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The Carters, 2018
Extrait du clip Apeshit • © Parkwood, Roc Nation, Sony, SC
Né dans les ruines du Bronx des années 1970, le hip-hop ne cesse de se métamorphoser au fil des époques, traversant les générations et les géographies. Mouvement mondialisé, il prend désormais racine et se diffuse des quartiers populaires de Marseille aux quartiers chics de Paris, en passant par les favelas du Brésil ou les scènes alternatives du Nigeria. C’est une véritable renaissance – celle de la rue, en bande organisée – qui s’est opérée il y a plus de cinquante ans de manière imprévisible, un feu indomptable qui refuse de s’éteindre.
Maxwell Alexandre, Sem Título, 2019
Dans la série New Power, un titre emprunté au rappeur BK, Maxwell Alexandre cible le regard blanc du monde de l’art. En peignant des corps noirs qui occupent des espaces blancs – toujours sur du papier brun, un support politique et poétique –, l’artiste brésilien met à mort l’idée du « white cube ». À découvrir jusqu’au 13 mars au Palais de Tokyo, dans une exposition conçue par l’auteur de ces lignes.
Courtesy & © Maxwell Alexandre
Hybride, le hip-hop est un sentiment, une attitude, un langage cryptique qui contamine la musique, l’écriture, le cinéma, la mode, la danse et l’art contemporain. Mort en décembre 2021, l’écrivain et musicien Greg Tate proposait une définition de ce mouvement mutant dans son poème What Is Hip-Hop? enregistré pour l’album Flippin’ the Script: Rap Meets Poetry (1996). Extrait : « Hip-hop is inverse capitalism / Hip-hop is reverse colonialism / Hip-hop is the world the slaveholders made, sent into nigga-fide future shock / Hip-hop is James Brown’s pelvis digitally grinded into technomorphine / Hip-hop is black Prozac ». Le hip-hop est politique : il prend racine dans la précarité, il accompagne les luttes des corps opprimés.
Snoop Dogg l’a annoncé en toute modestie : le Super Bowl du 13 février 2022 restera comme « le plus grand show de l’histoire du hip-hop ». Réunissant Snoop, Dr Dre, Eminem, Mary J. Blige et Kendrick Lamar, cinq légendes qui cumulent à elles seules plus de 43 Grammy Awards, la programmation a fait l’effet d’une déflagration. Quelques années plus tôt, en 2018, le regretté styliste Virgil Abloh, décédé en 2021, prenait la direction des collections homme de Louis Vuitton, hissant l’imaginaire, les codes mais surtout les acteurs du graffiti, du rap et du skateboard au cœur du monde du luxe.
La même année, Jay-Z et Beyoncé opéraient un renversement de pouvoir en s’offrant le Louvre comme décor de leur clip Apeshit, plaçant le hip-hop entre Monna Lisa, la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace. En juin 2017, le même Jay-Z faisait son entrée dans le Songwriters Hall of Fame, félicité par son ami Barack Obama qui n’a jamais caché son amour pour le mouvement. En 2013, Jay-Z, encore et toujours, chantait en boucle son morceau Picasso Baby pendant plus de six heures, à la Pace Gallery de New York, aux côtés de Marina Abramović.
Mohamed Bourouissa, The Painter’s Studio, 2019
Dans cette campagne publicitaire réalisée pour Louis Vuitton, Mohamed Bourouissa met en scène le styliste Virgil Abloh en revisitant l’Atelier du peintre de Courbet. Cette grande toile de 1855 représentait l’artiste entouré du monde qui vient à lui
– soit, selon ses mots, des amis, des travailleurs, des amateurs du monde de l’art, des exploités et des exploiteurs… Une parfaite représentation du retournement de pouvoir que Virgil Abloh essayait d’opérer dans l’industrie du luxe.
© Mohamed Bourouissa
Aujourd’hui, la musique dite « urbaine » – un adjectif polémique pour ceux qui préfèrent parler de musique noire – est mainstream.
Dans les années 1980, Queen Latifah, Madonna ou encore les Ladies Nights militaient pour que le hip-hop ne soit pas confisqué par les hommes. En 2022, Cardi B, Casey, Lala &ce, Shay, Nicki Minaj, Coi Leray, Saweetie, Teni, Deto Black et tant d’autres femmes rappellent qu’il appartient à toutes. Aujourd’hui, la musique dite « urbaine » – un adjectif polémique pour ceux qui préfèrent parler de musique noire – est mainstream. De droite, de gauche, engagé ou superficiel, le rap est la nouvelle variété, même s’il reste, dans sa branche « consciente », une musique underground.
Les rappeurs deviennent des égéries de marques de luxe. Dapper Dan, ancien maître des contrefaçons, est célébré par Gucci. Lacoste invite le photographe Julien Boudet (alias Bleu Mode) pour des collaborations qui célèbrent le rôle de la marque dans les dégaines « cailleras » des années 2000. Le graffiti continue de contaminer les territoires sécurisés des villes et fricote tout autant avec les commissaires d’exposition qu’avec les commissaires-priseurs ou ceux de la police.
Le hip-hop irrigue l’art contemporain, de Mohamed Bourouissa à Sara Sadik, sans oublier Maxwell Alexandre, David Hammons, Martin Wong, Kahlil Joseph ou Arthur Jafa. À l’affiche au cinéma ou sur les plateformes de streaming, il a même son émission sur Canal+, Clique, et sa série, Validé, devenue culte. Enfin, le mouvement se la joue classique, avec l’Orchestre philharmonique de Radio France et le show annuel Hip-hop symphonique, et danse à l’Opéra de Paris : emmenés par JR et le breakdancer Lil Buck, 40 danseurs de ballet se sont produits sur les toits du Palais Garnier (les Bosquets), tandis que Clément Cogitore mettait en scène des battles de krump – danse née dans les ghettos de Los Angeles après le passage à tabac de Rodney King dans les années 1990 – sur une musique de Jean-Philippe Rameau (les Indes galantes).
Une équipe de nettoyage effaçant les graffitis de la station de métro Stalingrad, en 1989
© Christian Voulgaropoulos
Au cœur des cercles de pouvoir, au cœur du marché de l’art, au cœur du monde du luxe mais toujours au coeur des quartiers populaires, le hip-hop poursuit sa révolution culturelle, politique et sociale. C’est dans ce contexte que la Philharmonie tente de retracer la naissance et les évolutions de ce langage. Le parcours démarre aux États-Unis (avec les photographies de Martine Barrat, Jamel Shabazz, Henry Chalfant, Sophie Bramly, et les peintures de Rammellzee, Phase 2, Fab 5 Freddy ou encore Futura 2000) et rappelle que cette énergie fut importée en 1982 à Paris avec le New York City Rap Tour, organisé par Europe 1 et la Fnac grâce au journaliste Bernard Zekri, une tournée réunissant des pointures de l’époque, comme les danseurs du Rock Steady Crew.
Dee Nasty aux platines à une soirée du Globo à Paris, en 1988
Le DJ iconique du mouvement, parrain du scratch français, expose à la Philharmonie une merveilleuse sélection
de sa collection de vinyles.
© Marc Terranova
On découvre ensuite la collection de vinyles de Dee Nasty, pionnier des DJ hip-hop en France, la reconstitution d’une vitrine de Ticaret (boutique culte ouverte en 1986, à Paris, qui importait les vêtements à la mode aux USA). On traverse ainsi une succession d’archives, d’objets, de peintures ou de collections qui révèlent les visages, les rythmes et les styles qui ont forgé la naissance de cette scène artistique dans l’Hexagone. Fétichiste, l’exposition fait quelques focus sur des figures clés comme DJ Mehdi (1977–2011), avant de nous plonger dans une immersion visuelle et sonore à travers les racines historiques du mouvement. 1990 : « Le monde de demain quoiqu’il advienne nous appartient », chantait en boucle Suprême NTM. Cinq ans plus tard, Mathieu Kassovitz affirmait encore « Le monde est à nous » dans la Haine, imposant le hip-hop dans le cinéma français sur fond de dénonciation des violences policières. Autant dans la danse que dans la création plastique, la mode ou la musique, le hip-hop est une prise de position sur le monde.
Joey Starr dans le studio de l’émission Sky B.O.S.S. installé dans sa cave, en 2003
Danseur et graffeur avant de devenir le rappeur-producteur-acteur que l’on sait,
il reste l’une des figures les plus médiatiques du hip-hop français. Son œuvre et sa vie ont même fait récemment l’objet d’un film (Suprêmes) et d’une série
sur Arte (le Monde de demain).
© Nathanaël Mergui (Nathadread pictures)
Peut-on exposer le hip-hop sans prendre position ? La question, qui s’inspire des paroles du groupe Ärsenik, se pose en sortant de la Philharmonie. En ne contextualisant pas assez certaines archives, en insistant trop sur l’aspect ludique du mouvement, en étant rétrospectif mais quasiment pas prospectif, en surjouant une scénographie inoffensive, « Hip-hop 360 » s’enferme parfois dans le folklore du mouvement, en le coupant de ses racines politiques et de son impact artistique. Cette exposition bienvenue – comme, en leurs temps, celles du Bronx Museum (« One Planet under a Groove: Hip-Hop and Contemporary Art » en 2002) ou de l’Institut du monde arabe (« Hip-hop – Du Bronx aux rues arabes » en 2015) – marque une nouvelle étape nécessaire vers un déploiement de l’esprit du hip-hop dans d’autres institutions.
6 livres à chiper, à choper
Yo! The Early Days of Hip-Hop 1982-1984 par Sophie Bramly • éd. Soul Jazz Books (en anglais) • 49 €
Ma vie made in Harlem par Dapper Dan • éd. Presses de la Cité • 368 p. • 22 €
Mouvement, du terrain vague au dance floor, 1984-1989 par Jay Ramier, Yoshi Omori et Marc Boudet • éd. Le Mot et le Reste 192 p. • 29,90 €
Back in the Days par Jamel Shabazz éd. Powerhouse (en anglais) • épuisé
Périphérique par Mohamed Bourouissa • éd. Loose Joints • 172 p. • 52 €
Street Style – La mode urbaine de 1980 à nos jours par Tonton Gibs • éd. Larousse • 342 p. • 29,95 €
Un parcours immersif en son spatialisé
L’exposition s’ouvre avec la célébration d’Afrika Bambaataa, dès la première salle. Figure essentielle du hip-hop, fondateur en 1973 de l’organisation pacifiste Zulu Nation, le DJ américain est mis à l’honneur à travers photographies, archives, lettres… Malaise : à aucun moment, la Philharmonie ne précise que l’artiste – présumé innocent – est actuellement poursuivi pour des faits d’abus sexuels sur mineur. Puis le public entre dans le terrain vague de Stalingrad, fait face à des DJ et danseurs, se plonge enfin dans des captations de concerts… Si le dispositif visuel n’est pas toujours convaincant, le son spatialisé vient rappeler que le hip-hop est aussi une histoire de sons : ceux de la musique, du mouvement des corps et de la peinture sous pression.
Hip-Hop 360. Gloire à l'art de la rue
Du 17 décembre 2021 au 24 juillet 2022
Cité de la musique - Philharmonie de Paris • 221, avenue Jean Jaurès • 75019 Paris
philharmoniedeparis.fr
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Réalisé en 2018, le clip Apeshit met en scène l’occupation du Louvre par Jay-Z et Beyoncé. En affrontant certaines œuvres du musée, du Radeau de la Méduse à la Victoire de Samothrace, le couple d’artistes affirme sa vision du triomphe de la culture noire.