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Claude Monet, Impression, soleil levant, 1872
Huile sur toile • 50 x 65 cm • Coll. musée Monet Marmottan, Paris • © Christian Baraja
Il est connu comme la Joconde de l’impressionnisme. Et pour cause : il en est non seulement l’une des pièces maîtresses – d’une justesse de ton et de touche à pleurer de bonheur ou de mélancolie –, mais aussi l’inspiration du nom. C’est bien sûr Impression, soleil levant, paysage de format modeste dans lequel apparaît, de façon suggestive, un port industriel au-devant duquel se découpent, imperceptiblement, une, deux puis trois barques et, plus loin, un voilier. Il y a de la fumée, un clapotis des flots rendu par quelques épaisses virgules de couleur. Et puis une boule orangée éclatant au cœur d’une masse vaporeuse bleutée. Elle irradie le ciel et la mer. Sur le côté gauche de la toile figure une signature, suivie d’un millésime : « Claude Monet. 72 ».
Monet, né en 1840, a grandi au Havre où il a fait ses premières armes comme caricaturiste avant de rencontrer son « maître », Eugène Boudin. Entré dans la phase de maturité de sa carrière, cela fait environ dix ans qu’il s’est lancé dans un renouvellement esthétique extrêmement ambitieux, inspiré par un rapport inédit à la nature. Dans la lignée de ses amis et aînés Courbet et Jongkind, et en compagnie de ses camarades Bazille, Sisley, Renoir, il cherche à retranscrire, avec une sincérité totale, la perception immédiate du monde sensible. Il ne recourt pas à l’imagination, mais ne cède pas non plus à une description froidement photographique de la réalité, précisément parce que la réalité apparaît toujours comme fuyante, mobile. Au début des années 1870, Monet souffre d’un lourd déficit de reconnaissance – elle ne viendra que dans les années 1880 et surtout 1890. Il tient pourtant son cap dans la tempête et c’est dans ce contexte incertain qu’il peint Impression, soleil levant. Quand exactement ? Mystère.
Si surprenant que cela puisse-t-il paraître, jamais le tableau n’avait fait l’objet d’une enquête approfondie pour déterminer sa date d’exécution. 1872, prétend le tableau ; 1873, corrige Daniel Wildenstein dans son catalogue raisonné, au regard des archives dont il dispose (des documents attestent un séjour normand de Monet au printemps de cette année-là). Par commodité, on préfère bien souvent mentionner sa première exposition : 1874, dans les anciens ateliers de Nadar. Face à cette carence, un travail d’une grande minutie a par conséquent été conduit par les commissaires Marianne Mathieu et Dominique Lobstein de l’exposition [Impression, soleil levant.
L’histoire vraie du chef-d’œuvre de Claude Monet, au musée Marmottan Monet, du 18 septembre 2014 au 18 janvier 2015, ndlr], avec l’appui de Donald W. Olson, professeur de physique et d’astronomie à la Texas State University.
« Impression, j’en étais sûr ; puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… Et quelle liberté, quelle aisance dans la facture ! Le papier peint à l’état embryonnaire est encore plus fait que cette marine-là. »
Louis Leroy, dans Le Charivari, 25 avril 1874
Les chercheurs ont en fait convoqué quatre critères : la topographie du port du Havre combinée au point de vue de l’artiste (selon toute probabilité, le balcon de l’hôtel de l’Amirauté, onze mètres au-dessus du niveau de l’eau, soit deux mètres plus haut que le Grand Quai) ; des calculs astronomiques de la direction du soleil levant ; des études hydrographiques du niveau des marées et un calendrier météorologique permettant de connaître l’état du ciel et de la mer. Si l’on s’en tient à l’idée – difficilement contestable – que Monet a peint in situ ce qu’il avait sous les yeux, en une seule séance et sans trahir ni transformer son motif, il ressort du croisement de ces quatre éléments six dates possibles : les 21 ou 22 janvier 1872 à 8 h 10 ; les 13 ou 15 novembre 1872 à 7 h 35 ; les 25 ou 26 janvier 1873 à 8 h 05. Et s’il fallait encore faire un choix entre ces différentes possibilités, le fait qu’un léger vent d’est souffle sur le tableau associé à l’indication « 72 » de Monet donne une préférence au mercredi 13 novembre 1872 à 7 h 35… mais il ne s’agit que de suppositions et de déductions ! Une date est en revanche indiscutable, c’est celle du 25 avril 1874, restée célèbre pour l’article au vitriol de Louis Leroy, paru dans le journal satirique le Charivari et qui est à l’origine même du terme « impressionniste ». Ce critique d’art a de l’expérience. Âgé de 62 ans, il peut se prévaloir de quelques succès au théâtre et d’avoir été lui-même paysagiste par le passé. Dans son compte rendu de l’exposition de la Société anonyme coopérative des peintres sculpteurs, graveurs organisée au 35, boulevard des Capucines, à Paris, la qualification d’école des impressionnistes, qui sert de titre au texte, est moqueuse. Elle découle précisément de la présentation du paysage du port havrais de Monet dont l’intitulé Impression, soleil levant lui inspire de savoureuses railleries : « Impression, j’en étais sûr ; puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans… Et quelle liberté, quelle aisance dans la facture ! Le papier peint à l’état embryonnaire est encore plus fait que cette marine-là. »
Claude Monet, Impression, soleil levant [détail], 1872
huile sur toile • 50 × 65 cm • Collection musée Marmottan Monet / © Christian Baraja
Louis Leroy ne se contente pas d’éreinter cette toile. Il imagine, sous forme d’une petite fiction, une promenade en compagnie du très académique Joseph Vincent parmi les huit salles et les 165 œuvres déployées dans l’espace par une trentaine d’artistes. À côté de Monet et de ses douze pièces, il y a Degas, Berthe Morisot, Pissarro, Renoir. Il y en a encore bien d’autres, dont certains tombés aujourd’hui dans un relatif oubli. Leroy raconte que Joseph Vincent se serait même mis à délirer devant la Maison du pendu de Cézanne et se serait lancé dans une danse du scalp, en invoquant encore ce terme d’impression : « Hugh ! Je suis l’impression qui marche, le couteau à palette vengeur ! »
On sait aujourd’hui que l’exposition de 1874, absolument capitale sur un plan historique par son processus de rupture avec le Salon et par son évolution esthétique, eut de fâcheuses conséquences. En plus des mots dédaigneux de Louis Leroy, les ventes s’avérèrent rares, malgré des prix très bas, et les frais engagés pour l’organisation ne furent pas couverts. Pire : une scission stratégique apparut au sein du groupe. Degas récuse ce terme d’impressionniste, tandis que Monet s’accommode de la bannière.
Il faut dire que, malgré l’attaque du Charivari, le concept d’impression, qui avait déjà paru çà et là dans le discours critique (au sujet de Daubigny par exemple), trouve également des défenseurs. Parmi eux figure l’un des plus grands esprits de la seconde partie du XIXe siècle, le méconnu et génial Jules-Antoine Castagnary, critique d’art, juriste et homme politique qui explique avec admiration : « Il faudra forger le terme nouveau d’impressionnistes [car ceux-ci] rendent non le paysage, mais la sensation produite par le paysage. » Et de conclure : « Par ce côté, ils sortent de la réalité et entrent en plein idéalisme. » Comment, dans un contexte si conflictuel, aurait-on pu envisager, un siècle plus tard, l’engouement extraordinaire, le consensus amoureux du monde entier autour de Monet et du mouvement qu’il menait à sa suite ? Cela semble fou. Pourtant, des collectionneurs et des marchands – on pense, bien sûr, à Paul Durand-Ruel – répondirent présent. Il convient de rendre hommage à Ernest Hoschedé, premier acquéreur d’Impression, soleil levant, et à Georges de Bellio, qui lui racheta le tableau lors de la dispersion de sa collection en 1878 pour 210 francs (soit l’équivalent actuel, malgré la relativité de telles conversions, de 800 euros environ). L’un et l’autre sont aussi à leur manière des visionnaires qui ont su préparer notre propre regard et ont fait naître sur l’art une aube nouvelle.
Claude Monet, Soleil couchant sur la Seine à Lavacourt, effet d’hiver, 1880
huile sur toile • 101,5 x 150 cm • © Petit Palais / Roger-Viollet
Outre le Soleil levant exécuté au Havre, Monet s’est illustré avec un admirable Soleil couchant, alors qu’il s’est installé à Vétheuil, dans le Val-d’Oise, et vit une des périodes les plus dures de sa vie (précarité, maladie puis décès de sa femme Camille). La masse orange au centre, tranchant avec les tons bleus de la nature et de la brume, rappelle évidemment l’astre perçu depuis l’hôtel de l’Amirauté, mais il s’agit cette fois des environs du village de Lavacourt, sur une boucle de la Seine au nord-ouest de Paris. Ce tableau fait suite à l’hiver très froid de 1879 qui avait engendré un phénomène spectaculaire de débâcle (rupture de la couche de glace d’un cours d’eau gelé, dont les blocs, emportés par le courant, échouent sur la rive) ayant particulièrement marqué Monet. Pièce majeure des collections du Petit Palais, il est un peu le pendant du chef-d’œuvre de 1872, qui fut en outre longtemps baptisé lui-même Soleil couchant, y compris par son premier propriétaire Ernest Hoschedé.
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