À écouter : La première exposition impressionniste racontée en 1874 par Louis Leroy dans le Charivari

mis à jour le 26 mars 2024 à 11h03

Comment fut perçue la première exposition impressionniste de 1874 ? Une critique fait date : celle Louis Leroy, publiée le 25 avril 1874 dans les colonnes du quotidien Charivari. Avec verve et ironie, ce journaliste auteur de pièces comiques raconte sa visite en compagnie d’un peintre classique horrifié, qu’il tente de convaincre et qui finit par devenir fou ! Inspirant par la même occasion le terme « impressionnisme »…

À l’issue de l’exposition, l’œuvre de Monet, Impression, soleil Levant fut vendue pour la somme de 800 francs, soit 3 500 euros. Malgré cette vente, l’évènement reste une déception pour les peintres. Seuls 3 500 visiteurs sont comptabilisés. Malgré tout, le mouvement s’impose comme subversif et révolutionnaire pour être 150 ans plus tard fêté en fanfare !

« L’Exposition des impressionnistes »

« Oh ! ce fut une rude journée que celle où je me risquai à la première exposition du boulevard des Capucines en compagnie de M. Joseph Vincent, paysagiste, élève de Bertin, médaillé et décoré sous plusieurs gouvernements ! L’imprudent était venu là sans penser à mal ; il croyait voir de la peinture comme on en voit partout, bonne et mauvaise, plutôt mauvaise que bonne, mais non pas attentatoire aux bonnes mœurs artistiques, au culte de la forme et au respect des maîtres.

[…] En entrant dans la première salle, Joseph Vincent reçut un premier coup devant la Danseuse, de M. Guillaumin.

– Quel dommage, me dit-il, que le peintre, avec une certaine entente de la couleur, ne dessine pas mieux : Les jambes de sa danseuse sont aussi floches que la gaze des jupons.

– Je vous trouve dur pour lui, répliquai-je. Ce dessin-là est très-serré au contraire.

L’élève de Bertin, croyant que je faisais de l’ironie, se contenta de hausser les épaules sans prendre la peine de me répondre.

Tout doucement alors, de mon air le plus naïf, je le conduisis devant le Champ labouré, de M. Pissarro.

Camille Pissarro, Gelée blanche
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Camille Pissarro, Gelée blanche, 1873

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huile sur toile • 65,5 × 93,2 cm • Coll. musée d’Orsay, Paris

À la vue de ce paysage formidable, le bonhomme crut que les verres de ses lunettes s’étaient troublés. Il les essuya avec soin, puis les reposa sur son nez.

– Par Michalon ! s’écria-t-il, qu’est-ce que c’est que ça ?

– Vous voyez… une gelée blanche sur des sillons profondément creusés.

– Ça des sillons, ça de la gelée ?… Mais ce sont des grattures de palette posées uniformément sur une toile sale. Ça n’a ni queue ni tête […]

– Peut-être… mais l’impression y est.

– Eh ben, elle est drôle l’impression !… Oh !… et ça ?

– Un Verger, de M. Sisley. Je vous recommande le petit arbre de droite ; il est gai ; mais l’impression !…

– Laissez-moi donc tranquille avec votre impression !… Ce n’est ni fait ni à faire. Mais voici une Vue de Melun, de M. Rouart, […] l’ombre du premier plan est bien cocasse.

– C’est la vibration du ton qui vous étonne.

– Dites le torchonné du ton, et je vous comprendrai mieux. Ah ! Corot, Corot, que de crimes on commet en ton nom ! C’est toi qui as mis à la mode cette facture lâchée, ces frottis, ces éclaboussures […]

Malheureusement j’eus l’imprudence de le laisser trop longtemps devant le Boulevard des Capucines de M. Claude Monet.

– Ah ! ah ! ricana-t-il à la Méphisto, est-il assez réussi, celui-là !… En voilà de l’impression ou je ne m’y connais pas… Seulement veuillez me dire ce que représentent ces innombrables lichettes noires dans le bas du tableau ?

– Mais, répondis-je, ce sont des promeneurs.

– Alors je ressemble à ça quand je me promène sur le boulevard des Capucines ?… Sang et tonnerre ! Vous moquez-vous de moi à la fin ? […] Ces taches ont été obtenues par le procédé qu’on emploie pour le badigeonnage des granits de fontaine […] C’est inouï, effroyable !

Claude Monet, Boulevard des Capucines
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Claude Monet, Boulevard des Capucines, 1873–1874

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huile sur toile • 80 × 60,3 cm • Coll. The Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City

[…] Tout à coup il poussa un grand cri en apercevant la Maison du pendu, de M. Paul Cézanne. Les empâtements prodigieux de ce petit bijou achevèrent l’œuvre commencée par le Boulevard des Capucines ; le père Vincent délirait.

[…]  son visage tournait au rouge sombre. Une catastrophe me parut imminente, et il était réservé à M. Monet de lui donner le dernier coup.
– Ah ! le voilà, le voilà ! s’écria-t-il devant le n°98. Je le reconnais le favori de papa Vincent ! Que représente cette toile ? Voyez au livret

– «  Impression, Soleil levant. »

Claude Monet, Impression, soleil levant
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Claude Monet, Impression, soleil levant, 1872

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huile sur toile • 50 × 65 cm • Coll. musée Marmottan Monet • © musée Marmottan Monet, Paris / Bridgeman presse

– Impression, j’en étais sûr. Je me disais aussi, puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… Et quelle liberté, quelle aisance dans la facture ! Le papier peint à l’état embryonnaire est encore plus fait que cette marine-là !

[…]

Enfin le vase déborda. Le cerveau classique du père Vincent, attaqué de trop de côtés à la fois, se détraqua complètement. Il s’arrêta devant le gardien de Paris qui veille sur tous ces trésors, et, le prenant pour un portrait, se mit à m’en faire une critique très accentuée.

 

– Est-il assez mauvais ! fit-il en haussant les épaules. De face il a deux yeux… et un nez… et une bouche !… Ce ne sont pas les impressionnistes qui auraient ainsi sacrifié au détail. Avec ce que le peintre a dépensé d’inutilités dans cette figure, Monet eût fait vingt gardiens de Paris !

– Si vous circuliez un peu, vous, lui dit le portrait,

– Vous l’entendez ! il ne lui manque même pas la parole !… Faut-il que le cuistre qui l’a pignoché ait passé du temps à le faire !

Et pour donner à son esthétique tout le sérieux convenable, le père Vincent se mit à danser la danse du scalp devant le gardien ahuri, en criant d’une voix étranglée :

– Hugh !… Je suis l’impression qui marche, le couteau à palette vengeur, le Boulevard des Capucines, de Monet, la Maison du pendu et la Moderne Olympia, de M. Cézanne ! Hugh ! hugh ! hugh ! »

« L’Exposition des impressionnistes », critique de Louis Leroy parue dans le Charivari, le 25 avril 1874.

Paris 1874 – Inventer l’impressionnisme

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