minimum légal), est gratuite, laïque et même mixte. Audacieux en 1870 ! Ce qu’offre Godin à ses ouvriers, c’est ce qu’il nomme « les équivalents de la richesse », c’est-à-dire, le confort, l’hygiène, la sécurité et l’instruction.
Les habitants du Familistère autour de la statue de Jean-Baptiste André Godin, XIXe s.
© Rue des Archives / Tallandier
Ne souhaitant pas être un simple philanthrope paternaliste, Jean-Baptiste Godin veille à l’émancipation des familistériens. Il s’emploie, à partir de 1880, à transférer la propriété de l’usine au collectif des ouvriers, à travers la création d’une Association coopérative du capital et du travail. C’est, pour l’époque, une proposition hardie, qui vaudra à Godin de nombreuses inimitiés dans le monde politique (Godin a été député de l’Aisne au début de la Troisième République). Il est l’un des premiers à offrir, au sein de son usine, un système avantageux de mutuelle, ainsi qu’une caisse de retraite.
Soucieux de rester proche des ouvriers, Godin réside lui-même au sein du Familistère avec sa compagne Marie Moret, qu’il n’épousera, en secondes noces, qu’à la fin de sa vie.
Utopie réalisée, le Familistère pouvait-il survivre à la disparition de son fondateur, survenue en 1888 ? Malgré les difficultés (la guerre endommage le Palais social, les mutations économiques et industrielles mettent à mal l’activité de l’usine), l’Association coopérative du capital et du travail perpétue pendant encore 80 ans les principes mis en place par Godin.
La statue de Jean-Baptiste André Godin, place du Palais social
Photo Xavier Renoux / © Familistère de Guise
L’aventure prend fin en 1968, quand l’usine est cédée à un grand groupe (elle fonctionne toujours aujourd’hui) et les appartements du Palais social, vendus en lots. Des habitants y vivent encore, mais faute d’entretien, les bâtiments se dégradent. Quant aux services qui faisaient toute la qualité de la vie familistérienne, beaucoup disparaissent…
Le Familistère aurait ainsi pu totalement s’effacer de nos mémoires, si des volontés ne s’étaient pas élevées pour le sauver. Classé monument historique au début des années 1990, il est progressivement restauré, avant de s’ouvrir aux visiteurs au milieu des années 2000.
Le jardin de la presqu’île au nord du Palais social aujourd’hui encore habité.
Photo Georges Fessy / © Familistère de Guise
Un lieu fascinant à parcourir puisqu’y cohabitent des résidents-locataires et un musée, à la scénographie soignée et moderne. L’établissement public a su sauvegarder et réactiver la mémoire sociale et ouvrière du lieu, en relançant certaines manifestations fort ancrées dans l’histoire du Familistère, comme la fête du Travail, le 1er mai, qui attire chaque année de nombreux visiteurs.
Pour 2017, année donc du bicentenaire de son fondateur, le Familistère réserve bien des festivités, rythmées par de nombreux temps forts (concerts, rencontres, publications) et par la réouverture du bureau de l’appartement de Godin, enrichi d’une nouvelle muséographie. Quant à la réhabilitation du vaste Palais social, elle se poursuit dans l’aile gauche, qui abritera prochainement un hôtel.
Bicentenaire de la naissance de Jean-Baptise Godin
La programmation des festivités du bicentenaire de la naissance de Jean-Baptiste Godin est disponible sur : http://www.familistere.com/
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique
La cour, autour de laquelle sont répartis les logements, est le centre de la vie au Familistère. C’est là qu’ont lieu les grandes fêtes annuelles et les bals dominicaux.