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Entretien

Pierre & Gilles : « Bernard Buffet nous a beaucoup marqués »

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Publié le , mis à jour le
Vous pensiez avoir tout vu, tout lu sur le duo le plus scintillant de l’art contemporain français ? Leurs derniers travaux exposés chez Daniel Templon, à Paris, devraient vous surprendre… Rencontre.
Pierre & Gilles, 40 ans (Pierre & Gilles)
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Pierre & Gilles, 40 ans (Pierre & Gilles), 2016

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Acrylique sur photographie imprimée par jet d'encre sur toile et encadrée • 123,5 x 102 cm • © Pierre & Gilles

Dans l’espace de la galerie Templon où sont exposées vos nouvelles œuvres, le premier tableau est celui d’un homme en train de prier. L’iconographie religieuse est, depuis longtemps, très présente dans votre travail. Avez-vous été élevés dans la religion ?

Pierre : Au catéchisme, j’aimais ces histoires de saints qui faisaient voyager. J’adorais aussi la Sainte Vierge. Un jour, elle m’est même apparue alors que je venais de me brûler ! Mais toute cette influence religieuse, nous l’avons redécouverte ensemble quand nous nous sommes rendus en Inde. L’approche très colorée des Indiens nous a donné l’envie de créer des images de saints.

Gilles : Pour ma part, j’ai été élevé dans une famille très religieuse. L’un de mes frères est moine, l’une de mes tantes était nonne, et j’ai été moi-même enfant de chœur ! Avec mes parents, nous visitions toutes les cathédrales et les églises. Pourtant, à 18 ans, en arrivant à Paris, j’ai mis la religion de côté. C’est ce voyage en Inde qui a produit une réconciliation. Ce qui nous a fascinés, c’est que la religion y est présente dans la vie de tous les jours : les acteurs de cinéma y sont presque des divinités. Et la religion chrétienne à Goa est quelque chose de stupéfiant. Imaginez sainte Thérèse de Lisieux recouverte de couleurs et de paillettes !

Quelles ont été vos autres influences ?

Gilles : J’ai grandi au Havre. En toute logique, mon père aimait beaucoup les impressionnistes. Nous allions très souvent voir des expositions à Paris, j’allais au Louvre et, très jeune, le premier peintre qui m’a marqué, c’est Bernard Buffet : j’achetais des petites cartes postales, des reproductions dont je tapissais les murs de ma chambre : il me faisait rêver. Petit à petit, j’ai découvert de nombreux autres artistes et, vers 15–16 ans, le pop art, Andy Warhol, Martial Raysse, Niki de Saint Phalle, la photographe Diane Arbus… Le cinéma, aussi, m’a beaucoup marqué.

Pierre : Je suis originaire d’une plus petite ville de province : la Roche-sur-Yon. C’était donc le cinéma qui me passionnait, les boutiques dans lesquelles j’achetais des portraits de vedettes, la plupart signés de Sam Lévin, que j’adorais. J’avais découvert toute une pile de vieux Cinémonde des années 1950 et 1960. Le cinéma, je le vivais à travers ces magazines, ces photos. Ce sont les premières images qui m’ont marqué. Ensuite, en tant que photographe, j’ai découvert Helmut Newton et Guy Bourdin.

Comment avez-vous découvert l’Américain James Bidgood, icône underground des années 1960, considéré comme l’un des inventeurs de l’esthétique gay ?

Gilles : Quand je suis arrivé à Paris à 18 ans, j’étais plutôt solitaire et je me rendais souvent aux séances tardives de la Cinémathèque, où l’on projetait des œuvres assez rares. Une fois, alors que j’y étais allé pour voir un film de Warhol, la Cinémathèque a annoncé qu’elle n’avait pas pu en obtenir la copie et qu’ils allaient donc passer un long-métrage jamais montré en France, Pink Narcissus (1971), le chef-d’œuvre homoérotique de Bidgood, autoproduit et tourné durant sept ans dans son appartement. Ça a été le choc de ma vie. Il n’était pas signé James Bidgood mais Anonymous. J’ai été complètement fasciné par ce film, où je retrouvais ma sensibilité.

Pierre : Le film est sorti un an plus tard à Paris, mais seulement dans de toutes petites salles. Plus tard, nous avons rencontré à New York James Bidgood. Il souhaitait nous connaître et était adorable.

Pour votre nouvelle exposition, pourquoi avoir choisi ce titre : « Le temps imaginaire » ?

Gilles : Dans le mot « imaginaire », il y a le mot « image », c’est un élément très important dans notre œuvre. Ce thème allait aussi avec nos créations car nous réinventons le monde, nous sommes dans un temps imaginaire. Mais simultanément, comme dans tout notre travail, nous reflétons également le temps présent, le quotidien. Ici, l’exposition s’ouvre sur un soldat de l’opération Sentinelle. Certaines œuvres font référence à la place de l’islam en France aujourd’hui, ou mettent en scène des vedettes actuelles.

Pierre & Gilles, La Mort de Bernard Buffet (Alexandre Guillaume)
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Pierre & Gilles, La Mort de Bernard Buffet (Alexandre Guillaume), 2017

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Acrylique sur photographie imprimée par jet d'encre sur toile et encadrée • 134,5 x 93,5 cm • © Pierre & Gilles

L’œuvre la plus étonnante dans ce nouvel ensemble est La Mort de Bernard Buffet. Mais il est difficile d’y reconnaître votre style…

Gilles : Vous trouvez ?

Pierre : Gilles a vraiment peint à la façon de Bernard Buffet. Nous avons utilisé son vocabulaire, accentué les lignes droites… Nous sommes complètement entrés dans son univers.

Faut-il y voir un hommage ?

Gilles : Oui. Pour moi, Bernard Buffet est un artiste très moderne. Dès mes 18 ans, je suis allé voir toutes ses expositions. Il a été décrié, mais il nous a beaucoup marqués.

Pierre : C’est vrai que notre hommage est quelque peu mortifère, mais nous avons voulu nous imprégner de sa démarche, qui est assez terrible.

Ce n’est donc pas un tournant dans votre œuvre ?

Gilles : Non, nous ne pourrions pas produire uniquement des pièces de ce type, aussi noires, car notre approche revendique également une part de légèreté. Si, parfois, nous sommes graves, il reste primordial que notre travail reflète notre vie et la vie en général, dans toute sa diversité.

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Pierre & Gilles - Le Temps imaginaire

Du 13 janvier 2018 au 10 mars 2018

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