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Franck Stella, Bague, 2010
Or • Edition de 5 par The Gallery Mourmans • Coll. Diane Venet • Photo Brian Moghadam, New York © Adagp, Paris, 2018
Les origines d’une vocation de collectionneur ont toujours quelque chose de fascinant. Non seulement parce qu’elles éclairent une personnalité, mais parce qu’elles décident bien souvent de la coloration que prendra la moisson récoltée au fil des ans. Dans le cas de Diane Venet, dont la collection de bijoux d’artistes est désormais l’une des quelques grandes de ce type dans le monde, l’histoire commence tout simplement le jour où l’homme de sa vie, le sculpteur Bernar Venet, enroule autour de son annulaire gauche une fine baguette d’argent pour en faire une alliance. Ce geste d’amour à l’origine de la superbe exposition présentée aujourd’hui au MAD (musée des Arts décoratifs), est le geste à l’origine même d’une partie des deux cent trente pièces dévoilées. Des pièces, par conséquent, qui sont avant tout des gages d’affection, des fragments d’un discours intime chuchoté par des artistes devenus bijoutiers pour l’amour d’un proche.
Jacques Villeglé, Yes, 2008
Editée en huit exemplaires, cette bague signée de l’artiste Jacques Villeglé, célèbre pour ses appropriations d’affiches lacérées, fait écho à son travail sur les écritures détournées, telles celles colportées par les graffitis. On y reconnaît les signes des trois monnaies gouvernant le monde : le yen, l’euro et le dollar, signes déjà représentés dans sa sculpture monumentale Yes conçue la même année pour l’espace public. Un passage du grand au petit dont l’effet est celui d’un zoom qui, non sans humour, transforme la bague en un gros plan de la sculpture…
Bague, or et argent • Edition 1/8 • Coll. Diane Venet • Photo Sherry Griffin, Brooklyn © Adagp, Paris, 2018
Créer un objet de petite taille, de faible poids, pouvant être porté et reflétant néanmoins ses préoccupations est, pour tout artiste, un défi.
C’est par exemple le geste d’André Derain qui invente des figures de faunes et des masques qu’il coule en or pour sa femme ; c’est le geste du peintre chilien Roberto Matta qui improvise un collier en l’entortillant autour du cou de sa bien-aimée ; ou celui de Takis qui moule sur le corps de son amante un modèle de pendentif laissant nettement apparaître l’empreinte de son sexe. Réalisés pour des personnes en particulier, ces bijoux ne donnent généralement lieu qu’à des tirages très limités. Ce sont des pièces uniques ou reproduites, tout au plus, en huit ou dix exemplaires. Exceptionnelle dans ce domaine est la place occupée par Alexander Calder. Artiste prolifique, passionné par la manipulation des métaux, il a créé, notamment pour sa femme Louisa, près de mille huit cents parures aux formes variées, en cuivre, en laiton, en bronze doré. Et toutes en un seul exemplaire !
Quand le bijou n’a pas pour destinataire un être cher, il peut répondre à une sollicitation particulière. Ainsi, la collection réunie par Diane Venet depuis trente ans est riche d’œuvres imaginées spécialement par les artistes à sa demande. Jacques Villeglé, Andres Serrano, Kader Attia, Barthélémy Toguo ont réalisé pour elle des bagues ; John Chamberlain et ORLAN ont créé des broches ; Lee Ufan une paire de boucles d’oreilles, etc. Créer un objet de petite taille, de faible poids, pouvant être porté et reflétant néanmoins ses préoccupations est, pour tout artiste, un défi. Or, si beaucoup acceptent avec plaisir de le relever, d’autres se montrent d’emblée plus réticents.
ORLAN, Tête de fou, 2010
Dans cette broche, ORLAN renoue avec le principe de sa série des Self-hybridations développée à partir de la fin des années 1990. Mêlant à sa propre image des ornements inspirés de coiffures caractéristiques d’une tribu du Nigéria où elle a séjourné, elle compose ici une figure à la fois carnavalesque et impériale qui questionne l’idée de beauté à travers les différentes cultures. Malgré sa taille, confie l’artiste, un bijou est comparable à une sculpture dans un parc : tout le monde peut le voir.
Broche, or et argent • Edition 1/8 Arcas • Coll. Diane Venet • Photo Sherry Griffin, Brooklyn © Adagp, Paris, 2018
Ainsi, Frank Stella a longtemps refusé de se plier à cet exercice qu’il avait coutume de rattacher aux arts mineurs. Toujours cette satanée hiérarchie entre l’art noble – la peinture, la sculpture – et les métiers d’art, en dépit de la révolution prônée dans les années 1920 par les membres du Bauhaus qui aspiraient à réduire l’écart entre les arts plastiques et les arts appliqués. Mais quelle ne fut pas la surprise de la collectionneuse de voir Stella, un soir de 2009, ouvrir un tiroir de son bureau et lui tendre un paquet dans lequel était enveloppé un collier en titane, inspiré de ses œuvres de l’époque et recouvert de peinture dorée. L’année suivante, séduit par cette première expérience, il produira une bague en or aux formes enchevêtrées rappelant les lacis de ses immenses compositions [ill. plus haut].
Cesar, pendentif Compression, 1960
or jaune, or, rose, rubis, diamants • Pièce unique • Coll. Diane Venet • Photo Damian Noszkowicz, Paris © SBJ / ADAGP, Paris 2018
Comment s’étonner, cependant, qu’un peintre, un sculpteur refuse de prendre la création d’un bijou à la légère et veille à l’inscrire dans le prolongement des œuvres produites à l’atelier, fussent-elles monumentales ? Là est l’intérêt de ces objets jugés frivoles : pensés et réalisés dans le droit fil d’une pratique quotidienne fondamentale, ils en sont comme l’émanation tangible, comme la formule condensée où, dans des reflets d’or et d’argent, dans les pierres ou les émaux, s’anime l’univers sans pareil de chacun. Diverse, à l’image de l’art moderne et contemporain, cette collection – augmentée de prêts provenant d’autres collections prestigieuses – constitue une sorte de musée portatif dont les merveilles, contenues dans quelques boîtes, s’exhibent sur la poitrine ou autour du cou, au bras ou au doigt. Toutes les figures majeures de l’histoire de l’art s’y côtoient, de Picasso, Dalí, à Fontana, César, Warhol, LeWitt… Les femmes n’en sont pas absentes : broches de Sonia Delaunay ou de Louise Bourgeois, colliers de Meret Oppenheim ou de Niki de Saint Phalle, bague de Yoko Ono, bracelet de Pierrette Bloch, etc.
Niki de Saint Phalle et Lucio Fontana, Broche Nana (à gauche) et Bracelet Elisse Concetto Spaziale (à droite), 1973 et 1967
Email / Or, argent et laque • Edition Gem Montebell / Edition 5/150 par Gem Montebell • Coll. Marina Karella et Coll. Diane Venet • Photo Sherry Griffin, Brooklyn © 2018 Niki Charitable Art Foundation / ADAGP, Paris. Photo Philippe Gontier, Paris © Fondation Lucio Fontana, Milano / by SIAE / ADAGP, Paris, 2018
L’élaboration d’un bijou d’artiste, pratique souvent confidentielle, est aussi, dans la plupart des cas, le fruit d’une collaboration étroite avec un orfèvre expert qui met son savoir-faire à la disposition du créateur. François Hugo (arrière-petit-fils de l’écrivain) fut l’un des maîtres en la matière. Ami des artistes, il a travaillé avec les plus grands : Max Ernst, Cocteau, Man Ray. L’Italien Giancarlo Montebello a également joué un rôle de premier plan dans les années 1970, notamment en organisant plusieurs expositions en Europe et aux États-Unis.
Man Ray, Masque Optic Topic, 1974
Or • Coll. Diane Venet • hoto Didier Ltd, London © MAN RAY TRUST / Adagp, Paris 2018
À l’heure où les prix de vente des œuvres d’art enregistrent chaque jour de nouveaux records, on serait enclin à se représenter le marché de l’œuvre miniature qu’est le bijou d’artiste (à distinguer du bijou de joaillier) comme une branche négligeable de l’actuel commerce de l’art. Or s’il est vrai que les prix des bijoux restent attractifs au regard de ceux de l’art proprement dit, le marché ne cesse de se développer depuis quelques années à la faveur de l’engouement qu’il suscite. Sans surprise, une bague de Picasso réalisée pour Dora Maar a atteint récemment 450 000 $. Sans surprise, non plus, ce sont principalement les femmes – à l’instar de l’Américaine Joan Sonnabent, collectionneuse et directrice de la galerie Sculpture to Wear – qui ont œuvré à la reconnaissance du bijou d’artiste et contribué à en faire un objet de désir. Désormais, la défiance que certains artistes pouvaient nourrir à l’égard de cette espèce d’annexe de la création n’est plus de mise. Les grands noms de la scène internationale contemporaine (Damien Hirst, Erwin Wurm, Ai Weiwei, Claude Lévêque, Jean-Luc Moulène) ont d’ores et déjà commencé à écrire l’histoire du bijou d’artiste au XXIe siècle.
De Calder à Koons, bijoux d’artistes. La collection idéale de Diane Venet
Du 7 mars 2018 au 8 juillet 2018
Musée des Arts décoratifs • 107, rue de Rivoli • 75001 Paris
madparis.fr
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