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Par sa nature complexe, la dentelle excite l’imagination des créateurs et s’attire depuis des lustres les faveurs des prestigieuses maisons de mode. « Il n’est pas matière aussi délicate à cerner […] la dentelle nous file entre les doigts dès que l’on cherche à l’expliciter », résume Sylvie Marot, commissaire de l’exposition « Haute Dentelle » qui convoque 14 grands noms de la mode, de Valentino à Louis Vuitton en passant par la maison Margiela ou Schiaparelli. Par sa couleur ou son motif, qu’elle soit manuelle ou mécanique (comme depuis 200 ans ici à Calais), une dentelle peut se révéler de mille façons ! Et que dire de son apparente fragilité ? C’est un leurre car c’est précisément sa texture tissée qui la rend indémaillable. Tentons toutefois de la détricoter pour en savoir un peu plus.
Qu’ils soient floraux ou géométriques, les motifs apposés sur la dentelle offrent des possibilités riches et infinies ! À la demande de la maison Balenciaga, et sous la direction artistique de Alexander Wang, la manufacture Solstiss a ainsi créé en 2015 une dentelle unique d’après une robe d’archive de Cristóbal Balenciaga datant de 1957 et confectionnée dans un shantung bleu floqué noir. D’un même dessin, deux dentelles très différentes sont nées ! La première a été brodée main par la maison en Inde et la seconde mécaniquement à la machine Cornely. De son côté, Jean Paul Gaultier use et abuse depuis 1992 d’une dentelle à motif floral prête à teinter qu’il a proposée tour à tour en vert, lie de vin, effet moiré mais aussi en noir pour habiller Madonna sur la tournée « Confession Tour ».
Balenciaga, Robe en dentelle Leavers rebrodée à la machine Cornely, 2016
Dentelle Solstiss • Collection prêt-à-porter printemps-été 2016 • © Robin
Enduite, bouillonnée, ciselée, appliquée sur néoprène, siliconée… La dentelle mobilise des techniques d’ennoblissement de si haute facture qu’on peine parfois à la reconnaître ! C’est le cas chez Chanel où une « fourrure » se révèle être une dentelle appliquée… de dentelle ! Sous la direction artistique de Karl Lagerfeld, la maison de la rue Cambon s’inscrit dans une recherche et un développement permanent de matières, de textures, d’effets textiles nouveaux. Chaque silhouette est un précipité de créativité à l’instar d’un ensemble de mariée rose à traîne présenté à l’exposition. « Mate et brillante, la dentelle a été tuffetée à la main d’une laine teinte artisanalement, puis brodée de perles plates translucides, et enfin rebrodée de plumes ! », précise Sylvie Marot. Une véritable œuvre d’art !
Chanel, Vue de l’exposition « Haute Dentelle » à la Cité de la dentelle et de la mode de Calais, 2018
Dentelle Solstiss • © Photographie Fred Collier
Inspirées et affranchies de la dentelle à la main, inventée au XVIe siècle, les dentelles mécaniques marient tradition et innovation depuis 200 ans. Tissées sur métier Leavers, elles sont un textile à part entière… Transparent, mat, luisant, déstructuré, épais, tout est possible ! Les apprêts, les broderies viendront ensuite embellir le tout. « On n’attend pas de nous de présenter de grands pans de dentelle vierge. Tout au contraire, nous la manipulons, dans tout ce qu’elle peut offrir : plissée, incrustée, mélangée à d’autres matières, transformée en fleur, appliquée, découpée en suivant le motif, en bande ou encore défilée ou effrangée en lambeaux… Notre travail est d’enrichir, d’ennoblir le tissu » explique Nadine Dufat, directrice générale de la maison Lemarié, fournisseur des plus grands noms de la haute couture. Plus que de simples fournisseurs, les dentelliers sont des acteurs de la création à part entière.
Alberta Ferretti, Robe en dentelles Leavers apppliquées (détail), 2014–2015
Dentelles Solstiss et autres dentelles non identifiées • Collection couture automne-hiver 2014–2015 • © Robin
Pour sa collection haute couture automne-hiver 2017, la maison Schiaparelli a choisi pour sa robe baptisée les Vases communicants, la dentelle « Tears & Lace ». Cette dernière a été créée par le dentellier Darquer, d’après une macrophotographie de larmes de l’artiste américaine Rose-Lynn Fisher. Un clin d’œil sensible et poétique à l’inspiration surréaliste de la maison. « La première fois que j’ai vu cette larme dans mon microscope optique, cela m’a fait penser à de la dentelle. Je n’aurais jamais pu imaginer que des années plus tard cette larme serait bel et bien transformée en dentelle de Calais. Une simple larme et des milliers de fils ! », s’émerveille l’artiste.
Schiaparelli, Robe en dentelle Leavers à motif organique (macrophotographie de larmes), 2017-2018
Dentelle Darquer • Collection haute couture automne-hiver 2017–2018 « Les vases communicants " • © Photographie Fred Collier
Malgré elle, la dentelle traîne une impression de suranné et n’a d’autres choix pour survivre que de se renouveler ! Au-delà des broderies, les recherches, notamment en filature et en teinture, abondent. « On oublie souvent que le textile, c’est de la physique et de la chimie ! Ces dernières années, on observe une réelle métamorphose : la dentelle prend des atours inattendus grâce aux nouvelles technologies », détaille Sylvie Marot. Chez Valentino, la dentelle se réinvente par le génie des applications, chez Viktor & Rolf, elle se transforme en volume par une technique de nouages qui rappelle l’arte povera. Alberta Ferreti utilise pour sa part des morceaux de dentelle récupérés pour les convertir en motifs à part entière et Iris van Herpen marie une dentelle à motif zigzag à une « dentelle » de cuir découpée au laser. De son côté, la styliste Yiqing Yin, entrée dans le club très select de la haute couture en 2012, travaille la matière pour la restructurer à sa manière. Pour confectionner sa robe Germinal (collection haute couture automne-hiver 2013), il a siliconé la dentelle pour la rendre rigide : « C’est cet aller-retour qui est intéressant. Il y a une rencontre entre le solide et l’évanescent. »
Yiqing Yin, Robe en dentelle Leavers siliconée et tulle, 2013–2014
Dentelle Sophie Hallette • Collection haute couture automne-hiver 2013–2014 « Germinal » • © Photographie Fred Collier
Haute Dentelle
Du 9 juin 2018 au 6 janvier 2019
Cité de la dentelle et de la mode • 135 Quai du Commerce • 62100 Calais
www.cite-dentelle.fr
À lire
Le catalogue « Haute Dentelle »
Par Sylvie Marot, commissaire de l’exposition
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