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Alevtina Kakhidze, Sans titre, avril 2022
© Alevtina Kakhidze
« Vous veniez danser à Kyiv, ce nouveau Berlin ? Si la guerre ne cesse pas, bientôt, vous danserez sur des os » : AntiGonna a lancé ce cri quelques jours après son arrivée à Paris, au début du conflit, lors de la soirée de solidarité avec l’Ukraine organisée par le Centre Pompidou, le 6 mars dernier. Performeuse trans, naviguant de vidéos d’art en films d’horreur porno, elle fait partie de cette jeune scène ukrainienne inventant une nouvelle avant-garde, en toute liberté. Elle a aujourd’hui trouvé un hébergement d’urgence à la Cité internationale des arts, à Paris. « Nous étions connus à travers l’Europe pour notre activité musicale et artistique, aujourd’hui mes amis DJ fabriquent des cocktails Molotov, la communauté queer veut également se battre. Je ne sais pas comment, après cette guerre, on pourra danser à nouveau et briller à travers l’art. »
Ils sont nombreux, comme elle, à avoir quitté leur patrie, la mort dans l’âme. Notamment les artistes femmes avec enfants, qui ont fui vers l’Allemagne, l’Autriche, la République tchèque… Une de ses consœurs, Aleksandra Khalepa, a trouvé refuge à la Villa Arson de Nice. Architecte, chercheuse en art, elle a fondé la Carbon Art Residency et coordonné près de 200 projets artistiques à Kyiv. Depuis Nice, elle organise la résistance en montant un projet audiovisuel destiné à refléter la guerre en Ukraine, à travers un récit collectif basé sur les expériences personnelles de sa communauté d’artistes numériques restés sous les bombes. Car ils sont tout aussi nombreux à être restés sur place, pour participer à la lutte. Les designers fabriquent des ralentisseurs de char, les plus costauds traquent les espions russes dans les villages. Quant aux photographes plasticiens, ils se sont convertis au reportage de guerre, comme en atteste Kateryna Radchenko, directrice d’un festival de photo à Odessa, qui continue de les soutenir depuis la Pologne.
Tête de file de la jeune scène ukrainienne, Zhanna Kadyrova refuse d’abdiquer. Elle est partie vers l’ouest, dans un hameau des Carpates, après avoir mis à l’abri sa famille à l’étranger. « Je préfère ne pas rester trop loin, pour aider comme je peux mes amis. » À peine installée dans son refuge de fortune, elle s’est remise à sculpter, avec les galets qu’elle trouvait dans la rivière : « C’est essentiel de se remettre au travail, pour ne pas devenir fou. Et pour préserver notre santé mentale et notre cerveau, car on en aura besoin pour reconstruire. » Elle vient d’organiser une petite exposition dans sa cabane, pour les gens du village qui l’ont accueillie. Et elle s’efforce de rester connectée comme elle peut, pour vendre ses dernières productions : « J’envoie tout l’argent à mes amis, qui distribuent nourriture et médicaments aux personnes âgées isolées. » Elle a aussi demandé à sa galerie italienne, Continua, de dénicher des gilets pare-balles à envoyer au front.
De nombreux collectifs se sont mobilisés en urgence pour soutenir ces artistes, qu’ils soient exilés ou sous les foudres de Poutine. Beyond the Post-Soviet leur offre « soutien logistique et matériel, aide à la recherche de logement, résume leur porte-parole Sacha Pevak. Tout en leur offrant de la visibilité à travers notre réseau en Europe, nous essayons aussi de préserver les archives et les oeuvres d’art menacées par la guerre. » Collectif lancé en avril 2020, pour sortir les artistes de leur solitude dûe au confinement, Initiative for Practices and Visions of Radical Care est tout autant mobilisé.
« Je ne veux pas perdre le sens de la vie face à cette horreur, je veux rester un humain. »
« Nous sommes une petite structure mais on fait notre possible avec les outils développés pour les situations de crise, en essayant d’être signifiants sans être ni des médecins, ni des militaires, raconte Elena Sorokina, curatrice russe installée à Paris, entre coups de fil urgents et organisation du pavillon arménien qu’elle orchestre à Venise. Ce qui me bouleverse, ce sont leurs réponses quand on demande aux artistes restés là-bas : que faire pour vous ? Bien sûr, ils ont besoin d’argent, d’où les levées de fonds que nous organisons, comme le fait plus encore Artists at Risk. Ils ont besoin de partager, surtout. » L’un d’eux, coincé sous le feu russe dans un bunker, lui a demandé non de l’argent, mais des textes, « pour comprendre et articuler ce que je vis, m’a-t-il dit. Je ne veux pas perdre le sens de la vie face à cette horreur, je veux rester un humain. » Elle lui a aussitôt transmis les textes d’un autre artiste ukrainien qu’elle avait exposé lors de la dernière Documenta, Valery Pavlovich Lamakh (1925–1978). « Il a été contraint aux travaux forcés en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale et, durant cette période, il a beaucoup écrit. Il raconte comment, dans des débris, il a trouvé un ouvrage de Schopenhauer qui lui a permis de réfléchir sur la vie et la mort. »
À quoi bon l’art ? Dans sa Lettre d’Ukraine publiée sur les réseaux sociaux, la cinéaste Marina Stepanska résume le basculement de ces destins : « Avant, j’étais cinéaste. Plus maintenant, écrit-elle. Cela me semble tellement peu pertinent. Le cinéma est le privilège de sociétés qui n’ont pas à lutter pour leur survie. C’est l’outil de réflexion le plus conservateur et limité qui soit. Je veux garder ma capacité à voir clairement la réalité, sans illusions. Mes collègues les plus courageux filment ce qui se passe à Kyiv. Leurs images ne sont pas pour le cinéma, mais pour le tribunal de la Haye. Ni brave, ni même vigoureuse, je les admire mais ne peux faire comme eux. Alors je suis devenue chauffeur, et je me suis mise à écouter les autres. »
Partie se réfugier à l’ouest, elle entraîne désormais les enfants, au sein d’une troupe de théâtre, « à garder un esprit acéré afin qu’ils puissent survivre dans cette nouvelle réalité, un espace pour parler fort, et garder la tête claire ». Car demain, il faudra reconstruire : c’est la seule idée qui les fasse tenir.
Portrait d’Alevtina Kakhidze
Photo D.R.
Dans son bourg à quelques encablures de Kyiv, la plasticienne Alevtina Kakhidze tente elle aussi de faire tenir les gamins, à coups d’exercices inspirés par la pédagogie de Josef Beuys. Elle habite à 20 km de Boutcha, où l’armée russe a assassiné des centaines de civils. Mais elle refuse toujours de partir. « En restant en Ukraine, je me comporte comme une plante. J’ai fait beaucoup de recherches sur les plantes, part essentielle de mon art. Je les ai étudiées notamment à Tchernobyl, et j’ai été frappée par la façon dont elles ont ressuscité un écosystème. Bien sûr, elles meurent, bien sûr elles sont dominées. Mais elles ne fuient jamais face au danger : elles se reconstruisent. »
Pas une heure ne passe sans qu’elle n’entende un éclat de bombe. Et pourtant, Alevtina n’a qu’un désir, quand nous l’appelons : parler de tous ces artistes ukrainiens qui ont construit l’identité culturelle de son pays, au mépris du dogme soviétique, et qui risquent à nouveau d’être effacés des mémoires. Elle cherche la trace d’Anatol Stepanenko, figure majeure, né en 1947 et résident de la ville martyre d’Irpin. Plus de nouvelles depuis des semaines.
« Il y a Volodymyr Melnychenko, aussi, un artiste extraordinaire autour duquel nous avons monté une fondation. Il a 90 ans, il a vu les nazis entrer dans Kyiv, et maintenant… Mes amis l’ont amené à l’ouest. Mais il est désespéré d’avoir quitté son atelier. » Avec Ada Rybachuk (1931–2010), dans les années 1950, il est parti huit ans dans le Grand Nord, vivre avec le peuple nénètse. « Une communauté extraordinaire, qui n’a jamais colonisé la nature, qui demande pardon à l’herbe quand se construit dessus une maison, et qui a tout perdu quand on a trouvé du pétrole sur ses terres, poursuit Alevtina.
Ce duo a recueilli, tels des anthropologues, une riche masse de notes, de dessins. Aujourd’hui, il est plus important que jamais de s’intéresser à ces brillantes pages de notre histoire dont la Russie soviétique a fait disparaître le souvenir. À Kyiv, je connais beaucoup de collectionneurs, qui ont notamment chez eux des oeuvres de la constructiviste Alexandra Exter, née en Ukraine comme on l’oublie trop souvent. Ce n’est pas une mythologie : nous avons les preuves que ces gens ont existé. » Chaque jour, Alevtina publie ses dessins sur les réseaux sociaux : preuve qu’elle existe, malgré le bruit et la fureur.
Mobilisation générale en Europe
Dès l’annonce de l’invasion, le monde de l’art français s’est mobilisé pour l’Ukraine. Du Centre Pompidou aux musées de Rouen, nombre de rencontres ont été organisées pour éclairer la passionnante histoire de l’art de ce pays méconnu, qui tente de reconstruire depuis l’indépendance son identité culturelle. Mais les professionnels français se sont aussi efforcés d’apporter un soutien concret à leurs collègues ukrainiens, afin de les aider à protéger leur patrimoine.
La branche Pologne de l’Icom, le Conseil international des musées, est en première ligne, multipliant les opérations. Une équipe parlant ukrainien a été montée, afin de répertorier les urgences, localiser les équipes exilées, et lever des fonds. Grâce à cette structure ont notamment été identifiés les besoins des musées ukrainiens.
Le 22 mars, un camion quittait Paris, chargé de tonnes d’équipements offertes par plus de vingt musées français, de la BnF à Carnavalet en passant par les musées de Strasbourg : des matériels d’emballage, de contrôle de l’humidité et de protection contre le feu sont arrivés quelques jours plus tard en Pologne, avant d’être redistribués de Kyiv à Kharkiv. Un deuxième convoi est parti le 7 avril. Enfin, plusieurs institutions se sont mobilisées pour soutenir les chercheurs ukrainiens contraints à l’exil : l’Institut national d’histoire de l’art à Paris ou le Max-Planck-Institut für Kunstgeschichte à Rome et Florence leur offrent bourses et résidences. En attendant le temps de la reconstruction.
Pour soutenir les artistes ukrainiens
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Dix-sept minutes en voiture séparent le village d’Alevtina Kakhidze de la ville de Boutcha, où ont été massacrés des centaines de civils. La plasticienne refuse pourtant de quitter sa maison. Chaque jour, sur les réseaux sociaux, elle chronique la guerre, sa guerre.