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Décryptage

Qu’est-ce que l’art queer ?

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Publié le , mis à jour le
Dans la mode, le cinéma ou les arts plastiques, le terme est de plus en plus employé, tel un étendard pour affirmer sa différence et s’inscrire dans la tendance. Le queer est-il en passe de devenir mainstream ? Voire cool ? Et au fait, de quoi s’agit-il vraiment ? Enquête en compagnie de critiques, artistes et commissaires d’exposition.  
Félix González-Torres, Untitled (Go-Go Dancing Platform
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Félix González-Torres, Untitled (Go-Go Dancing Platform, 1995

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Vue de l'installation à Kunsthal Charlotenborg • © Photo Frida Gregersen

Kiddy Smile, « prince français du voguing », invité de luxe à l’Élysée, succès grand public de la série Pose… Ces dernières années, le queer est partout. Des industries créatives à l’art contemporain en passant par la mode, il sort peu à peu de son moule underground. Né de l’inversion et de l’appropriation de l’injure homophobe « queer » (« bizarre ») par des militants d’ACT UP aux États-Unis au cœur de la crise du Sida en 1990, le terme devient pour la communauté LGBTQ (acronyme de « lesbiennes, gais, bisexuels, transgenres, et queers ») un étendard fédérateur pour une lutte vers l’émancipation des minorités sexuelles.

Comment ce combat a-t-il atterri dans la création contemporaine ? Comment définir la création queer ? Selon la critique et galeriste Isabelle Alfonsi, autrice de l’essai Pour une esthétique de l’émancipation paru en septembre 2019, l’art queer ne doit pas s’entendre comme une forme fixe mais comme un outil critique, « une nouvelle manière d’écrire l’art » pour rendre visible ce que le discours dominant s’était évertué à confiner dans l’angle mort, questionnant en permanence les normes sociales comme artistiques. Et en premier lieu le patriarcat, l’hétérosexualité. Vittoria Matarrese, curatrice au Palais de Tokyo et directrice artistique du festival Do Disturb – qui met chaque année à l’honneur des performances aux accents queer –, y voit une « dissection contemporaine de la notion de genre, une forme d’affirmation de soi et d’exhortation à l’action ».

Miles Greenberg, Final
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Miles Greenberg, Final, 2019

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© Photo Ayka Lux

À l’heure où le queer a le vent en poupe et que la tentation se fait de plus en plus forte de mettre au jour un courant, voire un mouvement queer, dans la création actuelle, il importe à Hélène Mourrier, plasticienne et designer transféministe, de rappeler que le queer naît dans un contexte militant et contestataire : « Queer ne peut pas être le synonyme de « cool » : queer is not cool at all. Queer est inquiet. Queer est un mot de colère. Queer n’est pas un accessoire ».

Des formes non homogènes

« Le penser comme forme statique est complètement inverse à d’autres forces de l’art queer : la possibilité de penser l’identité comme un flux. »

Isabelle Alfonsi

Une chose est sûre : l’art queer, qui met à distance les normes et explore les marges, ne peut se figer dans une forme ou une autre. Isoler des motifs ou des figures serait faire fausse route, selon Isabelle Alfonsi. La création queer a certes pu, au travers du XXe siècle, trouver des atomes crochus avec certains moyens d’expression : le collage, la photographie et la poésie dans les années 1930, avec notamment le duo Claude Cahun et Marcel Moore, la sculpture et la peinture avec Lynda Benglis ou Lucy Lippard, ou plus tard la performance avec Michel Journiac et, plus récemment, l’art vidéo. Mais médium de prédilection ou non, l’art queer est en mue constante, versatile, non catégorisable. « Le penser comme forme statique est complètement inverse à d’autres forces de l’art queer : la possibilité de penser l’identité comme un flux », précise Isabelle Alfonsi. Ainsi, parler d’« identité queer » est une contradiction dans les termes.

Michel Journiac, L’Inceste
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Michel Journiac, L’Inceste, 1975

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Tirage argentique d’époque • 13 × 18 cm • Courtesy Galerie Christophe Gaillard, Paris / ADAGP 2019 / © Photo Rebecca Fanuele

« Pour moi, l’art queer, c’est créer depuis le vécu, proposer d’autres narrations sur le désir, lutter contre le regard dominant, le male gaze. »

Romy Alizée

En creux de formes mouvantes et plurielles, la création queer est en revanche traversée par un certain nombre de forces, issues de son historique. Tout d’abord, elle célèbre, selon l’expression du curateur trans Paul B. Preciado, « le corps cru et le genre cuit », c’est-à-dire une manière de troubler les catégories sexuelles et de ramener l’acte créatif à sa dimension corporelle. Avec SMILE (1975), l’artiste Lynda Benglis moule en bronze un double godemichet. En-deçà de la provocation, le geste de l’artiste cherche à déplacer la représentation de la sexualité hors d’une norme hétérosexuelle. Pour l’artiste et auteure multimédia Julia Maura, l’art queer revendique « l’intime comme politique, une zone à défendre et un espace à investir ». C’est en ces termes que la photographe queer et travailleuse du sexe Romy Alizée présente sa démarche : « Tout part de la nécessité de s’auto-représenter, d’investir les champs de l’imagerie érotique et de la pornographie, afin de pallier le manque de représentations concernant les corps et les sexualités. Pour moi, l’art queer, c’est créer depuis le vécu, proposer d’autres narrations sur le désir, lutter contre le regard dominant, le male gaze  ».

Romy Alizée, Sans titre
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Romy Alizée, Sans titre

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© Romy Alizée

L’irruption du corps déviant, du « langage de fous et de folles » pour reprendre les mots d’Isabelle Alfonsi, vient troubler les catégories usuelles de l’histoire de l’art – la frontière établie entre formes majeures et mineures – et questionner un système de l’art supposément universel. Il s’agit pour les artistes queer de défaire les couples binaires (homme/femme, passif/actif, hétéro/homo…). Dans cette dynamique de déconstruction constante, Renate Lorenz, artiste et autrice de l’essai Art Queer. Une théorie freak (2018), isole un certain nombre de stratégies qui font imploser les catégories, comme le travestissement, l’assemblage, le passing, afin de « produire une certaine distance par rapport aux normes ».

Aux antipodes de la figure du génie individuel (et souvent masculin !) mise en avant par l’histoire de l’art, l’art queer replace au cœur de la création les pratiques collectives. Isabelle Alfonsi, prenant l’exemple de Michel Journiac dans les années 1980, évoque un art sur le mode de la contagion : le corps collectif des spectateurs est touché par une œuvre, et cela en appelle à son corps et à son corps face aux autres. À l’image de Untitled (Go-Go Dancing Platform) de Félix González-Torres en 1991, qui met en scène, dans un white cube guindé, un corps gay provocant et dansant en maillot de bain argenté, l’art queer touche – ou caresse – le spectateur, sans passer exclusivement par le concept. La caresse : toucher et être touché(e). Exit le couple œuvre/public, auteur/spectateur.

Paul Maheke, Sènsa
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Paul Maheke, Sènsa, 2019

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Performance à la Volkbühne, Berlin • © Photo Frank Sperling

Dans la création contemporaine, la fuite hors de l’identité de Paul Maheke, l’esthétique du patchwork de Steven Cohen, les pratiques transdisciplinaires du collectif RER Q, la réalisatrice Camille Cuvelier qui questionne les normes du genre, les hommages répétés de Tony Regazzoni à Guillaume Dustan, ou encore les performances chorégraphiées empruntant au voguing de Lissia – aka Habibitch –, sont autant d’incarnations des forces queer à l’œuvre. La tentation serait grande alors de tenter de relier ensemble ces forces pour faire émerger un mouvement. Un pari dangereux, selon Isabelle Alfonsi, qui reviendrait à exclure, évacuer la nuance, enfermer des artistes et leurs œuvres. « La question du mouvement est un problème de droite. Les mouvements font disparaître des artistes de l’histoire », prévient-elle. L’art queer doit rester, selon Hélène Mourrier, un regard sur le centre (la culture dominante) depuis les marges : « Si c’est une nouvelle représentation du monde, c’est un monde qui a toujours été dessiné dans les coins. Si c’est une mode, c’est une sappe indémodable ».

Remerciements à Samy Lagrange, critique d’art et doctorant en histoire de l’art.

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À lire

Pour une esthétique de l’émancipation

d’Isabelle Alfonsi. Préface de Geneviève Fraisse. Éditions B42 • 2019 • 160 p. • 22 €

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Art Queer. Une théorie freak

de Renate Lorenz • Éditions B42 • 2018 • 200p. • 24 €

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