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Anne-Laure Maison et Michel Cam devant la Cité de Refuge qui abrite l’Armée du Salut.
© Maurine Tric
Ils ont le corps abîmé, la fierté blessée, un parcours chaotique, et risquent l’épuisement. Les habitants de la Cité de Refuge ont toute une vie derrière eux : ils ont en moyenne 45 ans, sont constitués à 65 % d’hommes et se répartissent, en solo ou en famille, dans les 220 logements – du studio au trois pièces – que compte le bâtiment conçu par Le Corbusier en 1933. L’immeuble, injustement méconnu, vaut d’ailleurs le coup d’œil : imprégné de l’amour de l’architecte pour les couleurs primaires, il possède une entrée spectaculaire en carreaux émaillés, qui insuffle d’emblée à l’endroit une joie bienfaisante. L’accueil y est gratuit, sans limite de durée et inconditionnel. Les enfants sont quant à eux scolarisés dans les écoles du quartier. Depuis un an, dans le grand hall où se croisent et papotent les résidents, deux artistes sont installés autour d’une table, prêts à leur offrir une expérience inattendue… Ce sont eux qui nous ont reçu un jour de mai, dans un Paris tout juste déconfiné.
La Cité de Refuge édifiée en 1933 par Le Corbusier, dans le 13e arrondissement.
© Maurine Tric
Anne-Laure Maison (née en 1979) et Michel Cam (né en 1975) ont eu eux-mêmes l’idée de ce travail de longue haleine à la Cité de Refuge : ils y vivent une semaine sur deux et font du hall d’accueil un atelier provisoire. Leurs moyens sont rudimentaires – un ordinateur, du papier, une imprimante et une photocopieuse, de la colle et des ciseaux. Les résidents ne sont obligés de rien, il n’y a pas de rendez-vous, mais ils peuvent s’arrêter pour découvrir leur projet, intitulé Human Soul. L’idée, très simple, consiste à faire son autoportrait sous forme de collage pour « se raconter ». Untel aime le football, la mangue, son pays d’origine, la moto ? Il peut en chercher l’image sur internet, l’imprimer, la découper, et imaginer avec les deux artistes un collage subjectif, qui donne un aperçu aggloméré de sa personnalité et de ses goûts, sur sa silhouette photographiée au préalable – le visage toujours dissimulé.
Anne-Laure Maison et Michel Cam, Patricia, 2020
Papier
L’ensemble se veut très spontané : la photo est prise avec un téléphone portable, le résident pose rapidement. « Leur posture reflète toujours leur personnalité », soulignent les deux artistes face aux corps exubérants et déployés, timides et repliés. Parfois, les autoportraits portent des pans d’histoires dramatiques : comme ce jeune homme qui a quitté tôt le domicile de sa mère, alcoolique, et perdu un poumon en crachant du feu… Une flamme et un petit poumon de papier sont collés sur sa poitrine. « On fait aussi le portrait des gens qui bossent à la Cité de Refuge », poursuivent-ils, plaçant ainsi les employés et les résidents sur un pied d’égalité. Si l’exercice est simple, les artistes sont tout de même bien présents dans le processus pour stimuler les souvenirs et les imaginaires, mais aussi aider les participants à composer leurs portraits de façon harmonieuse, à varier les images. « On leur explique la notion de vide, de plein, d’espace… »
Les artistes dans le hall de la Cité de Refuge.
© Maurine Tric
C’est ce qui passionne le jeune duo : faire lumière sur des vies singulières, des parcours hors normes.
Leur attention à ces destins brisés permet de les « inclure dans un projet valorisant », nous explique derrière son masque le directeur de la Cité Christophe Piedra, qui appuie : « l’art permet de « renarcissiser » des personnes dont la vie a perdu du sens ». « Parler de soi, sans se dévoiler » est la clé de la relation de confiance qui naît entre les artistes et eux. Et puis, surtout, il y a le résultat final : déjà, les collages eux-mêmes, dont l’exposition dans la Cité de Refuge ouvrira au début du mois d’octobre. Et puis, les grands projets : l’impression d’un jeu de cartes complet portant les portraits déjà réalisés et, en octobre également, leur projection à grande échelle sur la façade de la Guinguette numérique EP7, des collages partout sur les murs de la rue du Chevaleret… Des événements de partage qui entraînent de la joie et, surtout, une grande fierté.
Les œuvres d’Anne-Laure Maison et Michel Cam projetées sur la façade de la Guinguette numérique EP7.
© Maurine Tric
L’œuvre est collective, évolutive. Comme une pieuvre, elle étend petit à petit ses bras sur différents lieux du 13e – et pas que. « Tous les médiums sont bons pour décliner les collages ! » À force de voir les portraits, les plus réticents, timides ou peu inspirés, se laissent tenter, ont des idées, révèlent petit à petit leurs « histoires de dingues ». Et c’est ce qui passionne le jeune duo : faire lumière sur des vies singulières, des parcours hors normes. Ils avaient commencé Human Soul en voyage, à des milliers de kilomètres de la France, offrant leurs portraits à des marginaux vivant en retrait du monde, et ils le poursuivent à Paris, où les destins se croisent. Ils offrent leur art de façon généreuse, finançant leur projet avec les revenus de leurs autres travaux et grâce au crowdfunding ; ils logent avec les habitants de la Cité, partagent leur table. Et font de l’art une passerelle vers une vie meilleure – n’ayons pas peur des mots.
Human Soul
Le projet sera présenté à la Cité de Refuge, sur la façade de la Guinguette numérique EP7 et sur les murs de la rue du Chevaleret à partir du 4 octobre.
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