Article proposé par Exponaute

Danica Dakic, ZID/WALL, 1998, installation vidéo © Danica Dakic
La traduction existe dès lors que deux langues, deux cultures, deux civilisations entrent en contact. C’est autour de deux grandes idées matrices que s’est construite l’exposition : la première, c’est que notre civilisation s’est bâtie à travers, par et au moyen de la traduction. « Le passage d’une langue à une autre, c’est aussi la transmission des savoirs et la transmission des pouvoirs : de la Grèce à Rome, de Rome au monde arabe (…) la traduction participe à la constitution même des civilisations d’Europe et de la Méditerranée », explique Barbara Cassin, commissaire de l’exposition. La traduction est aussi un véritable « savoir-faire avec la différence », qui implique que l’on veuille et que l’on sache articuler ces différences : enjeu essentiel au cœur de nos sociétés actuelles.

Yang Yongliang, Heavenly City – Skyscraper, 2008, impression jet d’encre © Yang Yongliang
Pourtant, les langues ont souvent été perçues comme l’instrument d’une séparation entre les hommes. Dans la Bible, Dieu châtie les hommes qui s’unissent pour construire la tour de Babel. Il « confond » leur langue et les disperse, si bien qu’ils ne se comprennent plus. Cette diversité des langues : est-ce vraiment une malédiction ou une chance ? C’est par cette interrogation que le parcours de l’exposition débute.
Thème largement parcouru dans la peinture flamande du XVIe et du XVII siècle, les représentations de la tour de Babel se veulent contradictoires : tantôt roses et heureuses, tantôt noires et menaçantes semblant jeter leur ombre sur le monde… Le mythe biblique dit l’échec de la tentative d’une langue et d’un pouvoir unique pour tous les hommes ; la diversité des langues est une richesse : à condition de traduire…

Mel Bochner, Blah blah blah, 2011, Huile sur velours noir © Mel Brochner
Cette entrée en matière invite autant le merveilleux que le monumental, depuis les représentations de la tour de Babel (celle d’Abel Grimmer, qui en aura peint des dizaines), la tour de Tatline ou encore la pierre de Rosette, fragment de stèle gravée de l’Égypte antique portant trois versions d’un même texte : traduit en deux langues et trois écritures (égyptien ancien, grec ancien, égyptien en hiéroglyphes, égyptien démotique et alphabet grec).
L’exposition donne aussi à voir le quotidien, notamment le dictionnaire rédigé par l’italien Abrogio Calopino, daté de 1586 et paru en pas moins de onze langues : français, allemand, néerlandais, espagnol, polonais, hongrois et anglais… un « calepin » qui s’est répandu dans toute l’Europe.

Catalogue des étoiles fixes, manuscrit (papier), 1770, BnF, Paris © BnF
Du grec au latin, puis à l’arabe : les civilisations d’Europe et de la Méditerranée se sont construites suivant des routes « du savoir ». C’est un voyage historique au cœur de ces routes du passé que présente la seconde partie de l’exposition. Elle met en scène un dispositif interactif sous forme de carte de métro poétique, aux noms d’Aristote, d’Euclide, de Ptolémée ; elle permet de rendre compte de la manière dont les œuvres s’enrichissent et se transforment au fil de leurs rencontres avec d’autres cultures. Saviez-vous par exemple que Tintin est traduit en autant de langues que la Bible ?

Catéchisme en images, n°58 – Le péché originel, fin du XIXe-début du XXe © Mucem
Traduire, c’est aussi buter sur des équivoques : choisir un sens n’est ni simple ni innocent. Qu’en est-il de la parole divine ? La religion est au centre des questionnements que soulève l’exposition et démontre comment les monothéismes établissent un rapport différent avec la traduction. La Bible chrétienne se déploie en langue latine, tandis que le Coran se récite uniquement dans sa langue de révélation, mais on peut en traduire le sens ; notamment grâce aux éditions juxtalinéaires des Xe et XIe siècles.

Georges de La Tour, Sain-Jérôme lisant, XVIIe siècle, huile sur toile © Musée du Louvre, Paris
Au fil de sa visite, le public entre dans l’univers d’une figure parfois oubliée de la culture : celle du traducteur. Suivant les pas de Baudelaire, Mallarmé ou encore Pessoa, chaque grand poète s’est inspiré d’autres poètes admirables comme d’Edgar Allan Poe, pour venir enrichir et inventer continuellement sa propre langue ; « Je désire qu’Edgar Poe (…) devienne un grand homme pour la France », disait Baudelaire.

Nurith Aviv en collaboration avec Emmanuelle Laborit, Signer en langues, 2016, film © Nurith Aviv
Chaque langue est néanmoins porteuse de quelques « instraduisibles ». Les sonorités, le rythme, la musique et le corps d’une langue sont difficilement transcriptibles ; elles possèdent leurs jeux, leurs métaphores et leurs rébus. Le mot Saudade d’origine portugaise, signifie une forme de nostalgie qui n’a pas d’équivalent dans d’autres langues. C’est à ces aspects qu’est consacrée la troisième partie de l’exposition, qui présente une mise en image des expressions idiomatiques propres à chacune des cultures. Que tombe-t-il quand il pleut ? En France, il pleut des cordes ; en Angleterre, des « cats and dogs » tandis qu’au Portugal, il pleut des couteaux !
« La langue de l’Europe, c’est la traduction », dit Umberto Eco. La diversité des langues apparaît souvent comme un obstacle ; or l’exposition Après Babel, traduire démontre comment la traduction est un excellent modèle pour la citoyenneté aujourd’hui ; grâce à un voyage entre le merveilleux, le spectaculaire, l’historique, mais aussi le quotidien et le ludique.
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutiqueÀ lire aussi
Sélection
TEST!! Déferlement d’art cet été en France ! Toutes nos expos préférées à voir sur la route des vacances R
DOSSIER
TEST ! Ses chefs-d’œuvre, son histoire, ses plus belles salles… Tout pour préparer sa visite au musée du Louvre
DOSSIER
MAJ_Ses chefs-d’œuvre, son histoire, ses plus belles salles… Tout pour préparer sa visite au musée du Louvre RwRp