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Centre Pompidou

À l’école de Chagall et de Malévitch

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Publié le , mis à jour le
Le Centre Pompidou ouvre un chapitre méconnu et pourtant essentiel de l’histoire de l’avant-garde russe : l’école de Vitebsk qui, à 500 kilomètres de Moscou, va se muer en véritable laboratoire collectif.
Robert Falk, Vitebsk
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Robert Falk, Vitebsk, 1921

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Huile sur toile • 87 x 98,8 cm • Coll. musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou • © Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine, Moscou / © Adagp, Paris 2018

L’école de Vitebsk ouvre officiellement le 28 janvier 1919 avec l’objectif de « donner la possibilité à l’art de gauche de prospérer », annonce Chagall. C’est pour lui l’occasion de mettre en œuvre ses récentes pensées esthétiques visant à davantage de collectivisme et qui trouvent, ainsi, à prendre toute leur ampleur dans le contexte de la révolution bolchevique. L’artiste se doit d’être un homme responsable et engagé politiquement, acteur de la vie sociale. Quoi de mieux alors pour Chagall, tout aussi influent que connaisseur des rouages de l’enseignement, et suivant les idéaux de la révolution, que de prendre la tête d’une école d’art dans une petite ville afin de donner leur chance aux plus modestes, majoritairement de confession juive… « Aujourd’hui, dira-t-il en parlant de Vitebsk, tes fils ont quitté leurs misérables demeures pour se rendre à l’École des beaux-arts. »

L’école de Vitebsk
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L’école de Vitebsk

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Coll. Lazar Khidekel Family archive and art collection

L’installation de l’institution dans un hôtel néoclassique que possédait un banquier est pareillement symbolique. Le bien du riche notable condamné à l’exil devient l’allégorie du communisme à venir ; des « salles de cours [remplacent] des salons de réception », les professeurs et leurs familles vivent, eux, dans les étages. Ce serait mentir cependant de dire que Chagall ouvre la première école d’art de la ville. En effet louri Pen, qui fut son maître, ouvrit dès la fin du XIXe siècle une école privée de peinture et de dessin où se pensait la « renaissance juive » autant qu’elle prenait forme, englobant l’aspect non plus uniquement religieux mais aussi culturel et artistique du judaïsme. Celle-ci ferme ses portes en 1919, mois les amitiés du professeur et de l’élève ayant perduré, Chagall est appelé par ce dernier à former et à diriger un atelier dans ce qui prendra la même année le nom d’école artistique de Vitebsk, en référence à cette petite cité provinciale de l’actuelle Biélorussie, située à 500 kilomètres à l’ouest de Moscou.

Une pratique libre et protéiforme

1919 donc. Chagall est nommé commissaire des Beaux-Arts à Vitebsk ainsi que directeur d’un des ateliers de l’école puis directeur de cette même institution à partir de février. Un projet de musée est proposé dans le même temps. Enfin, il crée une sous-section en arts plastiques, IZO, dont il prend la tête. Il peut alors orchestrer la vie artistique de cette ville tout en suivant les instructions données par le gouvernement visant à favoriser la promotion d’une pratique artistique libre et protéiforme.

La grande latitude octroyée aux élèves doit révéler la liberté esthétique propre à chacun.

En effet, Chagall doit veiller à engager des professeurs aux pratiques et aux pédagogies différentes, qui s’organisent en ateliers libres. Ce cadre souple a pour qualité de faire jaillir les « dispositions naturelles des étudiants » comme le rappelle l’historienne de l’art Claire Le Foll dans son ouvrage l’École Artistique de Vitebsk (1897–1923) : Éveil et rayonnement autour de Pen, Chagall et Malévitch (L’Harmattan, 2002). La grande latitude octroyée aux élèves doit révéler la liberté esthétique propre à chacun vis-à-vis des enseignants comme des modes. Ainsi le premier directeur de l’école, Mstislav Doboujinski, figure éminente du groupe symboliste, côtoie Ivan Pouni, artiste incontournable du mouvement futuriste et enseignant. Afin de parfaire l’image populaire de l’École, des cours du soir gratuits sont dispensés
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Ivan Pouni, Le Violon rouge
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Ivan Pouni, Le Violon rouge, 1919

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Papier à la colle sur papier marouflé sur toile • 115 x 146 cm • Coll. Centre Pompidou, Paris • © Akg-images

Notons, de plus, que l’inscription est gratuite pour les plus pauvres et qu’il n’y a pas de restriction d’âge. Néanmoins, l’indépendance intellectuelle et artistique du lieu ne pouvait être préservée que par un mode de financement constant. Du travail de commande est ainsi fourni aux élèves – théâtre, peinture en tous genres, affiches, etc. -, et ce grâce à une convention obligeant toutes les institutions comme les personnes privées habitant la commune à se fournir aux ateliers. « La transmission et la réalisation de tels travaux en dehors de l’atelier communal sont interdites », est-il conclu. L’enseignement peut alors s’organiser en trois types de cours : l’étude théorique des méthodes de l’art de gauche contemporain ; la composition de dessins dans un but appliqué (papier peint, broderie, reliure, peinture sur bois) ; la pratique avec un maître d’atelier.

Chagall, Composition aux cercles et à la chèvre (Théâtre national juif Kamerny)
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Chagall, Composition aux cercles et à la chèvre (Théâtre national juif Kamerny), 1920

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Huile sur carton contrecollé sur bois aggloméré • 37 × 49,6 cm • Coll. particulière • © Adagp, Paris 2018

 Si la première année de l’école se déroule bien et que son organisation semble trouver son équilibre, à l’extérieur, les impressions sont plus complexes. Vitebsk la provinciale n’est pas habituée à un art si avant-gardiste et reste perplexe face aux propositions fantaisistes de Chagall. L’éloignement de la figuration et de l’académisme trouble la population. Chagall, fervent croyant de la révolution, met toute son énergie pour la faire changer d’avis jusqu’à paraître, tristement, arrogant. Il faut dire que Vitebsk, jusqu’en 1923, sera un lieu de passage incessant d’artistes avant-gardistes dont certains sont de renom et d’autres sont rapidement oubliés.

Certains cours sont toujours réservés à des pratiques plus académiques, voire régionalistes, du dessin et de la peinture.

En avril 1919, la peintre Vera Ermolaeva arrive à Vitebsk pour seconder Chagall et diriger un atelier cubo-futuriste. Elle peut mettre alors à profit son éducation artistique pointue reçue à Saint-Pétersbourg, ses pratiques multiples – illustration, peinture, graphisme, théâtre et mise en scène – et son adhésion aux idées avant-gardistes. Elle illustre, au côté de Nina Kogan, qui sera l’élève de Malévitch et une adepte du cubo-futurisme, l’implication et la reconnaissance des femmes dans le discours de la modernité. Bien qu’une large tendance vers l’abstraction et le suprématisme infuse l’enseignement de l’École avec l’arrivée de Malévitch en novembre 1919, suivant le souhait de Chagall, certains cours sont toujours réservés à des pratiques plus académiques, voire régionalistes, du dessin et de la peinture.

Ainsi, l’École accueille en juillet 1921 le cézanniste Robert Falk, qui dirige conjointement l’atelier Cézanne et le musée de la ville. Même si l’expérience de Vitebsk se solde par un échec personnel pour Chagall et son départ en juin 1920, il est remarquable que, loin des centres artistiques, une ville ait vu naître autant de souffles et de ruptures esthétiques qui ricocheront par la suite – le régime stalinien forçant les artistes à l’exil -, sur le reste de l’Europe.

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Chagall, Lissitzky, Malévitch – L’avant-garde russe à Vitebsk (1918-1922)

Du 28 mars 2018 au 16 juillet 2018

Retrouvez dans l’Encyclo : Marc Chagall Kazimir Malevitch

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