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Centre Pompidou

Christian Boltanski : devenir artiste pour conjurer la folie

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À 75 ans, il a déjà compilé des archives du cœur, vendu son âme à un collectionneur de Tasmanie et tenté de parler avec les baleines de Patagonie. Retour sur la quête singulière d’un plasticien qui a toujours brouillé les frontières entre sa vie et son œuvre, alors que le Centre Pompidou lui ouvre à nouveau ses portes.
Christian Boltanski, Monument souvenirs
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Christian Boltanski, Monument souvenirs, 1985-1988

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Vue de l’exposition « Christian Boltanski –Lifetime », The Israel Museum, Jérusalem, 2018.

Ces autels dédiés à la mémoire d’anonymes, dont les visages s’animent doucement à la lumière de loupiotes, font partie des œuvres les plus emblématiques de Christian Boltanski depuis le milieu des années 1980.

© Archives Christian Boltanski / Photo The Israel Museum, Jérusalem / Elie Posner

Un jour, peut-être, les baleines se souviendront de son passage sur les rives de Patagonie. De cet après-midi venteux du début du troisième millénaire où un vieux fou, vieux sage, est venu les consulter. Sans doute auront-elles oublié son nom ; il s’appelait Christian Boltanski ; il jouait déjà les prolongations, comme il l’avouait lui-même, quand il s’est retrouvé à l’ombre de la Cordillère des Andes, en 2017, sur les sables du bout du monde, pour tenter de « parler cétacé ». « Dans la tradition des Indiens d’Amérique du Sud, racontait-il, la baleine est l’animal qui connaît le début de l’histoire, qui connaît la vérité sur nous-mêmes. Comme j’ai posé beaucoup de questions à beaucoup de gens, comme j’ai beaucoup réfléchi et espéré comprendre ce qu’était le début de l’histoire, j’ai voulu poser ces questions aux baleines. »

Portrait de Christian Boltanski
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Portrait de Christian Boltanski

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© Courtesy Christian Boltanski et Marian Goodman Gallery, Paris-Londres-New York

Il a donc installé, près d’un repaire de ballena franca austral, de grandes trompes qu’il a fabriquées lui-même. Le vent s’y engouffre ; montent alors des cris sibyllins. « Bien que j’ai travaillé avec des acousticiens pour cette réalisation, naturellement, les baleines ne m’ont pas répondu. Même si ces animaux connaissent plus de choses que les humains, ils ne m’ont pas dit pourquoi nous sommes sur Terre. Un jour, une tempête abattra ces trompes. Il est possible que, dans plusieurs années, courra la rumeur qu’un homme fou est venu et a essayé de parler aux baleines. » Ainsi naîtra, peut-être, un nouveau mythe patagon ?

Construire sa légende

Mais à Paris, où le vagabond, plus vivant que jamais, pose cet hiver son baluchon, quelles histoires sourdront du Centre Pompidou, qui l’accueille pour sa deuxième rétrospective ? La rumeur le dira. Une chose est sûre : désormais, tout ce qui intéresse Boltanski, c’est de disséminer dans le monde des récits. De ceux qui se partagent en un murmure ou en un feu de joie. Dès son enfance, il a commencé à construire sa propre légende. À ses yeux, la vie était comme un danger, l’extérieur une menace. Il a trouvé l’art pour s’en préserver, échapper au péril du quotidien.

Christian Boltanski, Les Écrans
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Christian Boltanski, Les Écrans, 1999

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Photographies sur calque, grilles en métal, bois et néons • © Archives Christian Boltanski / Photo Mariusz Michalski, Varsovie

« L’art sauve de la folie, parce qu’on se sert d’une chose négative en soi pour en faire une chose positive. »

Christian Boltanski

Il commence dans les années 1960 comme peintre de massacres, absolument expressionniste. Puis il s’efforce, au fil de ses autofictions, de se construire une existence parallèle, pour sortir de la « famille pathologique » qu’il a décrite dans la Vie possible de Christian Boltanski, un ouvrage écrit avec Catherine Grenier. « Le grand traumatisme de ma vie, sans aucun doute, est le fait que, quand j’étais enfant, la plupart des amis de mes parents étaient des survivants de la Shoah et que pendant des heures, ils racontaient des atrocités. Je devais avoir entre 2 et 5 ans et j’ai des souvenirs d’horreurs. Je pense que ça a été totalement déterminant pour ma vie. »

Comment survivre face à un tel néant ? « J’ai réalisé des poupées, des petites boules en terre, taillé des morceaux de sucre, avec l’idée de produire des gestes répétitifs comme peuvent en faire les psychopathes, enfermés chez eux. J’ai toujours cru que si je n’avais pas été artiste, j’aurais caché mes activités et j’aurais été fou. Mais l’art sauve de la folie, parce qu’on se sert d’une chose négative en soi pour en faire une chose positive. »

Christian Boltanski, Pleins jours
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Christian Boltanski, Pleins jours

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En 2005, Christian Boltanski avait investi le théâtre du Châtelet avec ses complices de toujours, le compositeur Franck Krawczyk et le scénographe Jean Kalman. Le trio présentera une nouvelle performance mélancolique dès janvier dans les parkings du Centre Pompidou.

© Photo Marie Noëlle Robert / Courtesy Christian Boltanski et Marian Goodman Gallery, Paris-Londres-New York

Vitrines, photos noir et blanc, courts textes : il met en scène ses souvenirs manigancés et ses pieux mensonges, en un micromusée du « mentir vrai ». Boîtes de biscuits rouillées, vêtements dépouillés de tout corps, mémoriaux dédiés à des inconnus, chapelles de petits riens… Il s’invente plus qu’il ne se raconte. Mais il a aujourd’hui dépassé cette obsession. « Plus on travaille, plus on disparaît et plus on devient son œuvre. Je pense que le désir d’un artiste, c’est de devenir son œuvre. Finalement, on joue sa propre vie pour la vivre réellement : on joue la tristesse, on joue le bonheur. On est montreur, on n’est que montreur, on n’a plus de vie, tout comme un acteur de théâtre. Je pense que dans mon cas, j’ai montré la vie sans jamais la vivre. »

Son exposition au Centre Pompidou témoigne d’un vertigineux virage. « J’ai aujourd’hui le désir, sans doute impossible, de créer de nouveaux mythes qui ne s’appuient pas forcément sur des choses visuelles, d’inventer quelque chose qui puisse exister après moi, sous la forme d’une histoire. Il y a une force plus grande dans les histoires que dans les objets. Dans ma vie, il y a eu plusieurs périodes : une, où les œuvres ont existé ; une autre, où elles étaient détruites mais refabriquées ; et, maintenant, il n’est plus question de voir les œuvres mais de savoir qu’elles existent. »

Christian Boltanski, Monuments
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Christian Boltanski, Monuments, 1985

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Des portraits d’enfants, des boîtes rouillées, quelques ampoules… À partir de ces petits riens, Boltanski invente des objets rituels qui suscitent mille interrogations.

Métal, photographies, lumière • 222 × 109 × 7,6 cm • Coll. particulière © Christie’s images / Scala, Florence.

À 75 ans, il est déjà dans l’après, lui qui a vendu son âme à David Walsh, un collectionneur de Hobart, en Tasmanie, destinataire en direct, depuis 2010, des images de chaque seconde de sa vie d’atelier. La mort, il ne semble plus la craindre, à condition qu’on le laisse se disperser, comme une brume, un mythe ou le son de ces clochettes qu’il a disséminées autour du monde, des bois de Teshima, au Japon, jusqu’au désert chilien d’Atacama. « Dans cet endroit incroyable, à 4 000 mètres d’altitude, on a l’impression qu’on peut toucher les étoiles. Pinochet jetait les prisonniers depuis un avion dans ce désert et, pendant très longtemps, les veuves et les mères de ces malheureux ont erré en essayant de retrouver les restes de leurs proches. L’ambiance est magique et sinistre. J’ai eu envie de faire une œuvre en hommage aux étoiles et à ces âmes errantes. » Il l’a appelée Animitas, à l’instar de ces pierres mémorielles qui jalonnent les routes chiliennes, et en a réalisé trois autres versions : dans la neige du Québec, sur la mer Morte, et au Japon, donc, sur l’île de Teshima, près de Naoshima, où chacun peut désormais confier le souvenir de ses morts. Ses quatre saisons.

Christian Boltanski, Animitas
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Christian Boltanski, Animitas

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Les « animitas » sont ces monuments de rien que l’on trouve au fil des routes du Chili pour se souvenir des accidentés. En 2014, l’artiste a repris ce principe mémoriel en installant en plein désert d’Atacama un bouquet de clochettes qui sonnent au vent et convoquent l’âme des morts.

© Photo Christian Boltanski / Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris-Londres-New York

« Je me sens très proche de la philosophie shintoïste, qui rase tous les vingt ans les bâtiments pour recommencer. C’est proche de ce que je fais. »

Christian Boltanski

Mourir, raconter, être raconté, survivre ainsi : l’essentiel est de se sentir appartenir à ce grand tout, de s’y fondre en une pluie de particules, de « tintinnabules », en paraboles et bulles. Sentiment qu’il a découvert lors de ses nombreux voyages au Japon. Sa troisième patrie, après la France et la Pologne. « Je me sens très proche de la philosophie shintoïste, qui rase tous les vingt ans les bâtiments pour recommencer. C’est proche de ce que je fais. » Détruire et refaire, sans cesse : « Ce qui importe est l’idée même de la chose, plutôt que la chose. La transmission se fait par la parole et la connaissance, pas par la relique. Je vais ainsi de plus en plus vers la dématérialisation », nous confie-t-il au saut de l’avion, alors qu’il revient tout juste du Japon pour y fomenter un nouveau projet. « Les îles autour de Naoshima sont l’endroit au monde où je suis le plus heureux, il y a un tel désir de perfection, de calme. C’est mystique et magique. » Il y est d’ailleurs considéré comme un dieu vivant. « Avec Hobart, ce sont mes deux tombeaux, je n’en aurai pas d’autres. » À Teshima, son cœur battra pour toujours.

Dans le secret d’une cabine de bois, il a déposé son enregistrement et invite tous les visiteurs à faire de même. Un stéthoscope posé sur votre poitrine, un casque sur les oreilles : les bruissements de votre palpitant font concerto. Hésitant, balbutiant, frénétique, c’est selon… Une petite minute, et elle est retrouvée, l’éternité. La voilà entrée dans l’étrange sonothèque, « cette petite mémoire qui forme notre singularité, extrêmement fragile, et qui disparaît avec la mort. Aujourd’hui, je m’imagine un peu comme le méchant dans James Bond, avec son chat angora blanc sur les genoux, qui se délecte de posséder tous les cœurs du monde », s’amuse l’artiste.

Les Archives du cœur
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Les Archives du cœur

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Plusieurs fois mise en scène depuis 2005, cette œuvre consiste à recueillir l’enregistrement des battements du cœur d’anonymes en une bibliothèque infinie. C’est ici, sur l’île de Teshima, au Japon, que ce principe est le plus abouti, dans un lieu dédié.

© Photo Marie Noëlle Robert / Courtesy Christian Boltanski et Marian Goodman Gallery, Paris-Londres-New York.

Disparaître dans son œuvre ; y renaître aussi, perpétuellement. Quel plus beau sentiment quand s’impose toujours davantage l’idée que la mission est accomplie, celle qui a consisté à « faire son temps » ? C’est le titre magnifique qu’il a choisi pour cette exposition, « un titre bien sûr à double sens, sourit le malicieux. C’est dire à la fois « je suis vieux, j’ai fait mon temps », mais aussi « j’ai tenté de participer de cette époque ». Le temps, c’est la seule chose qui soit plus forte que nous. » Pas question, dès lors, de boucler la boucle avec la rétrospective au Centre Pompidou, mais d’offrir une expérience nouvelle, où chaque œuvre se réinvente. « Je voudrais que ce soit un moment similaire à celui où, quand tu visites un pays, tu entres dans une église parce que la porte est ouverte, il y a cette musique, cette odeur, ce tableau qui te font rester quelques minutes ; tu ressens quelque chose, et ça passe, et tu pars manger dans un restaurant au soleil. » Bref, un théâtre aussi humble que total, qui s’empare de chaque sens…

L’exposition se double d’ailleurs d’un spectacle inédit, Fosse, mis en scène début janvier dans les parkings du Centre Pompidou avec ses complices de toujours, Jean Kalman, génie de la lumière, et Franck Krawczyk, qui sait comme personne faire mélodie de la mélancolie. « Je veux que le visiteur soit complètement « dedans », pas « devant », résume cet enfant de Tadeusz Kantor et Pina Bausch. Les trois compères se sont retrouvés fréquemment, pour des spectacles de brume et de neige. Mais cette fois-ci, l’ampleur est inédite : avec la complicité de l’Opéra Comique, 50 musiciens et un chœur de 40 chanteurs accompagneront le spectateur dans cette déambulation sans début ni fin. Une ode à l’instant perpétuellement renouvelé.

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Christian Boltanski. Faire son temps

Du 13 novembre 2019 au 16 mars 2020
Galerie 1 • Nocturne le jeudi (23h)

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Pour aller plus loin

Le point fort de l’exposition

Des rétrospectives, Boltanski en a fait des flopées de par le monde. Mais celle-ci a une saveur toute particulière : trente-cinq ans après sa première monographie au Centre Pompidou, il y retrouve son grand complice Bernard Blistène, directeur du musée national d’Art moderne, qui l’avait déjà accompagné en 1984. De cette intense proximité entre l’artiste et son commissaire naît un accrochage singulier qui, plutôt que d’égrener les œuvres, se joue comme une vaste installation.

 

À lire 

La Vie possible de Christian Boltanski, par Christian Boltanski & Catherine Grenier

éd. Seuil • 336 pages • 20,30 €

Dans cette hallucinante confession recueillie par la conservatrice Catherine Grenier, l’artiste dévoile les détails les plus étranges de son enfance dans le Paris d’après-guerre. Mensonges ou vérités ? L’art du « mentir-vrai » est ici porté à son incandescence.

 

Le lieu à découvrir

Île de Teshima

Sur cette île proche d’Okayama, Boltanski a déposé deux de ses pièces maîtresses : les Archives du cœur, conservées dans un petit musée proche de la plage, et la Forêt des murmures, où des clochettes disséminées évoquent la mémoire des vivants et des morts. Il réalisera bientôt dans l’archipel un troisième projet.

 

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