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La mosquée de la maison de Pierre Loti, après la campagne de restauration
© Photo Simon David / Communauté d'agglomération Rochefort Océan
La dernière rencontre des deux monstres sacrés a quelque chose de burlesque et de tragique. Sarah Bernhardt, empêchée par sa jambe de bois, patiente dehors dans sa voiturette ; Pierre Loti, diminué par son hémiplégie, incapable de descendre les escaliers seul, est porté jusqu’à la rue, où les deux vieux amis se donnent l’accolade.
Quelques mois plus tard, dans la même année 1923, ces deux sédentaires par obligation après avoir tant bourlingué seront morts. Sarah Bernhardt aura raté l’occasion de revoir l’œuvre suprême de Loti… Car davantage que ses romans (pourtant pleins de pathos et de rebondissements, comme Pêcheur d’Islande et Ramuntcho), davantage que ses reportages (comme L’Inde (sans les Anglais), avec ses images saisissantes de famine, de fakirs et de grottes), l’œuvre suprême de celui qui avait battu Zola pour entrer à l’Académie française en 1891 n’est pas couchée par écrit, elle est élevée dans la pierre et le stuc.
« Plus qu’une dimension patrimoniale, la collection de Pierre Loti a une dimension mémorielle. »
Claude Stefani
C’est sa maison natale à Rochefort (Charente-Maritime), que ses admirateurs désespéraient de jamais revoir et qui va enfin rouvrir après treize ans de fermeture. Ce qui semblait un projet au point mort a connu un coup de pouce avec la visite d’Emmanuel Macron et Stéphane Bern en 2018 et l’aide du Loto du patrimoine. Chantier de poche par rapport à celui de Notre-Dame (autour de 14 millions de budget final, pour quelques centaines de mètres carrés), il a avec celui de la cathédrale une analogie : le nombre de métiers qui y ont été convoqués – ébénistes, mosaïstes, tapissiers, gypsiers, nattiers…
Pour un bal costumé, en 1887, Pierre Loti, qui adorait se mettre en scène, s’était déguisé en Osiris. Il est ici photographié par Delphin.
© Maison Pierre Loti
Pourquoi ? Car cette demeure en perpétuelle transformation (au n° 149 initial, il adjoint grâce à ses droits d’auteur les n° 147 et 151) est un monde en miniature que Loti a édifié au gré de ses 42 ans de service dans la marine (il finira capitaine de vaisseau). Initialement destiné à la prêtrise, le jeune Julien Viaud (qui prendra le surnom de « Loti » lors d’un séjour à Tahiti) est contaminé par le démon des lointains, en substitution de son frère adoré, chirurgien de marine mort de fièvres malignes et immergé au large du Bengale.
De l’île de Pâques à Ceylan, du Monténégro à la Turquie, de la Chine (où il se sert lors du pillage du palais d’Été de Pékin) à la Cochinchine, il a suivi tous les alizés. Et partout a accumulé des trophées… « Plus qu’une dimension patrimoniale, sa collection a une dimension mémorielle, dit Claude Stefani, directeur des musées de Rochefort qui suit le chantier depuis le début. Elle mêle des armes ottomanes, parfois de grande valeur, à des chapelets, des socques, des étoffes… »
Cette collection magnifiait un décor délirant qui fait penser aux period rooms [reconstitution d’espaces historiques] des manoirs anglais. Dans chaque pièce peaufinée à l’extrême, Loti a synthétisé ses passions. Voyage en Charente pour la salle saintongeaise, dans le temps pour la salle Renaissance, en Orient pour le salon turc où il fume le narguilé en djellaba et babouches, en Extrême-Orient pour la pagode japonaise et la salle chinoise avec son grand bouddha rouge… Dans chacune, il donne libre cours à son goût du costume et du déguisement lors de bals mythiques : celui organisé dans la salle gothique en 1888 imposait de se déplacer en armure ou courtepointe et de parler en vieux français.
La salle Renaissance de la maison de Pierre Loti, après la campagne de restauration
© Photo Simon David / Communauté d’agglomération Rochefort Océan
Le clou de ce labyrinthe bourré de vieux cuirs, de zelliges, de chimères, de tapis et de colonnes est la mosquée. Pour la placer, il a abattu des murs porteurs, ce qui a fragilisé la structure (la façade menaçait de basculer sur la rue !) et compliqué la tâche de l’architecte Elsa Ricaud, chargée de la restauration.
Insoucieux des conventions, il y a placé un mihrab [niche creusée dans le mur pour indiquer la direction de la Mecque] au mauvais endroit, des sarcophages qui n’ont pas vocation à y être. Mais aussi – et cela donne du grain à moudre sur la question des spoliations et des restitutions – un superbe plafond sculpté de Damas, du XVIIIe siècle, dont il reste peu d’exemplaires de cette qualité dans la capitale syrienne.
Après cette rénovation dans les moindres détails, la maison gardera une dimension quasi mystique : si elle projette 30 000 visiteurs par an, ce sera sous forme de pèlerinage en groupe, pour s’imprégner de son atmosphère unique. Pour patienter, les recalés pourront profiter de la ville, chef-d’œuvre géométrique voulu pour son arsenal par Louis XIV. Bien que relativement jeune (fondée en 1666), Rochefort existait déjà trois siècles avant que les fameuses Demoiselles lui donnent son aura mondiale.
Et Loti y est niché un peu partout : près des anciens remparts avec sa statue en bronze, dans le joyau qu’est le petit théâtre à l’italienne, au temple protestant où il devait broyer du noir en famille tous les dimanches matin, au collège (renommé Pierre Loti, évidemment), où le médiocre élève de français fera le choix de la carrière navale. Le grand air du large qui l’a nourri se respire aussi au musée de la Marine, à la Corderie royale, orpheline de son Hermione (partie voguer en eaux salées), au musée de l’ancienne école de médecine navale, extraordinaire cabinet de curiosités, ou encore au musée Hèbre où a été reconstituée sa cabine de capitaine. À Rochefort, c’est Loti à tous les étages !
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