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Anna Maria Maiolino, une géante aux mains d’argile au musée Picasso

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Publié le , mis à jour le
« J’ai toujours su que l’art ne m’abandonnerait jamais », assure Anna Maria Maiolino, 82 ans, figure phare de la création brésilienne et grande exploratrice de formes qui depuis 30 ans modèle la glaise dans de saisissantes installations. Sa première exposition personnelle présentée cet été au musée Picasso s’annonce comme le temps fort de la Saison Brésil-France.
Anna Maria Maiolino
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Anna Maria Maiolino

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© Photo Lorenzo Palmieri

Elle est femme, elle est mère, elle fut enfant de la guerre, ouvrière ; exilée, à jamais… Anna Maria Maiolino n’était pas née sous les meilleurs auspices pour devenir une figure de la scène artistique internationale. Et pourtant, « Je suis là », clame celle qui a été décorée du Lion d’or à la Biennale de Venise en 2024.

« Estou aqui » confirme-t-elle en portugais, en guise de titre à l’exposition qui la consacre, événement phare de la Saison Brésil-France lancée au printemps : comme pour clamer que ce n’est pas une nouvelle rétrospective, fut-elle à Paris, au musée Picasso, qui va éteindre cette étincelle qui la caractérise depuis l’enfance.

Toute sa vie, sans attendre le succès, elle n’a cessé d’inventer, et de se réinventer.

« Ce titre affirme bien que je suis toujours là, toujours au travail et toujours engagée dans un dialogue vital, insiste-t-elle en évoquant cette carte blanche du musée. Il ne s’agit pas de placer l’artiste dans une vitrine historique. Les œuvres exposées ne sont pas des objets passifs mais bien des présences actives qui continuent à générer des conversations. » Son lien avec l’auteur de Guernica qui semble a priori ténu ? « La diversité des supports et des techniques auxquels elle a recours dans son œuvre et son naturalisme organique forment des fils invisibles qui la relient discrètement à l’œuvre de Picasso », assure-t-on au musée.

L’exil dans le sang

Alors Anna Maria Maiolino est là, et bien là. Oui, elle a attendu 2017 pour être enfin reconnue : sa première rétrospective, au MOCA de Los Angeles, la consacre définitivement comme l’une des stars de l’art d’Amérique latine. Mais toute sa vie, sans attendre le succès, elle n’a cessé d’inventer, et de se réinventer. Peinture, livre-objet, xylogravure, dessin, performance, installation d’argile, elle a exploré tous les médiums. « J’ai toujours su que l’art ne m’abandonnerait jamais, nous confiait-elle lors de notre rencontre l’an passé à la Biennale de Venise. Je savais que mon œuvre serait reconnue tôt ou tard, car je suis très sincère, et l’art a sa magie particulière. Cela a été difficile, mais les choses sont venues à moi, sans que je me presse. »

Anna Maria Maiolino, Indo e vindo
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Anna Maria Maiolino, Indo e vindo, 2024

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Cette installation composée pour le jardin à l’extrémité de l’Arsenal de Venise était
l’un des moments les plus inattendus de la biennale de Venise 2024, dont l’artiste a été Lion d’or. Indo e vindo signifie « Aller et venir ». Comme si l’artiste voulait souligner par ces mots combien elle ne cesse de revenir sur les mêmes formes, les mêmes matériaux, tout en métamorphosant sans cesse son œuvre.

© Anna Maria Maiolino / Photo Jean-Michel Pancin

Née en 1942 dans un village de Calabre, d’un père italien et d’une mère équatorienne, Anna Maria Maiolino a dès sa naissance l’exil dans le sang. À ses 12 ans, la famille part s’installer au Venezuela, puis au Brésil, où la jeune fille arrive à 18 ans. Elle vit chacun de ces départs « comme une agression et une perte », soulignait Helen Molesworth, co-commissaire de son exposition au MOCA.

Mais à chaque escale, elle se nourrit. « Je suis née en plein conflit mondial, j’ai connu la faim et la guerre, mes parents sont partis pour y échapper. Je me suis éloignée de ma terre, cela a été une grande souffrance, comme pour tous ceux qui ont laissé leur pays. Je suis une Italienne au Brésil, un pays qui a été fait par les migrants, comme toute l’Amérique. En revanche, je ne me sens pas comme une Italienne qui a migré : je suis une personne très multiple. Connaître tous ces pays a été un grand cadeau de la vie. Cela m’a beaucoup enrichie comme personne, mais aussi comme artiste, en me permettant de me comprendre mieux. »

Anna Maria Maiolino, É o que sobra de la série Fotopoemação
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Anna Maria Maiolino, É o que sobra de la série Fotopoemação, 1974

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Par cette performance, l’artiste dénonce à la fois l’oppression subie par le peuple brésilien sous les temps de la dictature et le silence imposé aux femmes par toutes les sociétés patriarcales.

Impression numérique noir et blanc • 62 x 153 cm • © Anna Maria Maiolino / Courtesy Hauser & Wirth, Londres-Paris

« Quand on se déplace entre tant de lieux, tant d’identités, on apprend à distinguer ce qui est réellement à soi de ce que l’on a amassé le long du chemin. »

Elle vient à l’art dès ses premières années, ses deux parents n’ayant de cesse de stimuler sa curiosité. À 18 ans, elle participe à un salon artistique à Caracas, au Venezuela. Mais c’est au Brésil que naît véritablement sa vocation. Sans jamais étudier l’art, elle n’a aucun doute sur son devenir d’artiste. « Pour utiliser une métaphore, j’ai toujours su comprendre où étaient les portes et les fenêtres », sourit-elle. Ainsi, à chaque instant, elle « est là » : elle apprend, elle digère, elle tropicalise.

Des débuts auprès des artistes néo-concrets

« Je suis une artiste complètement contaminée, résume-t-elle. Quand on se déplace entre tant de lieux, tant d’identités, on apprend à distinguer ce qui est réellement à soi de ce que l’on a amassé le long du chemin. Chaque fois que je reprends un geste, un matériau, c’est différent. Je ne suis pas une artiste linéaire, mais inquiète et changeante. Dès que je m’ennuie, j’ai envie de nouveaux défis, d’autres discours, de nouveaux médiums. »

Anna Maria Maiolino, Sem título de la série Desenho Objeto
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Anna Maria Maiolino, Sem título de la série Desenho Objeto, 1975

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Avec Dessin Objet, des années 1970 et 1980, l’artiste dessine à partir de failles dans la feuille, d’arrachements qui viennent la trouer et donner une troisième dimension au papier. Entre sculpture, découpage et croquis, l’une de ses séries les plus novatrices.

Peinture gouache, papier dans une boîte en bois • © Anna Maria Maiolino / Photo Everton Ballardin

À Rio de Janeiro, elle entre rapidement dans les cercles de l’avant-garde qui fait vibrer les années 1960 et grandit avec la génération tourbillonnante des néo-concrets. « Ma curiosité et ma volonté m’ont permis de rencontrer énormément d’artistes, eux aussi très jeunes. Je ne parlais même pas portugais quand j’ai signé le manifeste de la Nova Objetividade, la Nouvelle Objectivité, qui les a fédérés. » Les plus importants, à ses yeux : Hélio Oiticica et Lygia Clark. « Ils m’ont beaucoup apporté au niveau conceptuel, plus que formel, notamment l’idée de mémoire du corps. Même s’ils venaient de l’art géométrique, ils y ont mis une sensorialité incroyable, influençant les artistes du monde entier. »

En 1968, Anna Maria Maiolino doit fuir la dictature qui s’est abattue sur son pays d’adoption et part vivre à New York jusqu’en 1971, à l’instar de musiciens de la bossa-nova comme Caetano Veloso. Mais, elle tient toujours à le préciser, « nous, artistes visuels, étions beaucoup moins menacés par la dictature que les chanteurs populaires. Le contexte était très répressif, mais le pouvoir nous accordait peu d’importance. Si je suis partie à New York, c’est davantage grâce à une bourse que par choix politique. » Elle s’y retrouve avec deux bambins, sa carrière en prend un coup.

Anna Maria Maiolino, Sem título de la série Vida Afora (Fotopoemação)
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Anna Maria Maiolino, Sem título de la série Vida Afora (Fotopoemação), 1981

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Amorcée en 1973 à son retour de New York, la série Photo Poème Action cristallise ses recherches sur le langage et sur le corps en une seule image / haïku.

Agrandissement numérique de photos en noir et blanc • © Anna Maria Maiolino / Photo Everton Ballardin

« Je n’ai jamais voulu séparer l’artiste de la femme, et notamment de la femme au foyer. Mon travail a une sensibilité féminine, mais n’a jamais été féministe. »

En 1967, l’exposition « Nova Objetividade Brasileira » du Museu de Arte moderna de Rio en faisait une figure de référence de cette nouvelle vague brésilienne, l’égale de Lygia Pape ou Lygia Clark. Mais depuis son exil new-yorkais, le silence menace. Une photographie la montre d’ailleurs avec la langue prise en tenaille par des ciseaux. « J’avais appris à être l’épouse qui sait tout faire, la ‘brava mamma’, même si je restais sûre et certaine de ma vocation d’artiste. J’ai pu continuer à travailler grâce à ma grande patience. Et, quand j’ai quitté New York pour revenir au Brésil, j’ai quitté mon mari. » Ne la croyez pas féministe revendiquée pour autant : « Je n’ai jamais voulu séparer l’artiste de la femme, et notamment de la femme au foyer, assume-t-elle. Mon travail a une sensibilité féminine, mais n’a jamais été féministe. »

« N’oublie pas de dessiner chaque jour ! »

L’un de ses compagnons dans son exil new-yorkais, le plasticien Hélio Oiticica, n’avait de cesse de la conforter sur son talent : « Tu es une artiste, n’oublie pas de dessiner chaque jour, même si personne ne voit tes dessins. » Elle l’écoute et ne quitte jamais le cahier qu’il lui a conseillé de toujours garder avec elle : « ‘Cela te servira dans le futur’, m’a-t-il dit. Et ce cahier m’a en effet été essentiel. Quand j’emmenais les enfants au parc, je dessinais et j’écrivais. Plus tard, ces notes sont devenues des vidéos et des poèmes. »

Anna Maria Maiolino, ANNA
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Anna Maria Maiolino, ANNA, 1967

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La xilographie (ou gravure sur bois) est l’une des premières techniques expérimentées par cette touche-à-tout, à l’époque où elle converse avec l’avant-garde brésilienne.

© Anna Maria Maiolino

Son corps devient le médium critique qui s’oppose à la politique gouvernementale.

Sous l’intitulé « Tempête d’idées », ce corpus de gestes en gestation est dévoilé au musée Picasso, comme autant de traces pour l’avenir. Elle travaille aussi au corps la langue, toutes ces langues qui fourmillent dans son cerveau de nomade. « La langue est quelque chose que l’on partage, dont on pense parfois qu’elle nous échappe. Parfois on n’en comprend que des bribes, mais c’est aussi quelque chose qui nous appartient, fondamentalement multiple. Elle se fabrique, elle vit. Elle produit des espaces intermédiaires, comme d’autres langages poétiques », dit-elle au sujet de la série « Photo Poème Action » qui l’occupe alors, dans sa quête d’un au-delà des mots. Le dessin est une autre langue qu’elle apprend, qu’elle explore en liberté.

De retour au Brésil en 1971, elle réalise ses premières performances et ses premiers films en Super 8 : son corps devient le médium critique qui s’oppose à la politique gouvernementale. Dans la plus célèbre de ses actions publiques, réalisée au début des années 1980 et intitulée Entrevidas (« Entre les vies »), elle tente de se frayer une voie sur un sol constellé d’œufs. Funambule, en survie. Inspirée par son passé d’ouvrière dans une usine textile, elle se met aussi à dévoyer le fil pour composer des toiles en creux, des sculptures de papier.

Comme un organisme vivant

Anna Maria Maiolino, Na Horizontal
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Anna Maria Maiolino, Na Horizontal, 2014

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Quand l’artiste utilise l’argile, c’est le plus souvent crue : elle aime à la voir se métamorphoser avec le temps. Mais c’est ici la technique japonaise de cuisson céramique appelée « raku » qu’elle a utilisée pour ce paysage d’air et de flammes.

Fils de cuivre, céramique raku sur structure métallique • 282 × 150 × 25 cm • © Anna Maria Maiolino / Courtesy Hauser & Wirth, Londres-Paris / Photo Everton Ballardin

Nouvelle révolution dans sa pratique, à la fin des années 1980 : elle découvre la merveilleuse plasticité de l’argile et commence à investir des salles entières de ses modelages. Pour le musée Picasso, elle réalise l’une de ces vastes installations in situ qui font aujourd’hui son succès, à l’instar de cette cabane du Giardino delle Vergini, à l’extrémité de l’Arsenal de Venise, qu’elle a envahie l’an passé de mille lacis de terre ocre ou mauve, composant comme un organisme vivant.

Voilà bientôt 30 ans qu’elle ne se lasse pas d’explorer tous les potentiels de la glaise. « Je suis constamment en recherche. Avec l’argile moulée, les formes se répètent mais donnent toujours naissance à de nouvelles possibilités. L’argile est ludique, mais aussi entropique. Tu la mets par terre, elle devient détritus. Tu la poses sur la table, comme je le fais souvent, elle s’assimile à l’aliment, et tout Italien comprendra que cela n’a rien d’anodin. L’art nous nourrit ! Toutes mes installations d’argile sont périssables et fragiles, elles parlent de la vie comme de la mort, elles sont création mais reviendront à la terre, à la poussière. »

Mille paradoxes qui emportent son œuvre vers des abysses de sens et sensations. « J’ai grandi dans la dualité, cela a toujours influencé ma vie. Mon art est né de ces ambivalences, entre amour et haine, vie et mort, joie et tragédie, fantaisies et colères. Je suis mes nécessités, mes désirs. Cette dualité, c’est moi, Anna Maria. »

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Anna Maria Maiolino. Je suis là. Estou Aqui.

Du 14 juin 2025 au 21 septembre 2025

www.museepicassoparis.fr

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