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À Montpellier, Kader Attia en artiste de la réparation politique et de la beauté

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Publié le , mis à jour le
Ce n’est ni tout à fait une rétrospective, ni un éclairage de ses productions les plus récentes. À Montpellier, le MO.CO a invité Kader Attia à s’emparer de ses trois étages, et à déployer une méditation sensible sur le monde, ses blessures, son besoin de réparation, de mémoire. Un parcours réussi, qui se vit autant comme une réflexion politique que comme une expérience de beauté.
Kader Attia, Culture, Another Nature Repaired
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Kader Attia, Culture, Another Nature Repaired, 2024

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Bois sculpté • Coll. particulière • © ADAGP, Paris, 2024. Courtesy Kader Attia et Galerie Nagel Draxler et mor Charpentier / Photo Laurent Lecat

Numa Hambursin, directeur du MO.CO et commissaire de l’exposition, le confie en souriant : Kader Attia (né en 1970) s’est montré si impliqué dans les choix scénographiques, concevant l’exposition quasiment comme une œuvre totale, qu’il ne lui a finalement laissé que peu de travail. Cet aveu est important tant il laisse entrevoir l’intransigeance de l’artiste, son besoin de faire une exposition sur mesure, pas copiée-collée depuis des projets antérieurs, mais adaptée au MO.CO. C’est d’ailleurs ce qui lui a inspiré le titre, « Descente au paradis » : le Français d’origine algérienne a profité du sens de visite inhabituel du centre d’art, dont le parcours débute à l’étage et se termine au sous-sol, pour proposer une inversion du haut et du bas, avec le purgatoire en étage, le paradis au –1, et l’enfer entre les deux.

Voilà pour l’intention première, à laquelle il faut ajouter une précision : Numa Hambursin a souhaité mettre en avant l’esthétique des œuvres de Kader Attia, car elles abordent des sujets politiques, historiques, parfois extrêmement douloureux. « Il n’y a que très peu de commentaires sur tous les efforts qu’il met », nous explique-t-il, dans sa recherche de beauté, d’élégance, de grâce. Il faut savoir dire en effet que ses têtes sculptées en bois inspirées par les « gueules cassées » [ill. en Une], ces soldats revenus défigurés de la Première Guerre mondiale, sont aussi poignantes que superbes (Culture, Another Nature Repaired, 2024). Les réflexions de cette œuvre sont multiples, puisqu’elles convoquent aussi bien la mémoire de ces soldats (français mais aussi arrachés aux territoires colonisés), et l’intérêt des artistes modernes européens pour l’art africain, que le travail de la matière, le bois laissant ici voir les coups d’herminette (une petite hache) de l’artiste.

Réparation et recueillement

« Comme la violence des coups sur le bois, la représentation de ces blessures en est aussi une. La blessure est aussi la réparation… »

Kader Attia

Kader Attia explique ainsi que cette œuvre « est à la fois formelle et émotionnelle. Grâce à la technique de la sculpture à la hache, j’ai découvert qu’une sculpture est une série de blessures sur la matière. (…) Les images de soldats dont je m’inspire datent toutes de la Première Guerre mondiale. La technique, je l’ai apprise en Afrique. Mais depuis environ sept ans, j’ai associé à cette technique de la hache l’utilisation d’outils occidentaux, comme les ciseaux. C’est le mélange des deux techniques que j’aime, parce que c’est intense et rapide, à la fois précis et aléatoire… Comme la violence des coups sur le bois, la représentation de ces blessures en est aussi une. La blessure est aussi la réparation… »

Kader Attia, Sans titre
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Kader Attia, Sans titre, 2023

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Sculpture. Plats en terracotta, résine, socle métal, piédestal en bois • Coll. particulière • © ADAGP, Paris, 2024. Courtesy Kader Attia et mor Charpentier

Voilà probablement le mot-clé de son travail. La « réparation » habite nombre de ses œuvres, parfois de façon évidente, comme ces plats fracturés, recollés à l’aide de résine époxy à la façon d’un kintsugi (Sans titre, 2023), cette toile déchirée, comme aurait pu le faire Lucio Fontana mais dont chaque entaille a été soigneusement raccommodée (Untitled (Mirrors), 2024), ces calebasses brisées, recousues à l’aide d’un fil épais (Eternal conversation, 2024)…

Kader Attia, La Mer Morte
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Kader Attia, La Mer Morte, 2015

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Vêtements recyclés • dimensions variables • Coll. particulière • © ADAGP, Paris, 2024. Courtesy Kader Attia et Regen Projects / Photo Laurent Lecat

Parfois, l’œuvre invite à un recueillement, qui convoque la mémoire des morts et tâche de panser les blessures. L’installation La Mer Morte (2015), composée de dizaines de vêtements bleus étalés au sol, apparaît spectrale, hantée de larmes ; comme si la mer Méditerranée toute proche était venue jusqu’au centre d’art déposer les souvenirs de ces migrants qui n’en reviennent jamais. Devant les petits habits pour enfants, le cœur se serre… Aussi devant la vidéo qui remonte doucement les 27 étages de la tour Robespierre, la plus haute de Vitry-sur-Seine, où les vies s’entassent, côte à côte. Mais lorsque la caméra atteint le ciel, enfin l’horizon se dégage et les oiseaux chantent, en un sursaut d’espoir (La Tour Robespierre, 2018).

De l’enfer de la société contemporaine à l’apaisement de la transformation

Plus sombre est la réunion de centaines de canettes de bière tordues et alignées au sol en cercles concentriques, tournoyant vers un centre vide (Halam Tawaaf, 2008). L’artiste évoque ici le pèlerinage à La Mecque, et détaille : « Ce travail traite à la fois d’une tradition mystique et métaphysique ancestrale, et de sa mutation dans notre société contemporaine. Les canettes de bière, par leur forme anthropomorphe, sont à la fois assimilées à des pèlerins et à des damnés, au cercle cyclique infini de l’homme qui s’oublie dans des comportements passifs et dépendants, comme les addictions aux drogues, à l’alcool, que Charles Baudelaire nommait ‘paradis artificiels’, mais qui font vivre l’enfer sur terre. »

Kader Attia, Halam Tawaaf
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Kader Attia, Halam Tawaaf, 2008

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Installation de canettes recyclées • Coll. particulière • © ADAGP, Paris, 2024. Courtesy Kader Attia et Lehmann Maupin / Photo Laurent Lecat

Il est temps que la pluie arrive, et lave nos âmes. Au rez-de-chaussée, des bâtons de pluie tournent lentement, grâce à de discrets bras robotiques. Leur mélodie est envoûtante ; le spectacle répétitif de leur chorégraphie aussi. Numa Hambursin nous invite à nous asseoir, à profiter de ce moment de beauté, un peu hors du temps, et à s’imprégner de l’aura de ces instruments au fonctionnement simple mais enchanteur, symboles de vie.

Kader Attia, Documents: Crucifixes
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Kader Attia, Documents: Crucifixes, 2022

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Bois, bronze, métal • dimensions variables • Coll. particulière • © ADAGP, Paris, 2024. Courtesy Kader Attia / Photo Laurent Lecat

Enfin, parvenu au « paradis » (au sous-sol, donc), la visite ralentit encore davantage devant la vidéo Pluvialité # 1 (2023), où l’averse se poursuit. L’artiste a filmé différents sites en Thaïlande, entre temples et forêts, et interrogé un.e medium. Il est ici question de transformation, de transition, d’impermanence. Ce dernier geste dit toute la dualité des recherches de Kader Attia, entre mise en évidence de la violence politique (lorsqu’il réunit des crucifix fabriqués au sein de cultures non-occidentales colonisées, lorsqu’il montre une barrière déformée par des pierres mais bel et bien debout, métaphore d’une révolte avortée) et méditation sur la vie, avec son inextinguible beauté.

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Descente au Paradis, Kader Attia

Du 22 juin 2024 au 22 septembre 2024

www.moco.art

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