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Elle pose un livre à la main, sur l’herbe, en sous-vêtements… Sans savoir que, des décennies plus tard, sa fille s’invitera à côté d’elle, imitant ses postures, par la magie du photomontage. En 2013, un an après la mort de sa mère, la Sud-Africaine Lebohang Kganye (née en 1990) récupère de vieilles photos de cette dernière et les modifie en y ajoutant sa propre silhouette, allant jusqu’à porter les mêmes vêtements que la défunte, retrouvés dans des placards. Le résultat est extrêmement troublant, et nous parle de filiation, de transmission, mais aussi de plusieurs générations de femmes réunies dans un seul et même projet : « Ma grand-mère – la narratrice des souvenirs familiaux –, ma mère – l’objet d’étude –, moi et ma jeune sœur, qui a appuyé sur le déclencheur pour capturer ces photographies revisitées – destinataires et créatrices de cette histoire. »
Lebohang Kganye, Setupung sa kwana hae II, 2013
Impression à jet d’encre sur papier chiffon de coton • 42 × 29.7 cm • AFRONOVA Gallery, Johannesbourg • © Lebohang Kganye, courtesy
C’est l’œuvre qui a donné son titre à l’exposition : The Power of My Hands (2015) est une installation accrochée au mur, composée de centaines de tresses de cheveux synthétiques noirs tissées entre elles. Née en Angola en 1988, Keyezua a représenté son pays en 2015 lors de la 56e Biennale de Venise après des études d’art à La Haye. Son travail, pluridisciplinaire (photographie, vidéo…), interroge l’identité noire et la condition féminine – en 2015, sa série Stone Orgasms s’attaquait à l’excision des jeunes filles. Dans le catalogue de l’exposition, elle résume pour cette installation de cheveux : « Une coiffure, ou simplement la texture d’une chevelure, a suffisamment de puissance pour exprimer une personnalité. »
Keyezua, The Power of My Hands, 2015
Tresses de cheveux synthétiques • 200 x 360 cm • MOVART Gallery, Luanda, Angola • © Keyezua, courtesy / MOVART Gallery / Photo Keyezua
À peine portés, déjà donnés : les vêtements des Occidentaux arrivent par paquets dans les pays d’Afrique, enveloppés dans de grands sacs. Ces dons excusent la surconsommation et donnent bonne conscience… Pas de quoi duper Ana Silva (née en 1969 en Angola), qui réemploie des morceaux de ces sacs et les couvre de broderies. Ses motifs ? Des Angolais, des femmes et des enfants, comme saisis sur le vif. Les sacs de fripes, « lourds d’une charge émotionnelle antérieure », lui permettent de parler ici de déplacement, de voyage, et par là même d’identités, de chemins de vie. Le textile, au plus près de la peau, est pour elle un support intime, réceptacle d’émotions métissées, que tentent de raconter ses broderies délicates.
Ana Silva, O Fardo, 2020
Sacs en plastique, broderie, dessins, nylon • Dimensions variables • AFRICANA, Art Foundation, Genève, Suisse • © Ana Silva / Photo Louise Stefanii
Deux grandes toiles, en diptyque. Predecessors (2013) montre d’un côté une jeune femme assise, de l’autre une table couverte de vaisselle. Née au Nigéria en 1983, l’artiste installée aux États-Unis depuis le début de ses études convoque ici son salon à Brooklyn, et celui de sa grand-mère dans un petit village de son pays natal. En faisant dialoguer ces deux univers, la peintre donne à voir deux espaces de la construction de son identité – et cette table surchargée apparaît comme le portrait métonymique de son aïeule. Sous la peinture, des photos accumulées, comme des couches de souvenirs. Ainsi d’une mise en scène banale, la vie apparaît dans toute sa densité.
Njideka Akunyili Crosby, Predecessors, 2013
Fusain, peinture acrylique, graphite et impression par transfert sur papier • Diptyque: chaque panneau : 213.4 x 213.4 cm • Collection Tate • © Njideka Akunyili Crosby Courtesy the artist, Victoria Miro et David Zwirner / Photo Sylvain Deleu
C’est de la très belle peinture, qui enveloppe le regard et le mène dans les plis et replis d’une matière dense, chahuteuse. Née en 1985 au Zimbabwe, Portia Zvavahera recouvre de grandes toiles de représentations mi-abstraites mi-figuratives, qui restituent l’image de ses rêves et de ses cauchemars. Celle qui a représenté le Zimbabwe à la 56e Biennale de Venise garde toujours un carnet de croquis juste à côté de son lit, et explique : « J’essaie d’oublier les rêves négatifs. Pour cela, je dois les transposer sur la toile et je travaille pour en faire, d’une manière ou d’une autre, quelque chose de positif. » Où s’entrecroisent des motifs de wax et de dentelles, qui convoquent le textile comme vecteur d’émotions.
Portia Zvavahera, Kubuda mudumbu Rinerima (Rebirth from the Dark Womb), 2019
Huile sur toile • 189 × 128 cm • Collection particulière, Zurich, Suisse • © Portia Zvavahera, courtesy Stevenson, Cape Town and Johannesburg / Photo Mario Todeschini
Qui osera s’emparer du casque suspendu par la Sud-Africaine Gabrielle Goliath (née en 1983), après avoir lu le message imprimé sur un paillasson au sol (« Avertissement : écouter ceci peut entraîner de graves bourdonnements d’oreilles ou même des dommages auditifs permanents. ») ? Toutes les trois heures, un grand bruit d’arme à feu y résonne. Car toutes les trois heures, une Sud-Africaine meurt sous les coups de son conjoint. Violente, l’œuvre est le résultat d’un traumatisme, la perte d’une amie d’enfance. Très critique sur l’éthique de l’art, la plasticienne détaille : « Pour moi, il ne s’agit pas seulement d’éviter l’affadissement et la simplification qui accompagnent une réflexion standardisée, mais de reconnaître la capacité de l’art, et de la représentation en général, à causer de vrais dégâts au sein du processus. »
Gabrielle Goliath, Roulette, 2012
Installation sonore, paillasson customisé, 3 heures • Johannesburg Art Gallery, Johannesbourg, Afrique du Sud • © Courtesy the artist and Goodman Gallery
The Power of My Hands / Afrique(s) : artistes femmes
Du 19 mai 2021 au 22 août 2021
MAM - Musée d'Art moderne de Paris • 11 Avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.mam.paris.fr
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