De la rue au musée, une histoire du street art
De la rue au musée, une histoire du street art
Réunissant les grands noms du mouvement né dans la rue il y a plus de quarante ans, une exposition événement à Roubaix illustre ses origines, sa sortie du ghetto et ses déclinaisons à travers le monde… Sans oublier les questions qui fâchent.
Réunissant les grands noms du mouvement né dans la rue il y a plus de quarante ans, une exposition événement à Roubaix illustre ses origines, sa sortie du ghetto et ses déclinaisons à travers le monde… Sans oublier les questions qui fâchent.
Nés à Los Angeles, São Paulo, Paris...
1. Des graffitis hautement politiques
Ludo, Œuvre in situ, quartier du Pile à Roubaix, 2017
© Maxime Dufour photographies
Au cœur du quartier populaire du Pile à Roubaix, une exposition retrace l’histoire mondiale du street art. Un art qui parle à tous, et qui fait parler. L’œuvre de Ludo, affichée dans la rue pour annoncer « Street Generation(s) », fait d’ailleurs débat et suscite quelques plaintes de riverains qui ne saisissent manifestement pas le propos de l’artiste. Qu’importe ! « Il n’y a pas de mauvaise publicité », disait Warhol, et la rétrospective est d’ores et déjà un succès. Organisée par la galeriste Magda Danysz, celle-ci revient sur quarante ans d’art urbain. Quarante années d’un art protéiforme, fait de polémiques, de paradoxes, de grands écarts et de zones d’ombre. « Si le street art est aujourd’hui connu de tous, son histoire reste obscure pour la plupart du public, indique Magda Danysz. Il souffre encore d’un certain snobisme de la part du milieu artistique, c’est pourtant l’un des plus gros chapitres de l’histoire de l’art. » Ce chapitre, raconté ici de manière généreuse, présente les travaux d’une cinquantaine de créateurs ayant fait de l’expression dans l’espace public une pratique artistique. Le parcours s’ouvre avec Gérard Zlotykamien et Jacques Villeglé. Considérés, bien qu’ils s’en défendent parfois, comme les parrains du genre, ils préfigurent un malentendu qui persiste depuis des années : l’histoire du street art ne pourrait être écrite que par ceux qui se soumettent aux codes de l’histoire de l’art, parlent son langage et intègrent ses modes de monstration.
EL MAC & RETNA, Young Scribe, Miami (Floride)
© Ludovic Maisant / hemis.fr
Que faire alors de ceux évoluant hors de toute préoccupation artistique ? Les racines de ce mouvement pourraient se lire de la Grèce antique aux printemps arabes, lorsque les mots s’invitent sur les murs et accompagnent les soulèvements populaires. « L’antique support des inscriptions […] sert encore de thermomètre de la vie sociale. Que sa température monte, le mur se couvre de graffitis », disait Brassaï. Et lorsqu’une esthétique originale naît d’un tel contexte, le street art est en embuscade. C’est le cas à Los Angeles où, dès les années 1950, apparaît le cholo writing. Ces calligraphies sauvages, inspirées de la typographie gothique, étaient destinées à délimiter le territoire des gangs latinos et nourrissent actuellement le travail d’artistes comme Retna ou Chaz Bojorquez.
JonOne (à gauche) et exposition « Outsiders » (à droite) avec Mikostic en commissaire, Roubaix, 2017
© Maxime Dufour photographies (courtesy galerie Magda Danysz pour JonOne)
Tous ces langages vernaculaires, soigneusement stylisés, constituent un terreau fertile à l’émergence du street art.
Mai 1968 : à Paris, les ateliers de sérigraphie des Beaux-Arts mettent en images des slogans politiques avec un graphisme singulier, qui marquera l’inconscient collectif des générations suivantes. On pourrait également citer les graffitis des hobos, ces vagabonds d’Amérique du Nord communiquant entre eux par des pictogrammes tracés au pastel à l’huile. Ou encore les pichaçãos des enfants des favelas, qui colonisent les façades des immeubles de São Paulo à grands coups de rouleau. Tous ces langages vernaculaires, soigneusement stylisés, constituent un terreau fertile à l’émergence du street art. Mais parce qu’elles échappent le plus souvent à toute forme d’« artification », ces pratiques et leurs auteurs ont rarement voix au chapitre.
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