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Éveux

Anselm Kiefer spirituel et lumineux au couvent de La Tourette

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Publié le , mis à jour le
Difficile de résister à l’invitation que nous fait le couvent de La Tourette (Éveux), en parallèle de la Biennale de Lyon : (re)découvrir ses espaces sublimes, dessinés dans les années 50 par Le Corbusier pour une communauté de Dominicains, cette fois-ci investis par l’artiste allemand Anselm Kiefer. Deux géants, donc, pour un dialogue spirituel comme on en voit peu.
Anselm Kiefer, Les Femmes Martyres
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Anselm Kiefer, Les Femmes Martyres, 2019

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Sainte Agathe et Sainte Apolline : Résine et métal / Vierge Marie : Résine, métal et plomb • © Anselm Kiefer et Jean Philippe Simard

Le couvent Sainte-Marie de La Tourette dans la commune d’Éveux, édifié dans les années 1950 par Le Corbusier
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Le couvent Sainte-Marie de La Tourette dans la commune d’Éveux, édifié dans les années 1950 par Le Corbusier

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© © F.L.C. / Adagp, Paris 2019

Chef-d’œuvre absolu perché sur les hauteurs d’un paysage verdoyant, le couvent de Sainte-Marie de La Tourette se visite aujourd’hui en manifeste de l’architecture corbuséenne – on en oublierait presque, sous le choc esthétique de son jeu de volumes et de lumière, qu’il est encore aujourd’hui habité par quelques Dominicains. Ils y vivent, mangent et prient… Mais pas que ! Car parmi eux, un frère amoureux d’art y organise depuis dix ans de grandes expositions. Et Marc Chauveau voit grand : François Morellet en 2009, Giuseppe Penone en 2012, Anish Kapoor en 2015, Lee Ufan en 2017… La liste ferait pâlir n’importe quel directeur de centre d’art contemporain. Dernier en date, Anselm Kiefer (né en 1945), qu’il a rencontré dans son atelier après l’avoir convaincu d’exposer au couvent de La Tourette.

Souriant, les yeux aussi clairs que le ciel, le frère explique : « J’ai découvert que Kiefer était venu au couvent de la Tourette juste avant de commencer ses études d’art… Comprenez que, pour moi, c’était du pain béni ! ». L’artiste a d’ailleurs documenté son séjour dans son journal, dont quelques extraits inédits sont repris dans le catalogue d’exposition. C’était en 1966, il avait alors 21 ans, et y est resté trois semaines. Il explique y avoir découvert une certaine « spiritualité du béton », à laquelle il fait écho dans cette belle exposition, plus de cinquante ans plus tard. Les œuvres sont partout – dans le hall, l’église, le réfectoire, les salles de cours, et sur les terrasses intérieures du couvent.

Anselm Kiefer, Danaé
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Anselm Kiefer, Danaé, 2019

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Plomb, résine, métal, graines de tournesol et feuille d’or • © Anselm Kiefer et Jean Philippe Simard

Premier choc, devant de grandes baies vitrées : un tournesol, haut et fin, poussant entre des livres comme au milieu de ruines, semblant par là-même surgir d’un autodafé pour incarner la victoire de la connaissance. Au sol de cette Danaé (2019) florale, des graines d’or s’éparpillent, symboles délicats d’une naissance à venir. On retrouve la même idée dans l’église, pour laquelle l’artiste a produit spécialement une œuvre intitulée Résurrection (2019) : cette fois-ci, les tournesols sont nombreux, jaillissant des pierres et tournés vers l’autel. Leur mouvement est si dense, si vivant, qu’ils prennent l’apparence d’une foule – et le frère Marc d’évoquer rêveusement Alberto Giacometti et son Homme qui marche. Il observe avec justesse que l’œuvre, monumentale, atténue presque l’échelle vertigineuse du bâtiment ; une église devenue jardin fleuri, alors même que nous sommes au cœur de l’automne.

Anselm Kiefer, Résurrection
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Anselm Kiefer, Résurrection, 2019

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Béton, sable, résine, plâtre et acrylique • © Anselm Kiefer et Jean Philippe Simard

L’ensemble prend parfois des allures de cabinet de curiosités spirituel, énigmatique.

Dans le réfectoire, dont les larges fenêtres s’ouvrent sur un paysage panoramique, la texture épaisse de Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? (2010 – 2016) voit son élan horizontal répondre à la ligne de l’horizon voisin. La cohérence est parfaite. À l’étage, dans les différentes salles, des vitrines invitent les visiteurs à davantage d’intimité avec les œuvres, s’accordant à la taille des pièces et à leur usage d’enseignement : on s’approche pour déchiffrer les écritures et deviner les plantes séchées (fougères, rameaux) conservées derrière les vitres. L’ensemble prend parfois des allures de cabinet de curiosités spirituel, énigmatique. Kiefer a choisi pour l’occasion des œuvres aux thèmes religieux, comme la lutte de Jacob avec l’ange, ou le serpent d’airain. Plus loin, une vaste maquette architecturale fait écho à la structure et aux piliers du Corbusier ; mais chez Anselm Kiefer, l’ensemble est soutenu et maintenu par des livres, et des femmes philosophes.

Anselm Kiefer, Jérusalem Céleste (détail)
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Anselm Kiefer, Jérusalem Céleste (détail), 2019

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Ciment, sable, plomb, plâtre et métal • © Anselm Kiefer et Jean Philippe Simard

Enfin, sur les toits [ill. en une], trois corps de femmes martyres, sans têtes, interpellent le regard qui s’envole vers l’extérieur. Leurs corps déchirés portent l’arme de leur torture, tel un pieu violemment enfoncé. Toutes de blanc vêtues, noyées dans de volumineuses robes de mariées, elles prennent ici des allures de tragédiennes, « comme sur une scène de théâtre », souffle le frère Marc. Et rappellent que le lieu est sacré, et infiniment grave, mais surtout, si l’on accepte d’y croire, porteur d’espoir. Car ces martyres sont tout à la fois « force et fragilité », appuie-t-il. Ainsi, l’œuvre d’Anselm Kiefer, pourtant marquée par le poids de la Shoah et plus généralement de l’Histoire et de la mémoire, apparaît ici étrangement lumineuse, comme nimbée d’une lumière nouvelle. Certes mélancolique, mais infiniment féconde.

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Anselm Kiefer à La Tourette

Du 24 septembre 2019 au 22 décembre 2019

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