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Dossier

De la rue au musée, une histoire du street art

le 16 mai 2017 à 12h05

Réunissant les grands noms du mouvement né dans la rue il y a plus de quarante ans, une exposition événement à Roubaix illustre ses origines, sa sortie du ghetto et ses déclinaisons à travers le monde… Sans oublier les questions qui fâchent.

JR, Chroniques de Clichy-Montfermeil, vue de l’exposition au Palais de Tokyo
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JR, Chroniques de Clichy-Montfermeil, vue de l’exposition au Palais de Tokyo, Paris, 2017

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© JR-ART.NET

Avec l’arrivée du nouveau millénaire, l’art urbain sort de la clandestinité. Il devient tendance, bankable. Affiché en XXL sur les façades de nos villes, il attire le touriste prêt à débourser 20 euros pour s’offrir un « street art tour », récolte plus de 25 millions de hashtags sur Instagram, s’invite jusque dans les prestigieuses institutions telles que la Villa Médicis à Rome. Pire, ou mieux diront les collectionneurs, il s’adjuge à 1,23 million d’euros dans une vente aux enchères à Londres pour un pochoir de Banksy. Ce Britannique, incontournable référence de la scène street art contemporaine, incarne à lui seul le génie et les déviances d’un mouvement mêlant créativité, business et communication.

Dans la précipitation, le marché cherche les stars, les pionniers et autres figures majeures d’un courant dont l’histoire s’est longtemps écrite dans l’ombre. Et la tentation de « fabriquer » des carrières est d’autant plus aisée qu’on assiste parfois à un curieux mélange des genres, comme le rappelle RCF1: « Bizarrement, ces gens qui s’autoproclament experts ont souvent un pied dans le marché. Et lorsqu’ils réécrivent notre histoire, des pans entiers sont passés sous silence. Par manque de connaissance ou parce que cela ne sert pas leurs intérêts. Dès le départ, nous avons pourtant pris soin de documenter nos pratiques, nous avons réalisé des fanzines, des magazines, des livres… Les sources existent. Encore faut-il prendre la peine de s’y intéresser. » Mais en ce millénaire 2.0, tout va très vite et ce que l’on fait aujourd’hui sera obsolète demain. Surfant sur les nouveaux modes de communication, la génération actuelle fonce et ne se retourne pas. Le web – à la fois espace public à conquérir et redoutable outil de propagande – devient la vitrine d’un art mondialisé. Aussitôt réalisées, les œuvres sont appréciées in situ ainsi qu’à l’autre bout de la planète sur l’écran d’un smartphone, touchant un public aussi vaste que le street art lui-même.

Shepard Fairey (Obey), Œuvre in situ
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Shepard Fairey (Obey), Œuvre in situ, Roubaix, 2017

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© Stéphane Bisseuil

Par essence illégal, gratuit et éphémère, le street art verse parfois dans la décoration inoffensive lorsqu’il se retrouve subventionné par des mairies, des promoteurs ou des galeries.

À la viralité répond la multiplicité des champs d’expression. Peinture, collage, sculpture, installation, vidéo, performance, autant de pratiques revisitées, réappropriées selon le parcours et la sensibilité de chacun. À l’image d’Alexandre Bavard, lauréat 2016 du concours Révélation jeunes talents art urbain, organisé par l’ADAGP (société des auteurs dans les arts graphiques et plastiques) et le Palais de Tokyo. Illustrant la gestuelle du graffiti par la performance, son tag devient la partition des chorégraphies qu’il présente dans la rue ou en institution. Par essence illégal, gratuit et éphémère, le street art verse parfois dans la décoration inoffensive lorsqu’il se retrouve subventionné par des mairies, des promoteurs ou des galeries. Connu pour sa radicalité et violemment opposé à cette récupération, l’Italien Blu est allé jusqu’à effacer ses propres œuvres par crainte qu’elles ne servent une éventuelle gentrification.

Alexandre Bavard, Bulky
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Alexandre Bavard, Bulky, 2016

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Performance • © Ralph Roelse

Commerce et contestation : Shepard Fairey navigue entre ces deux eaux. De l’art de la propagande au merchandising assumé, il affiche clairement ses idées politiques en partisan d’Obama et détracteur de Trump. Quant à JR, il rend hommage aux invisibles en placardant ses photographies géantes sur les monuments nationaux comme dans les favelas. Banksy, encore lui, est passé maître pour dénoncer les dérives de notre société. Son dernier coup d’éclat : l’ouverture d’un luxueux hôtel arty en Cisjordanie avec vue sur le mur de séparation. Et l’Espagnol Escif met actuellement son art au service d’un programme de reforestation dans le sud de l’Italie, via une campagne de financement participatif.

Autant d’exemples, ici d’engagement, là de compromission, qui font les mille visages d’un mouvement à l’image de notre société : plurielle, contradictoire, agitée et insaisissable. En ce qui concerne son histoire, nombreux sont les chapitres qui restent encore à écrire. « Nous manquons de recul, il ne faut pas se précipiter, conclut Magda Danysz. Le temps fera le tri. Nous sommes encore dans l’ère de l’image et de l’oral, il n’y a pas assez d’écrits théoriques. Aux chercheurs et aux universitaires de s’emparer du sujet. Une chose est sûre, l’intelligentsia du monde de l’art a raté un épisode. Certains l’admettent, d’autres refusent toujours de considérer le street art à sa juste valeur. Mais le tsunami a déjà eu lieu. Tous les gamins du monde savent de quoi l’on parle. Parmi eux, de futurs directeurs de musée ou critiques d’art continueront d’approfondir le discours. » À suivre.

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