Des images de l’Ukraine, sur nos écrans ou sur papier, nous en voyons tous les jours. Le Hangar, centre d’art dédié à la photographie à Bruxelles, invite à déplacer notre regard des nécessaires photographies de guerre vers les clichés et l’univers singulier de 22 artistes ukrainiens, des années 1970 à nos jours.
À travers les époques et les conflits, une filiation politique et esthétique se dessine. Mais aussi un désir inébranlable pour l’indépendance. « Generations of Resilience » en témoigne dans cette exposition coréalisée par l’équipe du Hangar et Kateryna Radchenko, fondatrice du festival Odesa Photo Days, en collaboration avec le musée de l’École de photographie de Kharkiv (MOKSOP). Zoom sur sept photographes qui racontent l’Ukraine.
Yevgeniy Pavlov, Série « Violin », 1972
photographie • © Yevgeniy Pavlov
« Je pense que nous avons fait quelque chose de sérieux », déclare l’un des protagonistes de la série « Violon » après la séance photo menée par Evgeniy Pavlov (né en 1949). Nous sommes en 1972, le régime soviétique ne tolère pas d’autres représentations que celles qui le glorifient, et encore moins la nudité, passible de censure. L’artiste, figure de l’École de photographie de Kharkiv, un mouvement artistique contestataire opposé au réalisme socialiste soviétique, suit un groupe de hippies munis d’un violon au bord d’une rivière. Et s’amuse à immortaliser leur liberté, leurs corps nus épanouis dans la nature, à une époque où commençait à fleurir la culture rock.
Boris Mikhailov, Série « Luriki », 1971–1985
photographie noir et blanc colorisée à la main • © Boris Mikhailov
À première vue, ce cliché de deux garçons en uniforme à l’air très sérieux tenant un ourson n’a rien qui puisse froisser la propagande soviétique. Pourtant, sa colorisation exagérée et très pop art, où le rouge domine, suggère une certaine ironie, souligne la dimension factice du langage visuel de la dictature. Boris Mikhaïlov (né en 1938), grand maître de la photographie ukrainienne et également membre de l’École de Kharkiv, nous montre comment la liberté de création devient vecteur de résistance. Son œuvre a fait l’objet d’une grande rétrospective à la Maison européenne de la photographie en 2022.
Alexander Chekmenev, Série « Passport », 1994
photographie • © A. Chekmenev
Dans la région de Louhansk, après la chute de l’URSS, Alexander Chekmenev (né en 1969) est chargé de faire les photos d’identité de personnes âgées ou incapables de se déplacer dans un studio. Elles serviront à remplacer les passeports soviétiques par les passeports ukrainiens. Aux clichés d’identité standards en noir et blanc, le photographe adjoint un travail plus personnel de photos grand-angle à la pellicule couleur, qui révèlent l’intimité et le cadre de vie très modeste de ses sujets. Une manière de créer du lien et de documenter « la vraie vie des gens », selon l’artiste, une vie infiniment moins idyllique que celle décrite alors par le régime soviétique.
Mykhaylo Palinchak, Série « Bilateral Rooms », 2016–2017
photographie • © Mykhaylo Palinchak
Trois hommes en costume sombre prennent la pose sur une estrade couverte de moquette bleu roi. Le cadrage resserré sur leurs mains et leurs jambes symbolise un pouvoir anonyme et universel. Avec sa série « Bilateral Rooms », Mykhaylo Palinchak (né en 1985) s’intéresse au minimalisme et aux environnements aseptisés où se jouent des stratégies politiques, où sont prises des décisions qui façonnent l’avenir de millions de personnes. L’artiste a côtoyé les plus hautes sphères du pouvoir ukrainien lorsqu’il était photographe officiel du président Petro Porochenko, élu suite à la révolution de Maïdan en 2014 et prédécesseur de Volodymyr Zelensky.
Elena Subach, Série « Grandmothers on the Edge of Heaven », 2019
photographie • © Elena Subach
Tout droit sortie d’un conte, une vieille dame, coiffée d’un fichu et munie de ses courses, s’aventure dans un bois en laissant derrière elle l’une de ses ballerines dorées. Cette image appartient à la touchante série d’Elena Subach (née en 1980) « Grandmothers on the Edge of Heaven ». Fortement influencée par son grand-père peintre d’icônes et son père bibliothécaire, elle explore les croyances qui séparent sa génération des grands-mères ukrainiennes qui, quelle que soit leur confession, ne doutent pas de la vie après la mort. « Je ne veux pas du tout avoir de soupçons à leur égard, je veux seulement les prendre dans mes bras et leur dire qu’il n’y a rien à craindre et qu’elles ont absolument raison », rassure la photographe.
Lisa Bukreyeva, Série « Not Like Us », 2022
photographie • © Lisa Bukreyeva
Dans un club underground à l’ambiance fiévreuse rehaussée de lumière rouge, une jeune fille à l’air mélancolique émerge de la foule et semble nous faire entrer dans la fête. Ce cliché provient du projet de la trentenaire Lisa Bukreyeva (née en 1993), « Not like us », sur la jeunesse ukrainienne. « À un moment, j’ai regretté de ne pas avoir photographié tout ce qu’il y avait autour de moi quand j’avais 16 ou 22 ans. Mais la jeunesse est toujours là, même quand ce n’est pas la tienne », commente la photographe autodidacte. Documentant d’abord le tissu urbain et la scène underground de Kyiv, elle s’intéresse aujourd’hui, avec une grande subtilité, aux traces que laisse la guerre dans la mémoire de celles et ceux qui la vivent.
Daria Svertilova, Série « Irreversibly Altered », 2022–2023
photographie • © Daria Svertilova
Ce puissant portrait de jeune fille en habit militaire aux couleurs de l’Ukraine, cheveux courts, oreilles et nez percés, est l’affiche de l’exposition. Son regard sombre et déterminé raconte à lui seul comment la guerre a profondément modifié la jeunesse ukrainienne. À travers « Irreversibly Altered », la jeune photographe Daria Svertilova (née en 1996), diplômée de l’ENSAD, dresse un délicat portrait de sa génération. « Dans cette série de photos, je suis à la fois témoin et actrice. Pendant la première année de véritable guerre, je suis constamment rentrée chez moi, essayant de capturer ma nouvelle et vulnérable réalité, une réalité qui a été irréversiblement modifiée », déclare l’artiste.
Generations of Resilience - 22 photographes ukrainiens
Du 26 janvier 2024 au 23 mars 2024
Hangar Centre d'Art • 18 Place du Châtelain • 1050 Ixelles
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