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Sophie Calle chez elle, à Malakoff, entourée de ses animaux naturalisés
© Léa Crespi
Souvent, l’art et la vie s’emmêlent. Pour Sophie Calle, c’est la même chose. Mais si l’artiste est devenue, au cours des vingt dernières années, une amie essentielle, ce qui me fascine, m’excite et m’anime avant tout, c’est son œuvre. Chez elle, à Malakoff, dans la banlieue proche de Paris où elle a choisi de vivre et de travailler depuis plus de trente ans pour jouir d’un vaste espace à prix modique, elle semble comme une sorcière dans son antre ou un elfe dans un royaume cosmique. Sans doute les deux à la fois. Le lieu est calme, tranquille, apaisant mais aussi complètement dingue… comme Sophie.
Un petit jardin, un grand loft très haut sous plafond, des milliards d’objets plus improbables les uns que les autres, des animaux taxidermisés, des œuvres d’art en petit format d’artistes célèbres, des ex-voto, des photos d’elle hallucinantes, une cuisine qui respire le goût de la cuisine, et tout ça, et tout ça ! La lumière est orageuse, contrastée et très belle. Sophie m’accueille rayonnante et espiègle pour m’expliquer la dernière aventure très personnelle qu’elle a imaginée avec son amie artiste Serena Carone au musée de la Chasse et de la Nature. Rencontre avec une artiste encore plus sauvage qu’elle n’en a l’air.
Sophie Calle et Fabrice Bousteau, directeur de la rédaction de Beaux Arts
© Léa Crespi
Pourquoi réaliser une exposition au musée de la Chasse et de la Nature ? Cela peut paraître surprenant. On vous attendait sans doute davantage dans un musée d’art contemporain…
Mes choix sont souvent liés au plaisir, à l’attirance que j’éprouve pour un lieu. Le musée de la Chasse est un territoire très ludique, gai, et qui m’est familier. J’ai des animaux naturalisés partout chez moi. Puis le projet s’est construit avec une amie proche, Serena Carone, que je connais depuis l’enfance et dont j’aime beaucoup le travail. Elle sculpte de nombreux animaux (poulpes en porcelaine, chauves-souris en cire), et il m’a semblé évident, étant donné notre complicité, de dialoguer à travers nos travaux.
Comment le dialogue avec Serena Carone s’est-il instauré ?
Nous avons trouvé des points communs entre certaines de nos œuvres et en avons forcé d’autres. Face à ses peaux de saumon sculptées, j’ai choisi de présenter mon petit film, Pêcher des idées chez votre poissonnier, réalisé l’an dernier, alors que j’étais en mal d’inspiration après la mort de mon père [Bob Calle, éminent collectionneur d’art contemporain disparu en 2015] et mon infarctus. En me promenant, j’ai lu ce slogan et je suis allée voir Sylvain, mon poissonnier, à Malakoff, pour lui demander s’il avait des idées pour moi. Mais cette ironie était fondée sur une réalité. Elle m’a permis de jouer, comme j’aime, à partir d’un point de départ qui n’est pas artificiel. Ce film montre le poissonnier en train de m’expliquer qu’il n’a pas d’idées pour moi, mais que, en revanche, certains artistes créent des pièces à base de peau de saumon. Ce qui m’a fait penser à Serena. Nos idées se sont entrecroisées.
De quelle façon avez-vous construit le parcours au sein du musée ?
L’exposition est divisée en trois temps. Tout en haut, je suis seule, pour une partie de chasse à l’homme comme dans Suite vénitienne. Puis nous partageons un territoire commun avec Serena, où nous mêlons mes textes autobiographiques, mes animaux taxidermisés et les siens, sculptés. Enfin, dans le premier espace, chacune est de son côté. Moi, j’ouvre avec l’Ours, l’animal le plus emblématique du musée. J’ai procédé à la manière de Last Seen et des Tableaux dérobés en le recouvrant d’un drap pour le dissimuler, puis j’ai demandé à certaines personnes (personnel du musée ou visiteurs) de me décrire ce qui était caché dessous. C’est un travail sur le regard, ainsi que sur le fantôme du musée.
Sophie Calle, L’Ours (détail), 2017
Du haut de ses 2 mètres, l’ours Victor accueille d’habitude les visiteurs du musée de la Chasse et de la Nature tel un gardien menaçant. Sophie Calle l’a recouvert d’un drap et transformé en fantôme… Le résultat fait presque encore plus froid dans le dos.
Digital print • Texte 101,2 × 270,2 cm, photo 157,2 × 270,2 cm • © Musée de la Chasse et de la Nature / © Adagp, Paris 2017
C’est un peu à l’opposé de ce que fait la taxidermie, c’est-à-dire conserver la vie à un animal mort. Soudainement, en le cachant sous un drap, vous le faites disparaître…
Mais tout en étant là ! Face à l’Ours, il y aura les œuvres que je consacre à mon père, qui font écho à celles de Serena sur le regard. Elle m’a également proposé de créer la stèle de mon tombeau…
Vous cherchez à inventer votre tombe définitive ?
Oui, je tente d’obtenir une concession au cimetière du Montparnasse, mais j’ai beaucoup de mal parce qu’on n’a plus le droit d’y acheter sa sépulture avant de décéder. Alors, Serena a imaginé l’objet qui pourrait être installé indifféremment en Californie, à Brooklyn, où j’ai déjà acquis des tombes, ou à Paris… si j’arrive à résoudre l’écueil.
Vous présentez dans l’exposition une nouvelle œuvre basée sur près d’un siècle de petites annonces, parues dans la revue le Chasseur français. De quoi s’agit-il ?
« Recherche regard qui tue et crinière léonine, trouvés et perdus le 24 en gare de Toulouse »
C’est un double projet. Cela part d’un catalogue des qualités recherchées chez la femme par les individus de sexe masculin à travers une sélection de petites annonces de rencontres publiées dans le Chasseur français, entre 1895 et 2010 ; liste enrichie par les annonces parues à partir de 1990 dans le Nouvel Observateur puis dans le site de rencontres Meetic, et qui s’achève par des messages issus de l’application de réseautage Tinder. J’ai également réuni de vieux messages amoureux empruntant au vocabulaire de la chasse, du type « Recherche regard qui tue et crinière léonine, trouvés et perdus le 24 en gare de Toulouse ». Je les ai associés à des photographies qui incarnent l’attente, prises à divers endroits où je suis allée ces derniers mois : à l’hôpital, au ski, en Pologne…
À travers cette œuvre, il se dégage un regard sociologique sur le langage amoureux des Français…
Je m’intéresse plutôt à ce type de langage. Dans les messages animaliers, c’est le langage poétique et condensé qui m’attire. Dans ceux du Chasseur français, il existe une tendance plus sociologique, puisque j’essaie de saisir les transformations. En 1895, grâce aux petites annonces, on peut en déduire que les hommes préféraient des femmes « pas pauvres », puis « avec ou sans taches » – ce qui signifie vierge ou pas –, et en 2017, ce serait plutôt « pas loin ». Intéressant de constater qu’on était passé de « pas pauvre » à « pas loin » !
Pourquoi avoir dédié cette exposition à votre père ?
Quand j’ai commencé à être artiste, il était mon premier œil, celui qui découvrait mon travail. C’est la première exposition sur laquelle son regard ne se posera pas. Cela a été très difficile de créer des œuvres sur lui. Beaucoup plus compliqué que sur ma mère, qui était excentrique et aimait bien être le centre d’intérêt. Mon père était tout le contraire : protestant, discret, introverti. Pour l’exposition sur ma mère, au Palais de Tokyo [en 2010], j’avais questionné ses meilleurs amis, mon frère, mon père pour savoir s’ils étaient gênés que je montre sa mort, avec Pas pu saisir la mort. Tous avaient dit non, car le film la présente telle qu’elle est. Mon père l’avait trouvé respectueux, mais quand j’ai évoqué, par provocation, l’idée de faire la même chose sur lui, il a été horrifié. Je lui ai demandé jusqu’où je pouvais aller, il a répondu : « Mes mains ». Le faire-part de décès que j’ai envoyé à ses amis était donc une photo de ses mains…
Sophie Calle, Infarctus Silencieux, 2017
Pour parler de son père, de son regard perdu, Sophie Calle a choisi un bélier, animal à la nature violente, dont les énormes cornes dissimulent les yeux. De son regard absent, on passera, dans le parcours, à celui de Serena (deux yeux encastrés dans le mur) et à la mort de Souris, son chat.
Digital print • image 76,5 × 76,6 cm – texte 50,5 × 50,5 cm • © Sophie Calle / © Adagp, Paris 2017
Pour le musée de la Chasse, vous avez réalisé une œuvre sur lui qui évoque son regard…
Quelle œuvre pouvais-je bien réaliser sur cet homme pudique que j’aimais tellement ? D’où l’idée de parler, dans un texte, de son regard, qui me manque. Ne sachant pas comment l’illustrer, j’ai photographié un bélier que j’ai chez moi et dont les cornes dissimulent les yeux. Il ne voit plus, mais sans avoir perdu la vue. Je l’ai rapproché du regard de mon père qui est toujours là… Et comme, parfois, les rencontres se font sans qu’on les recherche, seront installés, en face du bélier, des yeux encastrés dans le mur réalisés par Serena. C’est un regard sur soi.
Il y a un autre projet au titre hallucinant, Que faites-vous de vos morts ? En quoi cela consiste-t-il ?
J’ai conçu un petit livre intitulé Que faites-vous de vos morts ? Il se trouve que mes animaux naturalisés portent les noms de mes proches. J’ai donc rédigé un testament (j’en rédige tout le temps) dans lequel je lègue chaque animal à son propriétaire. Mais si celui-ci n’est plus de ce monde (tels mon père, ma mère, mon ami torero…), j’explique que je désire emporter son animal avec moi… enfin, si ma tombe est assez grande et me le permet. J’ai également inclus dans le livre des photographies prises dans les cimetières et des pages vierges où les visiteurs pourront répondre à ma question.
Cette question de la mort semble vous animer en permanence. Certains avaient d’ailleurs jugé obscène de filmer votre mère en train de mourir. De quelle réflexion procède votre démarche sur ce sujet tabou ?
Pour moi, ce n’est pas un sujet de réflexion. J’ai filmé ma mère parce que j’ai senti qu’elle le désirait. Quand j’ai placé la caméra au pied de son lit, j’ai pensé qu’elle pourrait lui confier tout ce qu’elle n’osait pas me dire. Et ma mère s’est écriée : « Enfin ! » C’est ensuite seulement que l’œuvre est née, grâce à Robert Storr [critique d’art américain], qui a insisté pour que je montre ce film. Je me suis dit « pourquoi pas ? » Plus tard, quand j’ai demandé son avis à Daniel Buren, il m’a répondu que ce travail était à la fois intimement personnel et éminemment universel, et que la question à se poser était de savoir si ma mère aurait aimé que cela soit rendu public. J’ai eu ma réponse.
Cette mère que vous avez « taxidermisée » à vie vous a-t-elle donné l’idée insensée de cette série photo avec Juergen Teller où, à 63 ans, vous avez l’air d’enfanter, vous qui avez toujours refusé la maternité?
Non, c’est un très vieux projet. J’avais acheté un petit chat en peluche pour, un jour, faire cette photo avec l’idée d’une histoire vraie sur la maternité, pour dire que je ne voulais pas d’enfant et non pas pour évoquer une frustration. Dans cette série, je n’ai pas l’air d’enfanter, j’en ris. Toute ma vie, on n’a cessé de me demander pourquoi je n’avais pas d’enfants. L’idée d’accoucher de ce chat était une façon de mettre en scène mon refus.
Vous étiez étonnée de recevoir il y a quelques années le prix Hasselblad, qui récompense les meilleurs photographes, car vous dites ne pas l’être. Que pensez-vous de vos photos ?
Je les ai améliorées presque involontairement pour le projet Prenez soin de vous. Comme les textes étaient écrits par les femmes, et non pas par moi, comme d’habitude, je me suis sentie un peu dépossédée de la majeure partie de mon travail. C’est sans doute pour cela que j’ai pris de meilleurs clichés. Il fallait que je trouve ma place. Celle de l’image.
Sophie Calle chez elle à Malakoff
© Léa Crespi
Votre notoriété est équivalente à celle de Cindy Sherman, mais vos œuvres valent dix fois moins cher. Comment expliquez-vous cet écart ? Est-ce parce que, comme l’avait écrit The New York Times, vous incarnez « the most French of artists » ?
Difficile de me comparer à Cindy Sherman, que j’adore, mais disons qu’elle fabrique des images spectaculaires et que les miennes ne le sont pas, et en plus il faut prendre la peine de lire l’histoire qui les accompagne ! Il vaut mieux ne pas avoir envie d’une image qui va occuper immédiatement le mur. Même dans Prenez soin de vous, un travail plus visuel avec de grandes images de femmes qui lisent, il y a beaucoup de texte. Par ailleurs, j’ignore si je suis « the most French ». Je n’essaie pas d’analyser mon statut, de me ranger dans une case.
Vous avez fait une incursion dans le spectacle vivant avec une performance à Avignon en 2012, où vous êtes restée quarante heures à lire le journal de votre mère. Que retirez-vous de cette expérience ?
J’ai découvert le théâtre grâce à Éric Bart lorsqu’il était programmateur de l’Odéon. J’ai trouvé le milieu bouillonnant et j’ai proposé le projet sur ma mère à Avignon. J’ai tellement aimé lire son journal face à des personnes qui posaient un nouveau regard sur moi que j’ai supplié les directeurs de me reprendre l’année suivante pour une performance à La Mirande, où j’ai demandé aux visiteurs de me raconter une histoire pour m’endormir. Je pensais qu’elles seraient douces, mais elles étaient épouvantables ! Je viens de réaliser une performance similaire à New York, dans le cimetière de Greenwood, où j’étais assise sur une chaise à côté d’une tombe dans laquelle les visiteurs pouvaient glisser des secrets et me les confier directement les deux premiers jours… Une personne sur deux se mettait à sangloter, me révélant parfois des choses enfouies depuis trente ans !
Un jeune blogueur a publié un article dans lequel il explique que vous avez anticipé le principe des réseaux sociaux et que vos Histoires vraies inaugurent l’univers des blogs. Comment réagissez-vous à cela ?
C’est un comble pour moi qui ne suis sur aucun réseau social (il y a bien un compte Facebook à mon nom, mais il est géré par quelqu’un d’autre). Dans mon travail, je n’ai pas l’impression de tenir un blog. Je peaufine mes textes, mes images, je tente de fabriquer quelque chose qui tienne le mur ou les pages du livre. Je n’essaie pas de « balancer » ma vie. En revanche, il paraît que j’ai réalisé la première vidéo gonflée en 35 mm : No Sex Last Night [sorti en 1995] et devenu un film de cinéma. Là, j’ai peut-être anticipé…
Sophie Calle, Souris, 2017
Digital print • image 76,5 × 76,5 cm – texte 50,5 × 50,5 cm • © Claire Dorn, Courtesy Galerie Perrotin
Après le musée de la Chasse et de la Nature, quels sont vos nouveaux horizons ?
Aujourd’hui, je travaille sur un disque, avec un certain nombre de chanteurs (Camille, Laurie Anderson pour citer des amies et donc les premières interventions…), mais c’est pour plus tard, en octobre 2018, chez Emmanuel Perrotin. Et c’est encore un hommage à Souris, mon chat.
Sophie Calle et son invitée Serena Carone. Beau doublé, monsieur le marquis !
Du 10 octobre 2017 au 11 février 2018
Musée de la Chasse et de la Nature • 62, rue des Archives • 75003 Paris
www.chassenature.org
À lire
Ainsi de suite par Sophie Calle
Ed. Xavier Barral • 508 p. • 65 €
Beaux Arts vous invite à découvrir l’exposition lors d’une visite privée*, avec Barter, le 22 novembre 2017 à 19h (précises)
Musée de la Chasse et de la Nature
62 Rue des Archives – 75003 PARIS
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