Article réservé aux abonnés

Musée national du Qatar

À Doha, l’éclosion d’une rose des sables

Par • le
Le nouveau Musée national du Qatar vient d’être inauguré dans la capitale de l’émirat. Ce spectaculaire bâtiment, conçu par Jean Nouvel et retraçant l’histoire du pays, rappelle la délicatesse du désert au milieu des gratte-ciel de la ville. Visite guidée de ce musée hypnotique !
Le Musée national du Qatar, réalisé par Jean Nouvel
voir toutes les images

Le Musée national du Qatar, réalisé par Jean Nouvel

i

© Ateliers Jean Nouvel / Photo Iwan Baan

C’est un monochrome couleur sable qui semble totalement explosé dans l’espace. Une forme chaotique saisissante de beauté, comme née des profondeurs du désert en des temps lointains. Le Musée national du Qatar dessiné par l’architecte Jean Nouvel est tel le « ready-made augmenté » d’une rose des sables. Ces roches que l’on qualifie joliment d’évaporitiques se forment principalement dans le désert par la cristallisation de minéraux dont la disposition rappelle les pétales d’une rose. Jean Nouvel considère la rose des sables comme la « première architecture autocréée par la nature, par le vent, les embruns, le sable et les millénaires. Elle est d’une complexité et d’une poésie surprenantes ». Et de poursuivre : « Prendre la rose des sables comme point de départ devient une idée très progressiste, pour ne pas dire utopiste. Je parle d’utopie parce que, pour construire un bâtiment de 350 mètres de long, avec ses grands disques incurvés, ses intersections, ses éléments en porte-à-faux, il fallait relever d’énormes défis techniques. »

Les « starchitectes » remodèlent le pays

Dédié à l’histoire du Qatar, ce musée national devait symboliquement évoquer, par son architecture, « le désert, sa dimension silencieuse et éternelle, mais aussi la modernité et l’audace qui sont venues perturber ce qui semblait à jamais imperturbable », explique Jean Nouvel. Habité depuis des milliers d’années, le Qatar a été « perturbé » par trois miracles économiques. Ce fut d’abord, pendant l’Antiquité, celui de la pêche des perles et leur commerce. Puis, après la Seconde Guerre mondiale, la découverte du pétrole. Et vingt plus tard, d’un autre trésor : le plus important gisement au monde de gaz naturel.

Jean Nouvel
voir toutes les images

Jean Nouvel

i

© Ateliers Jean Nouvel / Photo Iwan Baan

En à peine cinquante ans, d’un pays pauvre de pêcheurs, le Qatar est devenu un géant des énergies fossiles, avec un PIB par habitant parmi les plus élevés au monde. Cette richesse a permis à l’émirat d’ériger sur la corniche de Doha une skyline de tours plus impressionnantes les unes que les autres, dont l’une conçue par Jean Nouvel (High Rise Office Tower, inaugurée en 2012). À coups de « gazodollars », les « starchitectes » de la planète s’y bousculent – Ieoh Ming Pei pour le Musée d’art islamique, Arata Isozaki pour un centre de conférences, Rem Koolhaas pour la Bibliothèque nationale de Doha –, d’autres réalisations spectaculaires étant en construction en vue de la Coupe du monde de football de 2022, comme le stade conçu par Zaha Hadid ou les trois ponts de Santiago Calatrava. Mais impossible d’en connaître le coût réel, comme si cela était obscène…

À cette question, au sujet du Musée national, Jean Nouvel sourit : « Personnellement, je suis favorable au fait de communiquer le coût de chacune de mes réalisations, mais mes commanditaires me l’interdisent. Pourtant, une architecture est parfois moins chère qu’une œuvre d’art, par exemple si l’on compare avec le prix du Salvator Mundi de Vinci ! » [vendu 382 millions d’euros aux enchères, en 2017.]

Le Musée national du Qatar, réalisé par Jean Nouvel
voir toutes les images

Le Musée national du Qatar, réalisé par Jean Nouvel

i

© Ateliers Jean Nouvel / Photo Iwan Baan

Au Musée national du Qatar, il y aura toutefois peu d’œuvres, l’institution étant avant tout dédiée à l’histoire de l’émirat. Le parcours a été imaginé par Jean Nouvel comme une installation immersive qui s’étend sur plus de 1,5 km, à travers 11 galeries et 3 sections : les origines, la vie au Qatar et la construction de la nation. La complexité de l’architecture, due à l’entrelacement des grands disques incurvés extérieurs, ses intersections, ses éléments en porte-à-faux, se retrouve à l’intérieur du musée. Définissant ainsi des volumes improbables aux formes géométriques, tous différents et jamais verticaux. Du sol au plafond, ils sont aussi de couleur sable, renforçant le caractère monochrome de l’extérieur.

Sons et éclairages sophistiqués y rappellent le procédé utilisé par l’Atelier des lumières, à Paris.

L’idée de génie de Nouvel est d’avoir utilisé ces murs courbes qui dessinent des sortes de grottes comme de très vastes espaces de projection happant le visiteur. Sons et éclairages sophistiqués y rappellent le procédé utilisé par l’Atelier des lumières, à Paris. Pour chaque galerie, des commandes ont été passées à des réalisateurs de renom, comme Jacques Perrin (auteur notamment du film Océans). Ce dernier a filmé la nature qatarie, des vols de faucons planant à 50 mètres d’altitude à la vie aquatique dans les profondeurs de la mer du Golfe persique. Abderrahmane Sissako, réalisateur du célèbre Timbuktu, a tourné en noir & blanc le quotidien d’une famille dans le désert. Quant au vidéaste Doug Aitken, il a produit une installation à 360 degrés évoquant la beauté du pétrole et son impact sur la vie des habitants. Au total, une dizaine de films qui mettent en scène quelques objets de l’histoire du Qatar, comme le fameux tapis de Baroda réalisé en 1865 avec 1,5 million de perles, émeraudes, diamants et saphirs !

Le Musée national du Qatar, à Doha
voir toutes les images

Le Musée national du Qatar, à Doha

i

© Ateliers Jean Nouvel / Photo Iwan Baan

Lors de notre visite du musée, l’ensemble des installations n’était pas achevé, mais les quelques galeries tout comme l’architecture procuraient déjà un sentiment hypnotique. À l’issue de la visite du musée, le public est invité à découvrir le palais restauré de Sheikh Abdullah bin Jassim Al Thani (1880–1957), fils du fondateur du Qatar moderne, aujourd’hui cerné par les roses de sable de Jean Nouvel. Plusieurs sculptures monumentales ont aussi été commandées spécialement pour cet ensemble patrimonial et muséal, dont une gigantesque fontaine de perles noires, longeant la corniche face à la mer, du Français Jean-Michel Othoniel. Une fontaine qui rappelle celle imaginée par l’artiste pour le bosquet du théâtre d’eau du château de Versailles… en beaucoup plus monumentale. Rien d’étonnant, tant le Qatar veut faire de son émirat un véritable Versailles du XXIe siècle.

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi