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Dossier

De la rue au musée, une histoire du street art

le 16 mai 2017 à 11h05

Réunissant les grands noms du mouvement né dans la rue il y a plus de quarante ans, une exposition événement à Roubaix illustre ses origines, sa sortie du ghetto et ses déclinaisons à travers le monde… Sans oublier les questions qui fâchent.

Banksy, C215, Katre et Atlas, La Condition Publique – Roubaix
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Banksy, C215, Katre et Atlas, La Condition Publique – Roubaix, 2017

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Courtesy galerie Magda Danysz, Paris © Maxime Dufour photographies / Courtesy Vroom & Varossieau, Amsterdam, pour Banksy

Pour que l’aventure du street art commence réellement, il ne manquait qu’une notion, à première vue futile et pourtant fondamentale : le jeu. Dans l’exposition de Roubaix comme ailleurs, l’histoire officielle débute donc par Philadelphie et New York, lorsqu’une poignée d’adolescents est prise de scriptomanie aiguë. Dans l’Amérique de la fin des années 1960, les enfants du béton trompent l’ennui en parcourant la ville, armés de marqueurs et de bombe aérosol. Cornbread, Taki 183, Julio 204, Barbara 62 deviennent les nouveaux héros d’une jeunesse alors promise à la drogue et aux gangs. Pour le fun, pour la gloire, des légions entières de gamins se prennent au jeu. « Des noms avaient fleuri sur tous les murs, écrit Norman Mailer dans le premier essai consacré au phénomène, en 1974 (The Faith of Graffiti). Une jungle de vrilles et d’egos grimpants s’était épanouie après une série d’orages psychiques qui avaient éclaté sur New York, comme l’histoire non écrite. Et la pluie avait ensuite soufflé en tempête. » La presse parle de graffiti, les kids préfèrent parler de writing. L’écriture pratiquée à la manière d’un sport, le nom en guise de religion.

Dran, La Condition Publique – Roubaix
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Dran, La Condition Publique – Roubaix, 2017

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Courtesy galerie Magda Danysz, Paris / © Maxime Dufour photographies

Le street art est né, avec l’alphabet comme vecteur de créativité. Bien loin des écoles d’art, c’est dans l’obscurité des dépôts de métro que l’art de la rue forge son histoire.

Mais la litanie ne suffit pas aux disciples des générations suivantes. Il faut se démarquer. Écrire plus, écrire mieux et, surtout, s’inventer une esthétique. « Imposer son nom, c’est imposer son style, explique Phase 2, acteur de la première heure. Ta signature, c’est ton identité. Il ne s’agit pas d’être meilleur qu’un autre, il s’agit d’être unique. » Dès lors, les writers ne se contentent plus d’écrire, ils dessinent leur nom et se représentent en lettres majuscules. Le street art est né, avec l’alphabet comme vecteur de créativité. Bien loin des écoles d’art, c’est dans l’obscurité des dépôts de métro que l’art de la rue forge son histoire. Les maîtres s’appellent Super Kool 223, Cliff 139, Tracy 168, Flint 707, Phase 2… Nourris de bande dessinée, de publicité, de graphisme psychédélique, ils digèrent la culture de masse et la recrachent en un argot visuel, fleuri et coloré. Leurs lettrages se décomposent, dansent et s’affrontent dans un déferlement de formes et de couleurs. « Les styles ont réellement évolué au cours des années 1970, se souvient Daze. Aux lettres molles ont succédé des lettres mécaniques, sauvages. Chacun réinterprétait à sa manière les innovations des autres. » Ce langage artistique, abscons pour le commun des mortels, est en réalité très ordonné, structuré en diverses écoles, avec ses maîtres, son classicisme et ses avant-gardes. Dans un viril corps-à-corps avec la rue, le graffiti évolue selon des règles strictes, tacites, sans manifeste ni autre enseignement que celui de l’observation et de la pratique.

Blek le rat, Banksy oeuvre et photo in situ par Ian Cox, Dface, La Condition Publique – Roubaix
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Blek le rat, Banksy oeuvre et photo in situ par Ian Cox, Dface, La Condition Publique – Roubaix, 2017

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Courtesy Galerie Magda Danysz, Paris © Maxime Dufour photographies

Blade, Dondi, Crash et autres Futura 2000 transposent alors leur peinture sur la toile et y affinent leur langage. Ces trésors, aujourd’hui exhumés dans l’exposition « Street Generation(s) », témoignent d’une réelle ambition artistique. « Pour beaucoup, le travail qu’ils réalisaient en atelier est concomitant avec celui qu’ils déployaient dans la ville, précise Magda Danysz. Futura 2000, par exemple, a commencé à explorer l’abstraction sur le flanc des métros tout en poursuivant ses recherches sur toile. Cela a permis à tous ces artistes de développer des expérimentations plus poussées et, très tôt, de présenter leur travail en galerie. Même si, dès le départ, le débat entre intérieur et extérieur existait, la transition s’est faite de manière beaucoup plus naturelle qu’on voudrait bien le croire. »

A one et Crash, La Condition Publique – Roubaix
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A one et Crash, La Condition Publique – Roubaix, 2017

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Courtesy galerie Magda Danysz, Paris © Maxime Dufour photographies

Ainsi, alors que la municipalité de New York a fini par juguler tant bien que mal ce qu’elle considère comme un fléau, le graffiti s’est immiscé dans le monde de l’art. À la faveur d’une large médiatisation et de quelques passeurs, il gagne les capitales européennes dès les années 1980 et se propage aux quatre coins de la planète. En dignes héritiers, les gamins du vieux continent poursuivent la conquête de la ville, la quête du style. Mondialisé, le graffiti est désormais un mouvement artistique autonome.

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