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Angelica Mesiti, Mother Tongue, 2017
Installation vidéo HD, deux écrans, couleur, son surround • 17’ 54’’ • Courtesy Angelica Mesiti et Galerie Allen, Paris
Mohamed Lamouri est Algérien. En 2010, Angelica Mesiti l’entend chanter, clavier sur l’épaule, dans une rame de la ligne 2 du métro parisien. Bercée par la mélodie raï, elle s’émeut, mais laisse passer sa chance ; elle mettra plusieurs mois à le retrouver, et le convaincre de se laisser filmer. Même topo pour Loïs-Géraldine Zongo, une jeune femme née au Cameroun dont un ami lui parle, car celle-ci pratique l’akutuk – percussions sur l’eau avec les mains – dans la piscine municipale où il va nager de temps à autre. Angelica Mesiti se démène, interroge des dizaines de personnes au sujet de cette singulière musicienne, pour, enfin, un an plus tard, pouvoir filmer l’une de ses performances d’akutuk, stupéfiante, sur eau chlorée. Ces deux premières vidéos la poussent à ouvrir les yeux un peu plus grands sur le monde qui l’entoure et à faire le lien entre les deux pays où elle vit, la France (car elle y a trouvé l’amour et y travaille) et l’Australie (son pays d’origine). À Sydney, elle interpelle puis filme Bukhchuluun Ganburged, qui change et joue d’un instrument mongolien ; à Brisbane, Asim Guresh, un chauffeur de taxi soudanais qui s’inspire de mélodies soufis pour siffler de jolis airs d’oiseaux – inoubliable.
Angelica Mesiti, Citizens Band, 2012
Installation vidéo HD, quatre écrans 16:9, couleur, son • 21’ 25’’ • Photo Bonnie Elliott / Commissioned by Australian Centre for Contemporary Art. Courtesy Angelica Mesiti et Galerie Allen, Paris
Angelica Mesiti éclaire le lien qui unit chaque homme et chaque femme à un territoire.
Ainsi va la vie d’Angelica Mesiti, de rencontres en rencontres. Née en 1976 d’une famille italienne émigrée à Sydney, l’artiste connaît le sentiment de double culture. C’est pourquoi elle est particulièrement attentive aux personnes – qu’elle croise à Paris, au Danemark ou en Suède – qui s’expriment dans un langage musical spécifique, loin du pays dont ils portent la culture. « Je ne veux pas parler de colonialisme », souligne-t-elle, « mais de la performance comme un lien à la mémoire. » Cet homme qui siffle dans son taxi, que nous dit-il du monde contemporain, des migrations, des exils ? Si ce n’est que la douceur de la musique, dont il porte la mémoire inaliénable, sera sa plus grande résistance à l’uniformisation du pays riche dans lequel il travaille nuit et jour ? Angelica Mesiti éclaire le lien qui unit chaque homme et chaque femme à un territoire, à une famille, et fait entendre la force intime de musiques fredonnées, chantées sur un trottoir sale, ou dans un salon privé, entre amis. « En parlant aux gens que je rencontre, je développe une relation très importante, je ressens souvent une affection très forte », ajoute-t-elle quand on lui parle de son regard si tendre.
Angelica Mesiti, Mother Tongue, 2017
Installation vidéo HD, deux écrans, couleur, son surround • 17’ 54’’ • Photo Bonnie Elliot. Courtesy Angelica Mesiti, Anna Schwartz Gallery, Melbourne et Galerie Allen, Paris
Car ses vidéos s’attardent sur l’environnement urbain, sur les échanges de regards, sur le souffle court une fois la musique achevée. Il est évident qu’Angelica Mesiti est à la recherche d’une lumière, d’un sentiment d’humanité. « Je veux aller à l’encontre des attentes des spectateurs. Les histoires positives m’inspirent », glisse-t-elle en souriant, après nous avoir raconté le destin miraculeux d’une chanteuse somalienne rencontrée au Danemark. Angelica Mesiti l’a filmée dans le salon de son petit appartement perché dans une barre HLM – la femme avait été forcée d’abandonner la musique pour reconstruire sa vie, loin de sa Somalie natale. Mais, miracle, elle a été repérée sur place et a réussi à reprendre une belle carrière musicale. Cette femme apparaît dans Mother Tongue (2017), un film de 17 minutes qui explore les pratiques musicales de différents groupes (écoliers, danseurs, employés municipaux), trouvant dans la communauté culturelle une forme de communication et de partage sans paroles.
Angelica Mesiti, Prepared Piano for Movers (Haussmann), 2012
Installation vidéo HD 16:9, couleur, son • 5'32" • Courtesy Angelica Mesiti et Galerie Allen, Paris
Angelica Mesiti ne filme pas que les mains et les chants, mais également les corps : comme ceux de deux déménageurs, portant un lourd piano dans l’escalier d’un immeuble bourgeois. Prepared Piano for Movers (Haussmann) (2012) met en lumière le décalage entre ces hommes au travail – disons-le, en plein supplice – et ce décor de moulures luxueuses. Surtout, Angelica Mesiti a glissé quelques balles de ping-pong dans le piano, créant au fil de la montée une composition étrange, à la John Cage…
Angelica Mesiti, Vue de l’exposition « Quand faire c’est dire », Palais de Tokyo
Courtesy de l’artiste et Galerie Allen (Paris) et Anna Schwartz Gallery (Melbourne) / Photo Aurélien Mole
Inventive, elle l’est aussi quand elle transforme en sculpture mobile le dernier message envoyé en morse le 31 janvier 1997 par la marine française : « Appel à tous. Ceci est notre dernier cri avant notre silence éternel ». En effet, en s’y prenant très précautionneusement, les visiteurs peuvent faire bouger les éléments pour en faire résonner les sons de cloches. Puis elle a montré ce message à un batteur, Uriel Barthélémi, qui l’a interprété en solo. Musique qu’elle a ensuite transmise à un danseur, Filipe Lourenço, dont elle filme la chorégraphie, pendant que deux autres danseurs, Emilia Wibron Vesterlund et Sindri Runudd (qui souffre d’une déficience visuelle), dialoguent par gestes pour en reproduire les mouvements. Ici apparaît l’obsession d’Angelica Mesiti pour la traduction – obsession qui sera, nous a-t-elle confié, au cœur de son projet pour la prochaine Biennale de Venise.
Ancienne danseuse, l’artiste invite les spectateurs à passer entre les écrans pour apercevoir les images les unes après les autres, à marcher, se retourner. « Il y a un lien entre les mouvements des spectateurs et les performances filmées… Les visiteurs complètent le travail. » Ainsi guidés dans un parcours défini par l’artiste, les yeux fascinés par la beauté des images et les oreilles toutes entières acquises au son des chants et des souffles, le spectateur est entièrement happé par cette expérience esthétique immersive. En empathie totale. Ainsi l’artiste réussit-elle à instaurer – restaurer ? – un lien fort entre des inconnus.
Angelica Mesiti. Quand faire c'est dire
Du 20 février 2019 au 12 mai 2019
Palais de Tokyo • 13, avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.palaisdetokyo.com
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