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Nicolas de Staël, Le Concert (Le Grand Concert, L’Orchestre), 1955
Huile sur toile • 350 × 260 cm • Coll. musée Picasso, Antibes • © ImageArt, photo Claude Germain / © Adagp, Paris 2018
Il est des hommes qui transcendent le malheur, qui prennent appui sur les traumatismes de leur enfance pour s’élancer à la conquête de la vie. D’autres, en revanche, ne dépassent jamais les blessures initiales et, quoi qu’ils fassent, quoi qu’ils tentent, retombent toujours, et chaque fois plus lourdement. Nicolas de Staël a été de ceux-là.
Il n’a jamais recollé les morceaux de son enfance brisée et si, par instants, il a envisagé le bonheur, la mélancolie l’a rattrapé sans cesse jusqu’à l’engloutir. Devenir orphelin à 7 ans est une immense douleur qu’un irrémédiable exil peut transformer en cauchemar. Les parents de Nicolas de Staël sont de riches aristocrates russes qui, suite à la révolution de 1917, sont contraints en 1919 de quitter Saint-Pétersbourg pour la Pologne, où ils succombent en 1921. Le petit Nicolas est alors confié à sa marraine qui, un an plus tard, le place ainsi que ses sœurs dans une famille belge, les Fricero. À 8 ans, il doit se reconstruire dans une autre langue, apprendre à aimer de nouvelles personnes et, l’adolescence venue, ne trouve de réconfort que dans la littérature et la peinture. Cette dernière découverte l’apaise un temps.
En 1933, il entre à l’Académie royale des beaux-arts de Bruxelles avant de partir sur la route découvrir le monde, la peinture et, déjà, traquer la lumière, perlée d’eau dans le Nord, sauvage et crue en Espagne ou au Maroc. C’est là, à Marrakech, en 1937, qu’il rencontre le premier grand amour de sa vie, Jeannine Guillou. Elle est un peu plus âgée que lui, peintre déjà reconnue, mariée, mère de famille et quitte tout pour le suivre en Italie puis à Paris. Cette première parenthèse enchantée se referme en 1938. Nicolas de Staël rompt brusquement toute relation avec sa famille adoptive qui s’inquiète de son mode de vie et détruit la plupart de ses œuvres de jeunesse. Un an plus tard, les bruits de bottes l’inquiétant, il s’engage dans la Légion étrangère et, mobilisé en janvier 1940, part en Algérie puis en Tunisie.
Denise Colomb, Portrait de Nicolas de Staël dans son studio, 1954
Tirage argentique • Coll. particulière • © Christie’s Images / Bridgeman Images
Quand il revient en France en septembre de la même année, il retrouve Jeannine, installée à Nice, et entame une deuxième période d’euphorie créative. Avec sa compagne, il fréquente les Delaunay – Robert et Sonia –, Jean Arp, Alberto Magnelli, qui forment une communauté cherchant dans l’abstraction une liberté que l’époque leur refuse. Nicolas de Staël peint, détruit, cherche et, déjà, sait que sa peinture est moins abstraite que non figurative, qu’elle n’arpente pas des territoires mentaux mais se nourrit du monde extérieur pour le réinterpréter.
Las, cette découverte de sa sensibilité et de sa technique, toute de matière épaisse et travaillée, est mise à mal par la misère dans laquelle il vit et qui s’aggrave encore quand, désormais père de famille, il monte à Paris en 1943. « Il n’y avait pas de repas, raconte sa fille Anne. Un sac de farine nous donnait des crêpes à l’eau. La queue longuement tirée avec des tickets d’alimentation ramenait un peu de lait, un peu de beurre. » S’il expose son travail et commence à recevoir des critiques élogieuses, nul n’achète ses toiles et, à la sortie de la guerre, la maladie emporte Jeannine affaiblie par les privations. À nouveau Nicolas de Staël doit se réinventer, se reconstruire et plonge une fois de plus dans la mélancolie. S’il se remarie presque instantanément avec Françoise, la jeune parente de Jeannine qui gardait depuis deux ans leurs enfants, il laisse éclater sa tristesse dans des toiles sombres et écorchées. Sa palette explore le noir durant deux années avant qu’il ne l’allège à la fin de 1948, redécouvrant la couleur.
Nicolas de Staël, Le Cap, 1954
Huile sur toile • 50,2 × 61 cm • Coll. particulière • © Christie's Images / The Bridgeman Art Library / © Adagp, Paris 2018
S’ouvre alors un troisième et dernier temps apaisé, cinq années au cours desquelles il construit sa singularité, s’embrase dans des centaines de toiles, impose son talent, noue des amitiés fortes avec René Char ou Pierre Lecuire, déchaîne l’enthousiasme de certains critiques et, finalement, est célébré aux États-Unis où ses toiles abstraitement figuratives (ou vice-versa) s’arrachent. On y admire tout autant la qualité de sa matière picturale, stratifiée, griffée, structurée, que sa décomposition en éclats de couleur des paysages, des mouvements (l’extraordinaire Parc des Princes constituant un sommet) ou des impressions musicales. Un tel succès, qui survient en 1953 alors qu’il aborde la quarantaine, le plonge dans un état de nervosité déstabilisant. En cette année cruciale, il écrit à son ami Jacques Dubourg une lettre éloquente, dans laquelle il dévoile cette instabilité foncière née des ruines de son enfance : « Je crois que quelque chose se passe en moi de nouveau, et parfois cela se greffe à mon inévitable besoin de tout casser quand la machine semble tourner trop rond. Que faire ? » Le projet de livre qu’il entame à cette époque avec Pierre Lecuire est un bon témoin du retour en force de sa mélancolie.
Dans sa vie privée, également, Nicolas de Staël détruit le fragile équilibre auquel il était parvenu.
Alors qu’il s’est installé dans le Luberon pour jouir de la lumière du Midi, il travaille à un Tombeau d’Hercules Seghers, le plus triste et le plus maudit des artistes de l’âge d’or de la peinture néerlandaise. Dans sa vie privée, également, Nicolas de Staël détruit le fragile équilibre auquel il était parvenu. Alors qu’il a deux enfants avec Françoise et qu’il vient d’emménager à Ménerbes, il tombe fou amoureux d’une jeune amie de René Char, Jeanne Mathieu, qui refuse de quitter son mari pour lui. Épuisé par le succès, tiraillé entre Jeanne et Françoise (qui vient de lui donner un troisième enfant), il abandonne son style pour une dernière fois se réinventer. Il s’agit pour lui d’une ultime tentative de retrouver un élan, de se réapproprier une vie qui lui échappe, comme il l’écrit alors à Madeleine Haupert, ancienne condisciple des Beaux-Arts de Bruxelles, suffisamment éloignée de lui pour qu’il accepte de se montrer sans fard : « En souvenir de nos questions, de nos problèmes, de nos angoisses de peintres débutants, de nos espoirs aussi, je vous dis […] travaillez pour vous, rien que pour vous. C’est le meilleur de nous-mêmes. Depuis que « cela » se vend – qu’on me prend en considération – qu’on me dit sur la route de la célébrité, c’est foutu, mon amie […] Il n’y a plus rien. Cela se vide […] J’ai perdu mon univers et mon silence. Je deviens aveugle. Ah, Dieu […] Revenir en arrière ! N’être personne pour les autres et tout pour moi-même […] Si vous n’avez pas encore perdu votre monde, gardez-le jalousement, défendez-le contre l’envahissement ; moi, j’en crève […] »
Nicolas de Staël, Mer et nuages, 1953
Huile sur toile • 100 × 73 cm • Coll. particulière • © Christie's Images / The Bridgeman Art Library / © Adagp, Paris 2018
Nous sommes en 1954. Tout se dérobe. Nicolas de Staël quitte Françoise alors que Jeanne refuse toujours d’abandonner son mari. Sur ses toiles, il a délaissé la pesante matière qu’il découpait au couteau et cherche un monde meilleur dans des couleurs déposées en volutes légères. Mais il doute. Terriblement. Il perd toute confiance en son pinceau et traque dans le regard de ses proches les interrogations qu’inspirent ses derniers tableaux. Une nouvelle fois, donc, il confie sa douleur à Madeleine Haupert : « Entre la réalité et moi, il s’est bâti un mur opaque, lourd, pesant. Il faut que je vous décrive ce mur. À droite, plus d’ouverture. À gauche, un peu de lumière. Pour arriver à passer par là, pour trouver la grande lumière, je dois me débarrasser de ma carcasse d’homme […]. »
Nicolas, avec ses amis, passe de l’exaltation au désespoir, tant vis-à-vis de ses amours que de sa peinture.
Installé à Antibes pour être au plus près de Jeanne, il aborde avec inquiétude ses dernières toiles. La jeune femme et lui se voient de temps en temps et Nicolas, avec ses amis, passe de l’exaltation au désespoir, tant vis-à-vis de ses amours que de sa peinture. En mars 1955, il réceptionne des châssis et s’élance une nouvelle fois, une dernière fois. Il veut peindre un concert, s’abandonner à la musique des ocres, rythmer l’immense toile. Il attend Jeanne, il sait qu’elle ne viendra pas. Son enfance russe est là, soleil noir qui trépigne et s’impatiente. Il passe dans une librairie acheter du Tchekhov. Il travaille à son Concert, dépose quelques voiles blancs sur du rouge et comprend que c’est fini, qu’il veut en finir. Il tente une première fois de mourir en avalant du véronal, mais vomit. Enfin, le 16 mars, il brûle ses lettres, rédige trois courriers, monte sur le toit de son immeuble et se jette dans le vide. « C’est si triste sans tableaux la vie, que je fonce comme je peux », écrivait-il un an plus tôt.
Nicolas de Staël en Provence
Du 27 avril 2018 au 23 septembre 2018
Hôtel de Caumont - Centre d'art • 3 Rue Joseph Cabassol • 13100 Aix-en-Provence
www.caumont-centredart.com
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